Adamek, Randah, la fille aux cheveux rouges

Les chemins de l’éveil

André-Mar­cel ADAMEKRan­dah, la fille aux cheveux rouges, Mijade, 2011

adamek randahOn sait avec quelle créa­tiv­ité poé­tique, Adamek excelle à créer ou recon­stituer des univers par­ti­c­uliers et sou­vent étranges. S’il a pu notam­ment explor­er à sa façon la dévas­ta­tion de notre planète « le jour d’après » dans La Grande Nuit, c’est à nos orig­ines qu’il remonte avec Ran­dah la fille aux cheveux rouges. Et tou­jours avec le même souci de pénétr­er en pro­fondeur dans les gouf­fres de l’âme humaine. L’ac­tion se situe durant l’âge de la pierre, à ce niveau de la préhis­toire où l’homme, cueilleur et chas­seur monogame, a organ­isé une vie sociale unique­ment basée, avec ses règles et ses tabous, sur la sub­sis­tance et la sécu­rité de la com­mu­nauté, face aux dan­gers que représen­tent la nature et l’éventuel affron­te­ment avec d’autres pop­u­la­tions. Avec ses par­ents et son frère (qui devien­dra chef de la tribu) et plus tard sa fille Yanokah, Ran­dah, la nar­ra­trice ‑dans un néces­saire rac­cour­ci- vit, au fil de toute une vie et de péripéties intens­es, les grandes décou­vertes qui amèneront l’homme à plus de con­fort de vie, mais aus­si à un accroisse­ment de son  niveau de con­science, même s’il garde en lui ce gise­ment de cru­auté qu’il n’a pas encore appris à dis­simuler. Le hasard de la ger­mi­na­tion sauvage d’un « grain d’or »,  (le bleh , l’ac­cou­tume à l’a­gri­cul­ture. A la faveur de migra­tions oblig­ées, il s’éveillera ensuite  à la pêche en mer, à divers­es tech­niques jusqu’à la décou­verte des secrets du métal: le fer, le bronze et aus­si ce qu’un sage du cru décrit comme « un métal jaune et bril­lant qui con­duira un jour tous les peu­ples du monde à leur perte ».

Mais la tribu de Ran­dah aura appris égale­ment, après des com­bats très meur­tri­ers avec une com­mu­nauté qui ne partage ni sa langue ni ses cou­tumes, qu’un bon accord vaut mieux qu’une mau­vaise guerre. Ce qui n’empêche pas d’autres affron­te­ments sanglants où la sauvagerie des mâles con­duit cer­taines femmes (menées par Yanokah dev­enue leur reine) à inau­gur­er un fémin­isme qui, par réac­tion, se rap­proche de la rad­i­cal­ité ‑féroce elle aus­si- des Ama­zones de Penthésilée. Avant que Ran­dah, suc­cé­dant à sa fille puisse se réclamer d’un bilan que l’on peut qual­i­fi­er d’hu­man­iste, en ayant « favorisé la con­nais­sance, l’hos­pi­tal­ité et la paix ». L’his­toire —  qui pour­rait être une fable pour aujour­d’hui- lui a appris aus­si que se frot­ter aux autres ‑même dans un con­texte plutôt con­flictuel- est un gage d’en­richisse­ment. Mais si Adamek esquisse ain­si avec une sub­tile et inven­tive sim­plic­ité,  le chem­ine­ment ‑et les dévoiements–  de la con­science et du pro­grès humains, la part la plus émou­vante de ce réc­it revient à la décou­verte de l’art. Et à sa réso­nance en con­tinu dans les sen­ti­ments qui ani­ment Ran­dah depuis que le plus chétif des mem­bres de la tribu a créé spon­tané­ment des formes avec de la glaise. Mais plus encore après qu’un étranger ait fait enten­dre dans la nuit des sons incon­nus que son souf­fle tirait d’un os per­cé de six trous. Ain­si, ce paci­fique inven­teur de la musique devien­dra-t-il « l’homme qui fit danser notre peu­ple ».

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°166 (2011)