André Miguel, De l’autre côté du rien

Destin des hommes

Serge A. CLAEYS, Petite apoc­a­lypse, L’arbre à paroles, coll. « L’o­r­ange bleue », 1999
André MIGUEL, De l’autre côté du rien, L’arbre à paroles, coll. « L’o­r­ange bleue », 1999
Daniel SIMON, Épipha­nies, L’arbre à paroles, coll. « L’o­r­ange bleue », 1999

claeys petit apocalypseL’Arbre à Paroles assume une produc­tion   régulière   d’un   recueil   de poèmes par semaine. A ce rythme, on pour­rait par­ler de pro­duc­tiv­ité digne d’une usine mais ce serait faire bon marché du ser­vice que rend cette mai­son d’édi­tion aux nom­breux poètes qui se pressent au por­tillon. Et ce serait aus­si oubli­er que d’autres maisons édi­tent à une vitesse plus ébou­rif­fante encore.

Dans la pro­duc­tion récente de cette mai­son, trois recueils ont par­ti­c­ulière­ment retenu notre atten­tion.

Serge Antoine Claeys, que l’on sait philo­sophe avant d’être poète (à moins que l’un ne soit indis­so­cia­ble de l’autre) livre avec Petite apoc­a­lypse une réflex­ion sur le des­tin d’un homme. En l’oc­cur­rence, cet homme est un poète et il se trou­ve tirail­lé entre l’en­vie d’écrire et l’en­vie de se taire, entre le désir de vivre sans laiss­er de trace et le désir de laiss­er une trace sans avoir peut-être vrai­ment vécu. Cet Hor­a­tio, qui dia­logue avec son démon ou avec sa ser­vante, est bien con­scient de ses pou­voirs de poète, de sa ca­pacité à per­pétuer une émo­tion, à inscrire dans l’his­toire un per­son­nage (ain­si peut-il immor­talis­er Hed­wige, sa ser­vante, qui ne voit dans les livres que des pièges à pous­sière) ; il n’en est pas moins con­scient de la fragilité de sa chair ou de son goût pour les biens matériels.

Il sait aus­si qu’un homme est à lui-même un monde entier qui finit tou­jours, tôt ou tard, par dis­paraître… De prime abord, le recueil de Serge Claeys désarçonne ; sa forme, inhab­ituelle, ressem­ble plus à un mono­logue théâ­tral qu’à des poèmes. Ceci n’est pas un reproche car on com­prend très vite que le mode de ré­flexion, l’in­ter­ro­ga­tion philosophique ou les injonc­tions qui tra­versent le texte trou­vent ain­si leur meilleure for­mu­la­tion. Petite apo­calypse est un recueil exigeant, sans conces­sion, sur une angoisse que nous parta­geons tous.

miguel de l'autre cote du rienJe n’ai jamais été, je dois bien le recon­naître, un pas­sion­né de la poésie d’An­dré Miguel. Allez savoir pourquoi ? Je n’ai jamais rien eu, non plus, à lui reprocher. Sans doute, est-ce une ques­tion d’affinités, de com­mu­nauté d’é­mo­tions. Aus­si, bal­bu­tie­rai-je cer­taine­ment un peu ; je n’ar­rive pas à saisir par­faite­ment cette capac­ité qu’a Mi­guel de rester à la lim­ite du trag­ique et de la naïveté, de dis­tiller des his­to­ri­ettes, l’air de rien, qui pren­nent une den­sité qu’on n’ima­gine pas d’emblée, de « prime­sauter » d’un mot à l’autre avec un bon­heur qui me sem­ble plus lit­téraire que vécu. Je me doute, à lire — et à écrire — ain­si que quelque chose m’échappe, dés­espéré­ment. Mais j’avoue ne pas arriv­er à touch­er l’essen­tiel de ce qu’indique Miguel, dont les poè­mes m’ap­pa­rais­sent trop sou­vent comme des manières de cadavres exquis retra­vail­lés.

J’e­spère que mon lecteur com­pren­dra ce que j’ai pressen­ti sans pou­voir le formu­ler… De l’autre côté du rien est écrit sur un mode tan­tôt léger et tan­tôt grave ; c’est le livre d’un auteur qui médite sur son grand âge et qui sait qu’il n’a plus beau­coup d’avenir. Qu’il s’agisse du rien, du vide ou de la mort n’est, tout compte fait, qu’une ques­tion de vocab­u­laire pour mas­quer un accom­plisse­ment inéluctable. Ce que Serge Claeys évoque philosophique­ment est ici inscrit dans la chair. Qu’An­dré Miguel me par­donne de rater l’é­mo­tion de ses poèmes, qu’il sache néan­moins que l’hu­man­ité de sa parole m’a boulever­sé. Avec Epipha­nies, Daniel Simon donne un re­cueil écrit sur une ving­taine d’an­nées et dont le titre s’im­pose. Il dit un creux à rem­plir, une pul­sa­tion, du dehors au dedans, ou l’in­verse. Il déchante puis ranime, affame puis ras­sas­ie, se dit dressé, usé, déçu. En désar­roi, il recherche l’échange amoureux, l’a­vid­ité du ven­tre, attend les caress­es ; il veut faire par­ler le corps là où la parole le lasse. Au pas­sage, il s’in­ter­roge sur la dif­fi­culté de vivre et la perti­nence du poème. « Tout se mélange et rien / ne sem­ble tenir sa promesse » mais « Le bon­heur, c’est peut-être / un peu de vie / sous­traite au tumulte ». Dans ces textes, beau­coup de choses se passent dans la nuit, durant la nuit à moins que la nuit elle-même… La part obscure de l’au­teur est la part belle et le rap­port est fréquent entre le texte et l’om­bre. Le poète qui « demeure absent de son his­toire / depuis l’é­cole com­mu­nale » use plus qu’à son tour des mots « sperme », « givre » ou « tatouage », comme pour laiss­er une trace, dans un dernier sur­saut. L’Ho­r­a­tio de Claeys s’in­ter­ro­geait : faut-il vivre ou écrire ? Les Epipha­nies de Simon répon­dent dans la douleur. Mais le recueil s’é­claircit au fil des pages et sa « Petite suite pour rien… » est une mer­veille, dense et lu­mineuse.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°112 (2000)