Pierre Alechinsky, D’encre et d’eau

Écologie de l’écrit

Pierre ALECHINSKY, D’en­cre et d’eau. 225 aquarelles et dessins, Yves Riv­ière, 1995

alechinsky d'encre et d'eauAvant de jeter ses vieux papiers, ou de les pro­pos­er au recy­clage, on les donne aux enfants, pour qu’ils dessi­nent sur les sur­faces restées vierges. Notre bonne con­science se sat­is­fait de cette union du jeu et de l’é­conomie, où font bon ménage, rec­to ver­so, le tra­vail des uns et le défoule­ment des autres. Let­tres et comptes, sol­lic­i­ta­tions, doléances, ordon­nances, fac­tures, mémen­tos, mar­ques d’ur­gences aujour­d’hui vaines… 

Les pape­rass­es sur lesquelles Alechin­sky étale ses aquarelles, rassem­blées récem­ment dans un vol­ume des édi­tions Yves Riv­ières, ont échap­pé aux déchet­ter­ies, sans doute parce qu’elles offraient quelque intérêt pour les chineurs. Elles sont, pour la plu­part, « ves­tiges d’une cor­re­spon­dance qua­si quoti­dienne achem­inée à Brux­elles dans les années 1815–1850 par les cour­ri­ers de Bourges, Paris, Hanovre, Vienne à un cer­tain “Mon­sieur Stock, con­seiller aulique de son Altesse Sérénis­sime le Duc d’Arem­berg” ». Une autre série, du XIXe siè­cle encore, se compose de doc­u­ments à en-têtes de sociétés com­mer­ciales : armoriés de vignettes, cache­tés de médailles. Traces tou­jours, signes qui furent fiers, d’un monde dis­paru, d’af­faires périmées, de vis­ages de sable emportés par la mer. Sur­vivances qu’à son tour Alechin­sky va cou­vrir d’eau et de couleurs pour en faire sur­gir des fig­ures nou­velles, mais qui pour­tant sem­blent appelées par les inscrip­tions dont les papiers por­tent mémoire. Car son geste n’est pas celui des enfants. Ce n’est pas au dos des brouil­lons qu’il peint. Son pinceau court sur les écri­t­ures mêmes, dont les dis­po­si­tions sur la page apparais­sent comme autant de sur­faces amé­nagées pour la forme à venir. Il s’ag­it alors d’ex­plor­er le sup­port choisi pour en dégager les po­tentiels séman­tiques et plas­tiques. Ain­si, la let­tre d’une veuve implo­rant assis­tance fera naître l’im­age de cette femme penchée qui approche une main de son vis­age un corps se dessin­era à par­tir d’une colonne de chiffres ; un cachet de cire donne une bouche ; deux écus­sons sur une fac­ture de Félix Potin sug­gèrent une paire d’yeux, puis une tête entière dont la bouche s’in­scrit à la place du total. D’autres inter­ven­tions sont plus abstraites (ou moins directe­ment figu­ratives), qui enca­drent les mots, bor­dent les plis, découpent la feuille en zones col­orées. Mais chaque fois s’établit, de l’im­age à son pré­texte, un rap­port sug­ges­tif que souligne générale­ment le titre de l’œu­vre : petits bouts de phras­es, for­mules savoureuses et désuettes qu’on a trou­vées sous le pinceau et qui sem­blent alors « faxées du pays de Nar­quoisie », comme l’écrit Alechin­sky dans son intro­duc­tion. « Ayant éprou­vé des revers de for­tune », « Je suis la per­son­ne qui porte le jour­nal », « Le soir, une tar­tine », « A remet­tre au por­teur », « Dans ce moment si pressé », « J’at­tends avec impa­tience », « Vêtu comme je suis », « 600 Bou­chons 12 Alou­ettes 1 bte de Bis­cuits » : alignés bout à bout, ces titres tour­nent au cadavre exquis. Ils déno­tent, chez l’au­teur, un goût de l’in­con­gru et un plaisir man­i­feste à débus­quer les sail­lies de lan­gage qui sol­liciteront son imag­i­naire. Mais on pressent aus­si chez lui un enjeu plus grave. D’une tache de couleur, d’une ligne emportée, il ren­voie au champ des let­tres mortes les mots tracés jadis pour être utiles : ces liasses empous­siérées ne seront plus jamais rien d’autre qu’un sup­port pour la créa­tion, de préférence libre et joyeuse, qui imposera ses néces­sités pro­pres. Du même geste, cepen­dant, il ravive, dans ses doc­u­ments recy­clés, les trem­ble­ments d’une encre fanée, d’un signe encore qui se sou­vient de la main qui le com­posa — et qu’il sauve de l’ou­bli, arbi­traire­ment, pour son bon gré : con­tre le temps. L’en­tre­prise d’Alechin­sky s’ap­par­enterait ain­si à une anam­nèse sin­gulière. Non qu’il veuille, comme l’his­to­rien, faire par­ler les textes pour recon­stru­ire le passé dont ils témoignent. Mais ce qu’il rend man­i­feste, que notre vision a refoulé, c’est la plas­tic­ité de l’écri­t­ure même, l’ar­chi­tec­ture de ses lignes, et son ray­on­nement sur la page. Quand on sait l’in­térêt du pein­tre pour la cal­ligra­phie, en par­ti­c­uli­er celle d’Ex­trême-Ori­ent, on in­clinera à croire qu’il y a dans son tra­vail comme l’hom­mage atten­dri d’un maître à une foule de scribes ordi­naires dont le nom ne dit plus rien à per­son­ne, quand leur tracé les désigne encore au regard.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°90 (1995)