Adamek, Le plus grand sous-marin du monde

Un conteur

André-Mar­cel ADAMEK, Le plus grand sous-marin du monde, Cas­tor Astral et Bernard Gilson, 2000

adamek le plus grand sousmarin du mondeUne cité au bord de l’océan, après avoir subi les assauts répétés de la pol­lu­tion, est désor­mais habitée par une faune de déshérités tous plus ou moins alcooliques. Seul sub­siste, de l’an­ci­enne acti­vité économique de la région, un immense ate­lier de fer­railleurs. Au cœur de cette cour des mir­a­cles bal­néaire, le lecteur se famil­iarise très vite avec quelques per­son­nages : Tone, l’homme qui déteste les femmes, Max, lexi­cographe auto­di­dacte con­sid­érant les mots comme des êtres, la Goulette, généreuse te­nancière de bistrot, Buf­fa­lo, brute épaisse accro aux échecs, Piou, jeune femme oscil­lant entre l’anorex­ie et la boulim­ie et rêvant de devenir man­nequin, Gil, son com­pagnon ne vivant que pour elle, Kim, fille de milliar­daire échap­pée d’un hôpi­tal psy­chi­a­trique…

Avec une sci­ence con­som­mée du réc­it, André-Mar­cel Adamek croise les fils de ces des­tins par­ti­c­uliers. Le lecteur est pris par cha­cune de ces his­toires et s’en­chante quand elles se nour­ris­sent l’une l’autre de façon aus­si naturelle qu’i­nat­ten­due, comme dans un roman de Dos Pas­sos. De plus, un événe­ment extra­or­di­naire vient créer un nœud entre tous les fils : l’ar­rivée au port d’un immense sous-marin sovié­tique, fasci­nant et mys­térieux, mais voué aux chalu­meaux des fer­railleurs. À moins que… Tout dans ce roman d’Adamek est au ser­vice du con­te et de la nar­ra­tion. Si ses nom­breux per­son­nages nous sont immédiate­ment fam­i­liers, c’est parce que cha­cun d’eux est typ­ique, qu’il est accom­pa­g­né d’un motif, le bruit de ses anneaux accompa­gnant Buf­fa­lo, par exem­ple. Il n’est donc pas ques­tion d’analyse psy­chologique : les êtres se don­nent par leur his­toire, leurs actes ou leurs pro­pos.
Mais au-delà du plaisir du réc­it, Le plus grand sous-marin du monde vaut aus­si pour sa vision poé­tique et généreuse du monde des exclus, des désaxés, des alcooliques et des sans-tra­vail-fixe. Pour les faire vivre mal­gré leurs prob­lèmes et leur mis­ère, Adamek cen­tre la plu­part de ces des­tins sur des his­toires d’amour qui don­nent à cha­cun d’eux un vis­age humain, sim­ple et touchant. Cepen­dant, l’amour, n’en déplaise à Car­men, sem­ble obéir dans cet univers à des lois d’airain. Les hommes y aiment sans rai­son : ils ne deman­dent rien en échange de leurs sen­ti­ments. Leur seul but sem­ble être de con­stru­ire un nid autour de l’ob­jet de leur cœur. Quant aux femmes, inca­pables de répon­dre aux sen­ti­ments qu’elles éveil­lent, elles s’en­fuient au loin : quête nar­cissique dés­espérée pour l’une, sui­cide pour l’autre, enfer­me­ment psy­cho­tique dans un fœtus arti­fi­ciel pour une troisième. Alors, pour les hommes, reste le fameux sous-marin, phal­lus éter­nelle­ment rigide près à s’en­gouf­fr­er dans l’hu­mid­ité absolue.

Lau­rent Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°112 (2000)