Barbara Abel, La mort en écho

La mort en écho

Bar­bara ABELLa mort en écho, Le masque, 2006

abel la mort en échoQu’il est donc agréable de suiv­re, au fil d’une plume tou­jours mieux affutée, le tal­ent d’une jeune auteure brux­el­loise! Bar­bara Abel, tou­jours elle, réus­sit encore à nous sur­pren­dre avec un sus­pense psy­chologique dont les ressorts se sont pour­tant brisés bien avant que nous ne pre­nions pied dans l’in­trigue.
Trois femmes nous sont don­nées à décou­vrir ici, trois héroïnes aux per­son­nal­ités bien dis­tinctes et dont les des­tins fatals épousent trois épo­ques suc­ces­sives. Immé­di­ate­ment cap­tif de leurs paysages de vie, le lecteur s’in­vite au cœur géo­graphique du roman, au «Cheminot», une très belle mai­son bour­geoise habitée de som­bres sou­venirs.

Manon, la nar­ra­trice pre­mière, nous est con­tem­po­raine. Puéricul­trice intéri­maire, elle vit avec son com­pagnon, Théo, et rêve dés­espéré­ment d’en­fan­ter à son tour. Cette attente pro­longée porte ombrage à leur rela­tion, et l’ar­rivée d’un voisin d’un cer­tain âge, égo­cen­triste et exigeant, ne va pas arranger les choses…

Madeleine aurait pu être sa grand-mère. Assas­s­inée en même temps que son amant, le fameux cheminot qui don­na son nom à la mai­son, Madeleine laisse un jour­nal intime dont peu à peu nous décou­vrons des extraits. Son sort, funeste, répond sans doute à l’hypocrisie des normes bour­geois­es qui con­damnaient alors la vie des femmes de province – et d’ailleurs – à une révoltante docil­ité.

Marie, enfin, est la mère de Manon et de sa sœur cadette, Emi­lie. Avec Thomas, son époux, elle a acheté le Cheminot après quelques années de mariage. Les filles y sont nées et y ont con­nu une enfance heureuse. Mais la vie de Marie n’a pas été aus­si sere­ine que sa famille se l’imag­ine, et nous décou­vrons, avec retard, en quoi sa tragédie per­son­nelle affecte pleine­ment l’avenir de Manon.

Nous chemi­nons ain­si aux côtés de trois per­son­nages sans noblesse par­ti­c­ulière, aux petits défauts qui sont aus­si les nôtres; naïveté, puéril­ité, manque de lucid­ité, petites et grandes lâchetés tis­sent la trame fatale de trois vies de femmes, que ne con­damn­era finale­ment que leur pro­pre abdi­ca­tion devant les choix à faire et les risques à pren­dre. Ces trois femmes, au demeu­rant char­mantes et sym­pa­thiques, ont pour point com­mun d’avoir un jour éprou­vé un amour insen­sé… qui causera bien sûr leur perte.

Dif­fi­cile d’en dire beau­coup plus sans en dire trop. L’in­trigue est tri­cotée fine­ment, presque ciselée dans un va-et-vient tem­porel pleine­ment réus­si. Les per­son­nages de femmes ont une jolie den­sité, les hommes, pour la pre­mière fois chez Bar­bara Abel oserais-je dire, exis­tent enfin pleine­ment, et pas unique­ment en temps que vecteurs ou arché­types du mal.

Les sit­u­a­tions, égale­ment, se nour­ris­sent du ter­reau ter­ri­ble­ment fer­tile de la réal­ité quo­ti­di­enne. Plus de drame rocam­bo­lesque, de furie déchaînée ou de vic­times enchaînées. Bar­bara Abel a mûri, et ses fan­tasmes dia­boliques aus­si, gag­nant en cru­auté ce qu’ils aban­don­nent en péripéties sanglantes. Cha­cun de nous aurait pu, au hasard d’une ren­con­tre ou d’une autre, fig­ur­er à son corps défen­dant dans ce drame psy­chologique, ou dans un autre presque sem­blable, et c’est une part de ce qui nous le rend si pas­sion­nant.

Sans compter les pro­grès, remar­quables, dans l’écri­t­ure. Nous regret­tions, il y a à peine plus d’un an, quelques redon­dances, des lour­deurs appuyées, une gram­maire par­fois dis­traite. Bar­bara Abel nour­rit ici son réc­it d’un style beau­coup plus flu­ide, avec des tour­nures de phras­es, un rythme et un vocab­u­laire qui épousent intel­ligem­ment cha­cune des épo­ques tra­ver­sées, nous don­nant encore plus pleine­ment à ressen­tir les ressorts psy­chologiques qui déter­mi­nent les nar­ra­tri­ces. Sans compter de petites ful­gu­rances, quelques images neuves et un sens de la repar­tie auquel ses inter­locu­teurs ne nous avaient pas habitués…

Il est dif­fi­cile de faire abstrac­tion de toute cri­tique; c’est ain­si nous regret­terons une légère baisse de régime vers la toute fin du réc­it. L’au­teure croit néces­saire de nous met­tre tous les points sur tous les i, quand dis­posant enfin de toutes les som­bres don­nées de l’his­toire, nous auri­ons plus pleine­ment savouré quelques points de sus­pen­sion… Cela ne nuit en rien à la force de ce drame, et il n’est qu’à taper «Bar­bara Abel» et se promen­er sur les forums de lec­ture en vogue sur inter­net pour s’en ren­dre compte : les lecteurs l’adorent, se la recom­man­dent, se la dévorent au fil des paru­tions et en rede­man­dent. Comme nous.

Judith Szwarc


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°144 (2006)