Adieu à Pierre Mertens

pierre mertens

Pierre Mertens

Pierre Mertens est décédé le 19 jan­vi­er 2025. Marc Quaghe­beur, qui l’a bien con­nu, nous a con­fié le dis­cours qu’il a pronon­cé lors des funérailles de l’auteur des Bons offices.

Avant d’entamer mon pro­pos, je souhaite y associ­er Marie-France Renard, mal­heureuse­ment malade. Elle accom­pa­gna, avec une écoute excep­tion­nelle, une belle part du par­cours de vie, per­son­nel et intel­lectuel, de Pierre. Je souhaite y associ­er égale­ment Bernadette Des­or­bay, décédée il y a exacte­ment un an. Marie-France et moi en avions pro­mu la thèse con­sacrée à l’auteur des Éblouisse­ments. Elle ne ces­sa de dia­loguer avec lui et d’écrire à son pro­pos.  Anne Neuschäfer, en out­re, qui organ­isa, en 2009, le col­loque de Cerisy-la-Salle inti­t­ulé Chutes et écartèle­ments : l’œuvre de Pierre Mertens. Marie-France et moi nous y trou­vions, tout comme Bernadette. Danielle Bajomée enfin qui pub­lia, dans la col­lec­tion « Archives du futur » que je dirigeais, Pierre Mertens, l’arpenteur. Il voy­ait le jour après Le monde de Paul Willems et con­sti­tua une pre­mière incur­sion impor­tante dans le monde lit­téraire de Pierre.

Nous con­nais­sons tous l’importance des présences féminines dans la vie de Pierre, comme le rap­pelle encore son dernier livre, Paysage sans Véronique. Ces qua­tre femmes furent ses mus­es uni­ver­si­taires. Je leur adjoindrai volon­tiers une cinquième, la dra­maturge Michèle Fabi­en qui avait con­sacré sa thèse à Michel de Ghelderode. Elle adap­ta au théâtre deux de ses romans et noua avec lui un dia­logue cri­tique majeur.

Notre pre­mière ren­con­tre, Pierre, remonte à quar­ante-huit ans. Cela se pas­sait dans le jardin de Robert Geor­gin, remar­quable directeur de notre troisième chaine radio. C’est lui qui nous fit enten­dre la voix de Jacques Lacan à la fin des années soix­ante, lui avec lequel je tra­vail­lais à la réédi­tion des œuvres de Paul Nougé, à la fin des années sep­tante. L’après-midi demeure inou­bli­able, comme l’une de nos soirées à Ostende.

mertens les éblouissements

Tout occupé à ma thèse de doc­tor­at, j’avais été toute­fois inter­pel­lé par l’article de Régis Debray sig­nalant l’importance des Bons offices. Ton roman tran­chait dans la pro­duc­tion belge des décen­nies de l’après-guerre. L’histoire s’y affir­mait, en force et en incer­ti­tude à la fois ; la Bel­gique, de même. Tout sauf omni­scient, San­chotte, ton per­son­nage cen­tral, est un per­dant, il incar­ne la divi­sion et l’hésitation, l’erreur et l’aveuglement. Ces inscrip­tions de la faille con­sti­tu­tive, on les retrou­ve tout au fond de ton œuvre, il suf­fit de songer à Pierre Ray­mond ou à Got­tfried Benn.

Ta pra­tique d’écrivain elle-même est faite de ces ten­sions. Réc­its brefs (Terre d’asile ou Let­tres clan­des­tines) et nou­velles (Nécrolo­gie) te per­me­t­tent de focalis­er alors que tes romans tor­rentueux tels que Per­dre ou Les bons offices ouvrent les vannes à un imag­i­naire comme à une nar­ra­tion sym­phonique. L’année même des Bons offices, tu pub­lies L’imprescriptibilité des crimes de guerre et con­tre l’humanité, ouvrage majeur et matrice de nom­bre de tes com­bats. Tout au long de ta vie, agir et écrire cohab­iteront dans une ubiq­ui­té et une ten­sion qui con­stituent ta mar­que indélé­bile. Ta cer­ti­tude toute­fois, c’est que l’écriture lit­téraire, fon­da­men­tale, ne peut se laiss­er con­t­a­min­er par celle du droit. Elle se fait con­tre elle mais l’inclut. Le roman con­stitue donc l’art majeur. Essais et arti­cles de presse n’en font pas moins par­tie de ton œuvre.

En 1980, l’année du cent-cinquan­tième anniver­saire de la procla­ma­tion de l’indépendance de la Bel­gique, Marc Liebens crée l’adaptation par Michèle Fabi­en de tes Bons offices. La pièce et la mise en scène font date. La représen­ta­tion ne sert-elle pas de lieu de con­ver­gence à la nou­velle généra­tion cul­turelle dont tu es devenu la fig­ure emblé­ma­tique ? Loin des codes cul­turels figés de l’après-guerre et de la déné­ga­tion sys­té­ma­tique de notre pays par de soi-dis­ant élites, une dynamique irréversible a pris cours. Elle est socié­tale et n’entend en rien être la pro­motrice d’une école esthé­tique. À preuve, la présence ent­hou­si­aste, le même soir, dans les locaux de l’Ensemble théâ­tral mobile, de Frédéric Baal et de René Kalisky, ten­ants de deux formes d’art dif­férentes de la tienne.

À l’automne 1976, Les nou­velles lit­téraires ont pub­lié un numéro inti­t­ulé « L’autre Bel­gique ». Vous êtes plusieurs à y affirmer la réal­ité et la néces­sité d’un univers cul­turel et men­tal belge non inféodé sys­té­ma­tique­ment à la France et au dén­i­gre­ment de soi. Dans ces pages, tu proclames avec Claude Javeau l’existence de la bel­gi­tude, un être pro­pre qu’il ne s’agit ni d’exacerber ni de mépris­er mais d’habiter. Dans cette péri­ode quelque peu vacante de ma vie, je décou­vre en bord de Seine cet heb­do­madaire qui va boule­vers­er ma vie et cer­tains de mes critères de pen­sée. Quelque chose d’autre est donc pos­si­ble au pays…

Le suc­cès du terme est immé­di­at, tout comme la stu­peur de poli­tiques qui rivalisent alors de pro­pos sou­vent saugrenus.  Le pub­lic, lui, s’en empare et lui donne une con­no­ta­tion iden­ti­taire durable, à laque­lle le mot bel­gité eût sans doute mieux con­venu. Cela dit, sans fard, les attentes et la con­science de la plu­part de nos conci­toyens. Cela t’importune en revanche peu à peu car l’incertitude et l’horizon qu’il y avait dans le terme ont ten­dance à s’estomper. Ce qui t’amène à organ­is­er à l’ULB,  en 1981, un col­loque « Pour en finir avec la bel­gi­tude ». C’est que, pour toi, le voca­ble bel­gi­tude com­porte une dimen­sion lit­téraire dans laque­lle entrent en ligne de compte les formes majeures de ton imag­i­naire.

Vingt-cinq ans plus tard, dans ta con­tri­bu­tion à la Chaire de poé­tique de l’UCL con­sacrée à « His­toire et Fic­tion », tu affirmes que tu n’as « jamais renié un pays où tu t’es obstiné à rester parce que c’est un for­mi­da­ble lab­o­ra­toire d’imaginaire. Et de pour­suiv­re : « si je l’appelle ‘Insom­nie’ dans Peras­ma, ce n’est pas dans une volon­té de péjo­ra­tion, mais parce qu’à la let­tre il est innom­ma­ble et qu’on ne peut pas le nom­mer. Nous avons bien essayé, nous pou­vons le nom­mer un cer­tain temps, et puis il nous échappe à nou­veau, il glisse entre les mains, il est de nou­veau à refaire. C’est sa grâce et c’est sa malé­dic­tion. »

Pas éton­nant que le livre que tu con­sid­ères comme ton « aut­ofic­tion absolue » soit Une paix royale. Il pro­longe et incar­ne le regard « d’un enfant sans achève­ment ». On le trou­vait déjà chez le jeune Julien Del­mas, le per­son­nage de ton pre­mier roman, L’Inde ou l’Amérique. Tout aus­si essen­tielle dans le réc­it poly­phonique de 1995, comme dans la plu­part de tes écrits, l’inextricable lien entre his­toire privée et His­toire. La han­tise des grands coureurs cyclistes belges de nos enfances et la revis­i­ta­tion d’une des fig­ures les plus con­tro­ver­sées de notre His­toire, le roi Léopold III, vont ain­si de pair avec la quête, par le nar­ra­teur et per­son­nage prénom­mé Pierre, d’une mère dont l’affection est longtemps demeurée à quai, tout autant que de l’amour de la femme aux cheveux de thé dont nous con­nais­sons tous le mod­èle.

Assez logique­ment, ton nar­ra­teur ne cesse de « brass­er mélan­col­ie ». Peu usuelle, l’expression n’est autre qu’une sub­tile reprise d’un autre roman mul­ti­ple, essen­tiel dans l’histoire de notre lit­téra­ture, La légende d’Ulenspiegel. Tout au long de ses périples et actions dans nos anciens Pays-Bas, Tyl ne cesse en effet de brass­er mélan­col­ieLoin de dis­simuler l’ambiguïté romanesque struc­turelle de ton aut­ofic­tion, tu annonces à tes lecteurs qu’il est per­mis de douter de tout dans ce texte puisque c’est toi qui le racon­tes, n’était ta chute du vélo ren­ver­sé par la voiture de nos sou­verains. Tu tiens à pré­cis­er en out­re que tout cela s’est passé dans « un petit pays mais où on trou­vait encore tout ce qu’il faut pour faire un monde ». Plus Belge et plus Pierre que cela…

Dans l’introduction au vol­ume Pierre Mertens ou la com­paru­tion de l’enfance que Marie-France Renard com­posa en par­al­lèle à l’exposition homonyme que je con­ce­vais con­join­te­ment et mon­tais avec Philippe Hekkers pour la Bib­lio­thèque Wit­tock­iana – elle nous avait été sug­gérée par Bernard Main­gain –, j’évoquais l’indénouable sym­biose d’une enfance et d’une His­toire. Sans toi, écrivais-je, l’histoire de la Bel­gique ne serait pas ce qu’elle est, et récipro­que­ment. Cela crée les plus belles his­toires d’amour et de désamour. N’as-tu pas écrit une nou­velle inti­t­ulée La ten­ta­tion de ne pas se sui­cider ?

Dense, un petit livre rarement cité, Uwe John­son, le scrip­teur de murs, per­met d’entrevoir tes han­tis­es comme les ressorts de ta créa­tion. L’opuscule con­cerne l’Allemagne dont le fan­tôme et la présence t’habitent de plus en plus. Bien évidem­ment à tra­vers l’insoutenable sou­venir de ce qui s’est passé à Auschwitz, mais pas seule­ment. Au cœur de l’Europe des blocs, l’Allemagne est un pays divisé, comme sa cap­i­tale. Tu vécus un an dans cette ville biface séparée par un mur bien moins poreux et plus périlleux que notre rideau de bet­ter­aves nation­al. À Berlin, tu con­sacras un guide intime qui s’ouvre sur ce titre : « Tout mur est une porte ».

L’auteur est-alle­mand ne se situe-t-il pas per­pétuelle­ment dans un entre-deux douloureux qu’incarnent cer­tains de ses per­son­nages ? Écrivain de l’écartèlement et de la non-réc­on­cil­i­a­tion, il inclut le doute et les lacunes dans ses fic­tions où s’affirme la volon­té d’une resti­tu­tion du réel la plus exhaus­tive pos­si­ble. Tu y ajouterais volon­tiers, à cer­tains moments, les ponc­tu­a­tions ironiques que tu affec­tionnes. Elles s’inscrivent notam­ment, dans ces pages, lorsque tu relates une his­toire de vélo d’enfant… Déjà.

L’historique et le per­son­nel se con­joignent presque tou­jours chez toi. John­son devait donc te requérir, lui qui est un écrivain de la dou­ble dis­si­dence, un hum­ble et un méga­lo­mane, un dés­espéré qui boit pour oubli­er l’histoire, laque­lle n’oublie jamais ; un être soucieux, qui plus est, d’allier éthique et esthé­tique.

Pour laiss­er enten­dre ce que l’écriture lit­téraire est seule à pou­voir approcher, tu recours à ce qu’écrit Mau­rice Blan­chot d’Uwe John­son : «  La dif­fi­culté même et pour mieux dire l’impossibilité pour l’auteur de décrire de tels livres où la divi­sion est mise en jeu (…), voilà ce qui accorde l’opération lit­téraire avec la sin­gu­lar­ité de “Berlin”, juste­ment par ce hia­tus qu’elle a dû laiss­er ouvert avec une rigueur obscure et jamais relâchée, entre la réal­ité et la saisie lit­téraire de son sens ».

Pas ques­tion de con­fon­dre de tels écrits avec la nar­ra­tion romanesque usuelle. Pour l’agent dou­ble qu’est tout grand vrai romanci­er, il s’agit de laiss­er la réal­ité « pro­lifér­er » et « s’extravaser sans cesse ». De la même façon qu’il s’agit de pou­voir être à la fois vic­time et coupable. Ain­si peut-on demeur­er fidèle au rêve de l’unité per­due – et donc à l’inexpugnable enfance. Pour inscrire une uni­ver­sal­ité et une sin­gu­lar­ité inabouties, la seule voie juste n’est-elle pas l’approche indi­recte, ce cre­do de ton œuvre romanesque ?

Sur le point de pren­dre con­gé de ce dou­ble plus trag­ique qu’est Uwe John­son et d’évoquer sa dis­pari­tion imprévue sur une île bri­tan­nique, tu le vois « tel qu’en lui-même enfin, son inac­tu­al­ité le change ». Cette sen­tence, nous pou­vons la faire nôtre au moment de te dire adieu, Pierre.

En 1988, dans ton dis­cours d’inauguration de la Foire du livre de Brux­elles, tu rap­pelais que les livres ont été tes com­pagnons les plus fidèles. Désor­mais les tiens, ceux de « l’orphelin d’une his­toire elle-même avortée », sont et seront plus que jamais les nôtres.

mertens paysage sans veronique

Ain­si entrons-nous dans Paysage avec l’assomption de Pierre. Tu viens de nous don­ner celui de la résur­rec­tion de Véronique Pirot­ton, ouvrage dont tu par­lais depuis deux lus­tres. Dans ce dia­logue d’outre-tombe, tu la refais vivre tout en don­nant le réc­it des ancrages de ta pro­pre vie et tu affirmes que Véronique eût pu devenir une écrivaine.

Comme l’a si bien mon­tré Bernadette Des­or­bay dans sa thèse sur l’excédent romanesque, ton œuvre et ta vie attes­tent l’incroyable emprise du Mot sur le Moi. « Car la vérité invin­ci­ble, inus­able du grand art est tou­jours, et avant tout, une résur­rec­tion », écrivais-tu en par­lant d’André Mal­raux. Tu le crédi­tais tout autant, et à rai­son, d’avoir trahi le genre romanesque « pour lui laiss­er dire ce qu’il n’a pas dit avant lui ».  Ces pro­pos ne se trou­vent pas for­tu­ite­ment dans un livre inti­t­ulé Le don d’avoir été vivant.

Mer­ci, Pierre.

Marc Quaghe­beur


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°223 (2025)