Adamek, Le sang du gourou

Marco ou le cri du cygne

André-Mar­cel ADAMEK, Le sang du gourou, Grand miroir, 2008

adamek le sang du gourouEn regard d’une terre aride, craque­lée de sécher­esse, le ven­tre rond d’une femme. Aux épis de maïs ratat­inés qu’elle effrite entre ses doigts répon­dent ses entrailles gorgées d’une vie en train de pouss­er. Ce face-à-face est celui du mythe, de ces légen­des venues de si loin qu’elles embrassent les orig­ines de l’Homme. Un embry­on humain, une mère, des grains, une terre : tel est l’écrin don­né à une nais­sance mirac­uleuse. Car il y a bien mir­a­cle : l’en­fant, Mar­co, naî­tra trois jours avant Noël mal­gré deux ten­ta­tives d’a­vorte­ment par sa mère aidée d’une guéris­seuse; il aura les yeux vairons et grandi­ra, étrange aux regards de tous — muet, il sem­ble com­pren­dre les ani­maux et avoir sur eux une influ­ence irré­sistible, douce et aimante. La parole lui vien­dra d’un cygne féroce qu’il aura réus­si à amadouer, un cygne qu’au­cun des moines chargés de son édu­ca­tion n’avait pu apprivois­er. D’aven­tures en aven­tures, le jeune mirac­ulé finit au domaine de La Rondaine, dans le giron d’un gourou de pacotille cher­chant à instau­r­er le culte de la Licorne et prô­nant l’amour uni­versel entre hommes et ani­maux.
Par­ti d’une terre meur­trie et d’un cou­ple de paysans mis­érables assisté par une vieille rebou­teuse un peu sor­cière qui pré­tend fab­ri­quer des anges à coups de bouil­lons bizarres et de pre­scrip­tions qui ne le sont pas moins, le réc­it s’in­scrit à son début dans un espace fab­uleux : la con­trée demeure innom­mée et l’époque non pré­cisée — tout au plus recon­naît-on une rural­ité d’autre­fois exempte de machines, où l’on vivait réglé entre l’église et les super­sti­tions.

L’on croit que s’amorce une de ces fables mes­sian­iques nar­rant l’avène­ment d’un héros dont la vie baigne dans un univers de signes et de sym­bol­es, où même de frustes paysans usent d’un lan­gage poéti­co-épique — le père de Mar­co dira ain­si à son fils nou­veau-né : «N’ou­blie jamais que ta mère a voulu fon­dre tes jours au néant. Con­serve en toi l’e­sprit de vengeance. Ne t’abreuve pas trop longtemps de son lait, repousse sa ten­dresse. […]»

Mais peu à peu, en même temps que se mul­ti­plient les indices sub­rep­tices per­me­t­tant d’i­den­ti­fi­er l’I­tal­ie et la péri­ode con­tem­po­raine, la tonal­ité change et mêle plusieurs nuances dif­férentes, voire con­tra­dic­toires : l’austérité grandiose des pre­mières pages cède le pas à un cer­tain humour évolu­ant jusqu’au comique de farce, la triste odyssée des deux soeurs aînées de Mar­co pré­cip­ite le réc­it dans un réal­isme social sor­dide pimen­té d’un zeste d’in­trigue poli­cière, et l’éro­tisme le plus cru est aus­si de la par­tie.

Le ton du texte s’in­flé­chit ain­si jusqu’à attein­dre cette acmé de la farce licen­cieuse où l’on voit un hon­nête chapelain — certes pass­able­ment tour­men­té par la ten­ta­tion char­nelle — érigé (!) en étalon pri­apique à coups d’huîtres et autres per­limp­in­pins aphro­disi­aques en vue d’une céré­monie pour le moins païenne… Mais, alors même que l’his­toire sem­ble devoir s’achev­er à La Rondaine, lieu d’une douce fan­taisie bucol­ique où l’on tâche de gag­n­er l’ami­tié d’un cochon nain et d’une chat­te rétive, voilà que, nuita­m­ment, s’amorce le retour bru­tal au réal­isme noir avec un dou­ble meurtre sanglant qui a pour con­séquence un assaut de La Rondaine tel qu’on en pour­rait voir au jour­nal télévisé annonçant la vic­toire armée de la police sur une secte grou­pus­cu­laire retranchée en son fort.

Improb­a­ble côtoiement des gen­res? Nulle­ment : on suit le tracé de cette courbe tonale avec beau­coup de plaisir. À aucun moment le mélange ne heurte; la cohérence du réc­it est si bien ajustée que la farce fraie sans hia­tus avec la tragédie, l’in­trigue poli­cière et la fan­taisie fab­uleuse. On trem­ble, on frémit, on rit aus­si beau­coup et par moments l’on sent se renouer les liens rom­pus avec ces résidus d’en­fance tapis au fond de soi — îlots préservés de verts par­adis per­dus où l’on frater­nise avec tous les ani­maux, où l’on s’imag­ine con­naître le lan­gage des oiseaux et des chats — voire celui des pois­sons rouges. Le sang du gourou est un véri­ta­ble kaléi­do­scope lit­téraire, riche et bigar­ré, dont la lec­ture ne cesse de sur­pren­dre — jusqu’au dénoue­ment qui, lui, étonne en ce qu’il déçoit et donne l’im­pres­sion d’avoir été posé là à toute vitesse…

Isabelle Roche


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)