André Delvaux (1926–2002)

andré delvaux

André Del­vaux

Maître du réal­isme mag­ique, André Del­vaux était lié à l’his­toire des let­tres belges de langue française mais aus­si néer­landaise. On lui doit en effet l’adap­ta­tion au ciné­ma de L’œu­vre au noir de Mar­guerite Yource­nar (1988) ou du roman de Suzanne Lilar La con­fes­sion anonyme (sous le titre de Ben­venu­ta, 1983). Aupar­a­vant, il avait trans­posé à l’écran l’u­nivers d’un grand auteur fla­mand, Johan Daisne, à tra­vers les films comme L’homme au crâne rasé (1965) et Un soir, un train (1968). Pour nous associ­er aux hom­mages qui lui ont été ren­dus, nous repro­duisons ci- dessous l’essen­tiel du dis­cours pronon­cé par le min­istre Richard Miller au cré­ma­to­ri­um d’Uc­cle, le 12 octo­bre dernier.

André Del­vaux s’en est allé. Il s’en est allé après avoir créé notre ciné­ma.

À tout moment de sa vie il fut un artiste, un créa­teur, un cinéaste. Ce n’est pas tant cela qui sur­prend, c’est plutôt que, de la pre­mière à la dernière image filmée, André Del­vaux était totale­ment, sans réserve, avec émer­veille­ment, André Del­vaux était un cinéaste belge.

Luc Hon­orez a écrit : « Pour com­pren­dre Del­vaux, il faut aus­si com­pren­dre la Bel­gique ». Que l’on inter­prète bien ces mots, ain­si que le pro­pos d’hom­mage que je veux tenir : il ne s’ag­it pas de soulign­er une appar­te­nance nationale mais de point­er cette alchimie étrange qui est au cœur de la créa­tion.

André Del­vaux, un artiste, un être humain, perçoit le monde qui l’en­toure, il le ressent, l’éprou­ve, l’in­ter­roge et le juge. Il en con­nait l’his­toire, ses avancées et ses tragédies. Cela le pénètre, s’ac­cu­mule en lui, le façonne et fait que cet homme né près de Lou­vain en 1926 a cher­ché au fil du temps à exprimer, à traduire, enreg­istr­er sur un sup­port, non pas la vie, mais l’im­age de la vie qu’il a pu dévelop­per, con­cevoir, ici, au cen­tre de l’Europe, à la ren­con­tre — lui qui fut pro­fesseur de langues – des mon­des latin et ger­manique, dans un pays nom­mé Bel­gique.

C’est ce qu’il appelle, « des sortes de por­traits dif­férés d’une façon de vivre, qui n’a pas com­mencé en 1965, avec L’homme au crâne rasé, mais qui a com­mencé au début de mon exis­tence (…) Les car­ac­téris­tiques de mes films sont des sujets entière­ment nour­ris de ma cul­ture pro­pre, de la cul­ture de quelqu’un qui n’a jamais vécu ailleurs qu’en Bel­gique ».

La puis­sance d’An­dré Del­vaux est tout entière dans cette affir­ma­tion : l’im­age du passé, du présent et de l’avenir que l’on se forge en vivant ici, il a osé con­sid­ér­er qu’il pou­vait la repro­duire, la porter à l’écran, la ren­dre par la lumière, par les couleurs, les sons, les paroles, les accents, les paysages, les villes, les con­flits, les ten­sions, les préjugés, les sen­ti­ments et jusqu’aux odeurs mêmes, les odeurs de la cui­sine, l’odeur des canaux de Bruges, l’odeur de notre pays.

En 1966, il con­fi­ait au jour­nal Le Monde : « Tous nous aime­ri­ons prou­ver qu’on peut être Belge et faire du bon ciné­ma ». Il a réus­si. Il a d’emblée inscrit notre pays dans la ciné­matogra­phie inter­na­tionale. Ain­si, dès le début des années sep­tante, le grand his­to­rien du ciné­ma Georges Sadoul, cor­rigeant la neu­vième édi­tion de son His­toire du ciné­ma mon­di­al, se doit d’a­jouter, dans les dernières pages, juste quelques mots : « Del­vaux a don­né une œuvre impor­tante… avec L’homme au crâne rasé ». Désor­mais le ciné­ma belge exis­tait.

André Del­vaux, sans la Bel­gique n’eût pas été André Del­vaux. Mais l’in­verse est devenu vrai lui aus­si : André Del­vaux a mod­i­fié l’image de notre pays. L’alchimie –  cha­cun sait à quel point le Zénon de L’œuvre au noir lui est proche – l’alchimie en effet se pour­suit. Les images non perçues mais filmées, créées par Del­vaux sont dev­enues à leur tour des images de notre pro­pre vie. Magie de l’œu­vre d’art, magie du ciné­ma, magie de l’im­age qui, dans le mou­ve­ment même où elle naît de la réal­ité, trans­forme cette réal­ité elle-même. Nous sommes là à l’o­rig­ine du «réal­isme mag­ique » qui per­met de définir une grande part de son tra­vail, voire même de saisir pourquoi ce tra­vail lié à la magie du réel ne pou­vait émerg­er qu’au sein de ce que d’au­cuns ont nom­mé bel­gi­tude. En effet, dans un mémoire d’é­tu­di­ant con­sacré à la con­science mag­ique au ciné­ma, on peut lire que « la con­science mag­ique est ce proces­sus de repro­duc­tion hybride et étrange qui inclut des dif­férences et l’ex­pres­sion des mul­ti­plic­ités ».

Peut-être n’y a‑t-il pas au monde de plus beau cadeau que celui d’ap­porter aux autres des émo­tions qui leur par­lent, des émo­tions qui dès lors fer­ont par­tie de leur être intime. Peut-être n’y a‑t-il pas de plus beau cadeau que celui que l’artiste nous offre. Que celui qu’An­dré Del­vaux nous a offert.

Nom­breux sont celles et ceux dans cette salle qui ont reçu ce cadeau en héritage et qui aujour­d’hui et demain con­tin­ueront de faire le ciné­ma belge. André Del­vaux veil­lait sur ces créa­teurs, veil­lait sur notre ciné­ma. Que ce soit pour l’IN­SAS, pour la ciné­ma- thèque, pour un sys­tème de défis­cal­i­sa­tion… il était par­ti­san, résis­tant, mil­i­tant. C’est dans ce cadre que j’ai eu le plaisir de le ren­con­tr­er à plusieurs repris­es et de décou­vrir ses yeux espiè­gles mais aus­si son intran­sigeance, celle de quelqu’un sachant qu’il y avait urgence pour le ciné­ma, et par­tant qu’il y avait urgence pour notre cul­ture tout entière. Cette urgence, vous le savez, il avait accep­té d’en traiter au cours d’un col- loque qui se tien­dra à Brux­elles fin novem­bre prochain, et qui, bien enten­du lui sera dédié.

Cette urgence, il la rap­por­tait égale­ment au ciné­ma européen. Il a écrit : « En réfléchis- sant aux films que j’ai faits, je me suis demandé pré­cisé­ment s’il n’y avait pas moyen de définir le ciné­ma européen. J’ar­rive à des répons­es qui sont en même temps des pris­es de posi­tion poli­tiques ». Le fait que le dernier dis­cours qu’An­dré Del­vaux ait pro- non­cé, il y a une semaine à Valence, était con­sacré au poli­tique, au rap­port de l’artiste à la Cité, témoigne de façon ultime, de l’au­then­tic­ité de son engage­ment, de l’au­then­tic­ité de son œuvre.

Richard Miller


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°125 (2002)