Maître du réalisme magique, André Delvaux était lié à l’histoire des lettres belges de langue française mais aussi néerlandaise. On lui doit en effet l’adaptation au cinéma de L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar (1988) ou du roman de Suzanne Lilar La confession anonyme (sous le titre de Benvenuta, 1983). Auparavant, il avait transposé à l’écran l’univers d’un grand auteur flamand, Johan Daisne, à travers les films comme L’homme au crâne rasé (1965) et Un soir, un train (1968). Pour nous associer aux hommages qui lui ont été rendus, nous reproduisons ci- dessous l’essentiel du discours prononcé par le ministre Richard Miller au crématorium d’Uccle, le 12 octobre dernier.
André Delvaux s’en est allé. Il s’en est allé après avoir créé notre cinéma.
À tout moment de sa vie il fut un artiste, un créateur, un cinéaste. Ce n’est pas tant cela qui surprend, c’est plutôt que, de la première à la dernière image filmée, André Delvaux était totalement, sans réserve, avec émerveillement, André Delvaux était un cinéaste belge.
Luc Honorez a écrit : « Pour comprendre Delvaux, il faut aussi comprendre la Belgique ». Que l’on interprète bien ces mots, ainsi que le propos d’hommage que je veux tenir : il ne s’agit pas de souligner une appartenance nationale mais de pointer cette alchimie étrange qui est au cœur de la création.
André Delvaux, un artiste, un être humain, perçoit le monde qui l’entoure, il le ressent, l’éprouve, l’interroge et le juge. Il en connait l’histoire, ses avancées et ses tragédies. Cela le pénètre, s’accumule en lui, le façonne et fait que cet homme né près de Louvain en 1926 a cherché au fil du temps à exprimer, à traduire, enregistrer sur un support, non pas la vie, mais l’image de la vie qu’il a pu développer, concevoir, ici, au centre de l’Europe, à la rencontre – lui qui fut professeur de langues – des mondes latin et germanique, dans un pays nommé Belgique.
C’est ce qu’il appelle, « des sortes de portraits différés d’une façon de vivre, qui n’a pas commencé en 1965, avec L’homme au crâne rasé, mais qui a commencé au début de mon existence (…) Les caractéristiques de mes films sont des sujets entièrement nourris de ma culture propre, de la culture de quelqu’un qui n’a jamais vécu ailleurs qu’en Belgique ».
La puissance d’André Delvaux est tout entière dans cette affirmation : l’image du passé, du présent et de l’avenir que l’on se forge en vivant ici, il a osé considérer qu’il pouvait la reproduire, la porter à l’écran, la rendre par la lumière, par les couleurs, les sons, les paroles, les accents, les paysages, les villes, les conflits, les tensions, les préjugés, les sentiments et jusqu’aux odeurs mêmes, les odeurs de la cuisine, l’odeur des canaux de Bruges, l’odeur de notre pays.
En 1966, il confiait au journal Le Monde : « Tous nous aimerions prouver qu’on peut être Belge et faire du bon cinéma ». Il a réussi. Il a d’emblée inscrit notre pays dans la cinématographie internationale. Ainsi, dès le début des années septante, le grand historien du cinéma Georges Sadoul, corrigeant la neuvième édition de son Histoire du cinéma mondial, se doit d’ajouter, dans les dernières pages, juste quelques mots : « Delvaux a donné une œuvre importante… avec L’homme au crâne rasé ». Désormais le cinéma belge existait.
André Delvaux, sans la Belgique n’eût pas été André Delvaux. Mais l’inverse est devenu vrai lui aussi : André Delvaux a modifié l’image de notre pays. L’alchimie – chacun sait à quel point le Zénon de L’œuvre au noir lui est proche – l’alchimie en effet se poursuit. Les images non perçues mais filmées, créées par Delvaux sont devenues à leur tour des images de notre propre vie. Magie de l’œuvre d’art, magie du cinéma, magie de l’image qui, dans le mouvement même où elle naît de la réalité, transforme cette réalité elle-même. Nous sommes là à l’origine du «réalisme magique » qui permet de définir une grande part de son travail, voire même de saisir pourquoi ce travail lié à la magie du réel ne pouvait émerger qu’au sein de ce que d’aucuns ont nommé belgitude. En effet, dans un mémoire d’étudiant consacré à la conscience magique au cinéma, on peut lire que « la conscience magique est ce processus de reproduction hybride et étrange qui inclut des différences et l’expression des multiplicités ».
Peut-être n’y a-t-il pas au monde de plus beau cadeau que celui d’apporter aux autres des émotions qui leur parlent, des émotions qui dès lors feront partie de leur être intime. Peut-être n’y a-t-il pas de plus beau cadeau que celui que l’artiste nous offre. Que celui qu’André Delvaux nous a offert.
Nombreux sont celles et ceux dans cette salle qui ont reçu ce cadeau en héritage et qui aujourd’hui et demain continueront de faire le cinéma belge. André Delvaux veillait sur ces créateurs, veillait sur notre cinéma. Que ce soit pour l’INSAS, pour la cinéma- thèque, pour un système de défiscalisation… il était partisan, résistant, militant. C’est dans ce cadre que j’ai eu le plaisir de le rencontrer à plusieurs reprises et de découvrir ses yeux espiègles mais aussi son intransigeance, celle de quelqu’un sachant qu’il y avait urgence pour le cinéma, et partant qu’il y avait urgence pour notre culture tout entière. Cette urgence, vous le savez, il avait accepté d’en traiter au cours d’un col- loque qui se tiendra à Bruxelles fin novembre prochain, et qui, bien entendu lui sera dédié.
Cette urgence, il la rapportait également au cinéma européen. Il a écrit : « En réfléchis- sant aux films que j’ai faits, je me suis demandé précisément s’il n’y avait pas moyen de définir le cinéma européen. J’arrive à des réponses qui sont en même temps des prises de position politiques ». Le fait que le dernier discours qu’André Delvaux ait pro- noncé, il y a une semaine à Valence, était consacré au politique, au rapport de l’artiste à la Cité, témoigne de façon ultime, de l’authenticité de son engagement, de l’authenticité de son œuvre.
Richard Miller
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°125 (2002)
