Pour Tania Van Hemelryck et pour Esther Demoulin
Le poète français Stéphane Mallarmé avait coutume d’offrir des éventails aux dames de son entourage et de les personnaliser par un poème manuscrit. Anna Rodenbach, la femme de l’auteur de Bruges-la-Morte, n’a pas fait exception. Hormis le monogramme de Mallarmé figurent sur l’objet conservé aux Archives & Musée de la Littérature[1] les signatures de Pierre Puvis de Chavannes et James Whistler, qui appartenaient au même cercle d’artistes ; toutefois, ni le premier ni le second peintre ne semblent avoir apporté quelque modification que ce soit à l’éventail ; le poème est de surcroit écrit à la première personne du singulier.
Ce peu d’aile assez pour proscrire
Le souci, nuée ou tabac
Amène contre mon sourire
Quelque vers tu de Rodenbach[2]
Les vers de circonstance par lesquels Mallarmé rend hommage à Anna Rodenbach se révèlent – comme souvent chez l’écrivain français – volontiers ambigus. Au fil du quatrain, ce que l’aile qui figure l’éventail met à distance semble contrebalancé par un délicat rapprochement : si la jeune femme se débarrasse, d’un geste du poignet, de sensations ou d’effluves importuns, elle octroie du même geste un don à celui qui la contemple. Comment comprendre la position d’Anna Rodenbach dans ce poème ? Dissimulée par l’éventail, elle renvoie silencieusement au poète français un vers qui aurait pu être signé par son époux mais semble demeuré dans le silence des vies encloses. Le non-dit incline Mallarmé à sourire mais nulle ambiguïté graveleuse ne doit être perçue dans cette complicité, ainsi que le laisse entendre l’homophonie « vers tu » / vertu. La polysémie du quatrain semble, tel le va-et-vient de l’éventail, continuellement ramener Rodenbach vers Anna. Car l’on n’imagine pas l’auteur de Bruges-la-Morte vivre autrement que dans la fascination de son épouse…
À suivre Mallarmé, l’on a presque l’impression que la meilleure part de l’œuvre de Georges Rodenbach, sa part silencieuse, vouée à rester inédite, émane de la muse que semble incarner Anna… Au Nouvel An 1897, le poète français adresse un autre quatrain à la femme de son ami :
Vanité le verger qui dore
Tel fruit ou le glace aux hivers
L’heureux Rodenbach sait enclore
Sa Vie entre vous et des vers.[3]
Cette fois, le poète des Vies encloses semble voué au rôle de messager ou de porte-voix, comme si sa vie était dédiée à transmettre à travers ses vers ce qu’il recueillait auprès d’Anna. Certes, Mallarmé reconnaissait à l’auteur de Du silence une capacité peu commune d’exprimer ce qui d’ordinaire reste implicite ou muet : « cet art consiste, n’est-ce pas ? le suprême, à ne jamais, en les chantant, dépouiller les objets, subtils et regardés, du voile justement de silence sous quoi ils nous séduisirent et transparaît maintenant le secret de leur signifiance », écrivait-il au poète belge[4]. Néanmoins, le fait que Mallarmé use, dans les deux quatrains de circonstances, du nom de Rodenbach pour s’adresser à son épouse s’avère significatif d’une indissociabilité du couple. L’un ne va pas sans l’autre : lorsque Mallarmé écrit à son ami, il ne manque que rarement l’occasion de saluer chaleureusement son épouse, dont il raille gentiment la tendance à régimenter la vie de son illustre mari.
Les frères Goncourt avaient déjà souligné dans leur Journal l’irréductibilité du couple Rodenbach, livrant une version qui égratigne au passage une femme de tempérament :
Causerie sur les ménages amis, où, nous tous, nous nous mettons à parler du charme du ménage Rodenbach : de l’homme à la conversation spirituellement animée, à la discussion littéraire passionnante, de la femme, aux rébellionnements à voix basse, aux flots de paroles irritées, qu’elle vous jette dans l’oreille, quand elle entend une chose qui n’est pas vraie, ou qui ne lui semble pas juste, et nous constatons le petit émoi chaleureux, qu’apporte dans la froideur ordinaire des salons, la vie nerveuse de ces deux aimables êtres.[5]
Le spécialiste de Mallarmé Henri Mondor en témoigne à posteriori : « C’est que Mme Georges Rodenbach avait autant de finesse que son mari, et ne s’astreignait pas trop à éteindre ses propres reparties »[6]. L’on peut dès lors s’interroger : une telle personnalité correspond-elle à l’image que l’on se fait d’une muse ?
Depuis le 18e siècle, l’écriture est, dans le monde occidental, considérée sous l’angle d’un acte solitaire, posé par un génie singulier. Les archives d’écrivains sont souvent sacralisées comme les reliques qui témoignent de ce génie à l’œuvre, alors que leur fréquentation assidue tend souvent à montrer que l’œuvre littéraire est le résultat de relations humaines : entre l’écrivain et son éditeur, mais aussi entre l’écrivain et ses proches. Le mythe des Muses a largement recouvert l’interrogation, pourtant légitime, sur la place du conjoint dans l’histoire littéraire : le plus souvent, la femme aimée (modèle ayant prévalu au sein de la très masculine histoire littéraire francophone) était célébrée au sein de l’œuvre en tant que source d’inspiration : la Béatrice de Dante, la Laure de Pétrarque, la Charlotte de Goethe, la Gala d’Éluard puis de Dalí, la Nusch du même Éluard, l’Elsa d’Aragon, la Laure de Bauchau, la Madeleine de Toussaint, etc. La plupart de ces muses n’existent dans nos mémoires qu’à travers le récit dans lequel elles constituent un horizon d’idéalité.
Ce modèle, cependant, oblitère la personne réelle, une personne qui souvent s’est effacée devant l’œuvre et la carrière artistique de l’autre pour assurer leur postérité, au détriment parfois de ses propres talents. Plus qu’une source d’inspiration, la muse d’un écrivain met bien souvent la main à la pâte : elle donne le gîte et le couvert, sert de première lectrice, de relectrice, de correctrice, de relais public, de gestionnaire de biens, d’exécutrice testamentaire, etc. À ce titre, les archives constituent un réservoir susceptible de rendre à ces personnes la place – même fragmentaire – qui est la leur dans l’histoire littéraire et d’écrire cette histoire non écrite des conjoints.
Née Anna-Maria Urbain, Anna Rodenbach est confrontée à un destin tragique que son fort caractère lui permet de traverser. Elle se retrouve veuve peu avant d’avoir 40 ans et survivra à son époux une petite cinquantaine d’années. Hormis l’administration de l’héritage littéraire de son mari, dont les AML détiennent quelques traces matérielles[7], Anna a contribué à plusieurs organes de presse dont Georges avait été lui-même collaborateur, Le Figaro et surtout le Journal de Genève[8]. Certains de ses articles ont été réédités comme témoignages de première main de l’activité littéraire et artistique de la fin du 19e siècle[9]. Anna Rodenbach est encore l’autrice, au moment du centenaire de la Belgique, d’une plaquette consacrée à son beau-père, homonyme de son fils : Constantin Rodenbach, député au congrès national de Belgique, et ses frères[10]. Elle y est alors renseignée sur la couverture comme « Madame Georges Rodenbach ».
S’il est normal qu’elle bénéficie de l’aura de son mari, à plus forte raison lorsqu’elle délivre une partie de la chronique familiale, Anna Rodenbach a bâti une carrière résolument indépendante, telle Christine de Pizan ; son veuvage semble avoir mué la « voix basse » que lui prêtaient les Goncourt en voix haute. Certes, elle demeure un témoin de son temps et une attentive défenderesse des œuvres des écrivains qui ont compté parmi ses proches : « Pour vaincre la répugnance que l’on éprouve à trop parler de soi, je trouve, cependant, l’excuse qui m’est nécessaire. Le témoignage que j’apporte remonte à une époque si lointaine qu’il semble émaner d’un dédoublement de moi-même, de quelqu’un aussi, qui n’est plus »[11]. La modestie est peut-être feinte – qui pourrait le savoir ? Ce qui importe, à relire les pages qu’elle consacre çà et là à ce passé glorieux, durant lequel elle a fréquenté les plus grands, installés ou en devenir[12], c’est de voir se construire une posture d’autrice qui place ses pas dans les pas de celui qu’elle a perdu en 1898 : « C’est pour ceux qui l’ont aimé, c’est-à-dire tous ceux qui l’ont connu, que je vais inscrire mon nom à la place où il mit le sien tant de fois. »[13]
Et pourtant, Anna Rodenbach ne se cantonne pas à n’être que l’écho d’un passé révolu : celui-ci lui sert avant tout de sauf-conduit sur la scène parisienne. Son attention l’amène cependant vers ce qui semble avoir été l’une de ses principales préoccupations, à savoir la place des femmes dans la société. Ainsi, il ne faut pas s’étonner que l’amitié des couples Rodenbach et Mallarmé se soit étendue bien au-delà de la mort des deux poètes : les veuves et les enfants resteront ainsi en contact pendant encore plusieurs années[14]. De même, dans une lettre à Marthe Verhaeren, Anna Rodenbach évoque sa lecture de La Belgique sanglante en oblitérant son auteur :
C’est à vous, chère amie, que je tiens à dire toute l’émotion que cette lecture m’a fait ressentir. Vous êtes si discrètement associée à la vie littéraire de votre mari que seuls, vos amis les plus intimes ont pu deviner l’aide et la profondeur du réconfort que vous lui apportez quotidiennement.[15]
Durant la Grande Guerre, Anna Rodenbach écrira un texte sur « Les femmes françaises avant la guerre », dont le manuscrit est conservé aux AML, assorti d’une traduction russe imprimée, ce qui laisse supposer que le texte a fait l’objet d’une parution dans la presse mais dont je n’ai pas retrouvé trace. L’incipit du texte fait encore une fois signe vers le passé glorieux des salons, pour s’acheminer ensuite vers une prise de position sociopolitique, réclamant davantage de droits pour les femmes qui contribuent pleinement à la société dont les hommes, partis à la guerre, sont désormais absents.
Au début de la guerre, je rencontrai rue du Bac Madame Alphonse Daudet. La veuve du célèbre romancier était occupée à lire l’inscription qui signale aux regards des passants l’hôtel où mourut Chateaubriand. Cette inscription, sans doute elle devait la connaître depuis longtemps mais Madame Daudet est traditionnaliste ; elle pratique le souvenir et chez elle les événements s’agrandissent d’appartenir au passé. Elle me pria de rentrer un instant avec elle ; j’acceptai son invitation. Je revis le salon où l’auteur des Rois en exil recevait, avec Edmond de Goncourt, familier des fameux jeudis, toute la jeune école littéraire de la fin du dix-neuvième siècle, une pléiade de romanciers dont beaucoup sont entrés, à leur tour, dans la notoriété.[16]
Inscrivant « Madame Alphonse Daudet » dans ce réseau de veuves dont elle-même fait partie, Anna Rodenbach affirme non seulement la résilience des femmes longtemps restées dans l’ombre de « la notoriété » de leurs maris mais aussi leur résistance à l’infortune au sein d’une société qui les contraint trop souvent à la dépendance masculine. Évoquant le combat parfois virulent des militantes issues d’autres régions d’Europe, elle constate que les Françaises n’ont guère protesté contre leur sort avant le déclenchement de la guerre, embrassant un immobilisme qu’elle juge général : « La France, toujours d’avant-garde en matière de civilisation, semblait être sur la question féministe quelque peu attardée. » Par le biais de la métaphore à la fois guerrière et artistique de l’avant-garde, Anna Rodenbach parvient habilement à faire peser dans la balance la nécessité impérieuse du féminisme. La guerre – autre forme du veuvage quand elle ne l’annonce pas prophétiquement – représente une opportunité à saisir pour corriger une injustice.
En présence de cet exode de la population masculine plus visible encore en province et à la campagne que dans la capitale, on pouvait craindre que la pulsation de la France ne s’arrêtât ou pour le moins ne se ralentît considérablement… Mais, aussitôt, on vit la femme française que jusqu’ici on avait tenue comme inapte aux durs travaux, prendre sans bruit quoique avec fermeté, les places laissées vides par ceux que les combats requéraient.
Si Anna Rodenbach s’est tue du vivant de son mari, à l’exception des salons où nul n’a recueilli sa parole, son silence n’en était pas moins aussi éloquent que ce que présageait Mallarmé. Le silence des femmes en dit parfois bien long, bien plus long que le silence sur les femmes.
Christophe Meurée
[1] MLCO 93. Aucune indication ne permet de dater le cadeau de Mallarmé à Anna Rodenbach.
[2] Le poème a été repris dans la section des « Éventails » des Œuvres complètes de Mallarmé dans la collection de la Pléiade (éd. Bertrand Marchal, Paris, Gallimard, 1998, t. I, p. 275).
[3] Ibid., p. 294 ; également édité dans la Correspondance : 1854–1898, éd. Bertrand Marchal, Paris, Gallimard, 2019, p. 1538.
[4] Stéphane MALLARMÉ, lettre à Georges Rodenbach du 25 mars 1888, dans Correspondance : 1854–1898, op. cit., pp. 682–683.
[5] Jules et Edmond de GONCOURT, Journal, t. 9 : 1892–1895, Paris, Flammarion – Fasquelle, 1935–1935, p. 7.
[6] Henri MONDOR, « Préface », dans L’amitié de Stéphane Mallarmé et de Georges Rodenbach, éd. François Ruchon, Genève, Pierre Cailler, 1949, p. 20.
[7] Relatives à une adaptation cinématographique, à des adaptations musicales et à des cessions de droits en langue étrangère (ML 3025/3–5).
[8] Voir notamment Georges RODENBACH, 100 articles, éd. Joël Goffin, Bruxelles, SAMSA, coll. « Les Évadés de l’oubli », 2021.
[9] Entre autres, un « Georges Rodenbach » (1903) et les « Souvenirs du temps où Mallarmé vivait » (1943) dans L’amitié de Stéphane Mallarmé et de Georges Rodenbach, op. cit., pp. 149–161.
[10] Paris, Georges Crès, 1930. L’autrice est renseignée comme « Madame Georges Rodenbach ».
[11] Anna RODENBACH, « Le Carillonneur », dans Le Figaro, 18 mars 1913.
[12] Je songe à Proust, qui lui présente ses condoléances au moment de la mort de Rodenbach (ML 3044/47).
[13] L’amitié de Stéphane Mallarmé et de Georges Rodenbach, p. 149.
[14] Voir par exemple les lettres de Geneviève Mallarmé à Anna Rodenbach conservée à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, MNR Ms 1077 1106, consultables en ligne : https://bljd.sorbonne.fr/ark:/naan/a011429863484YzsQjw [consulté le 19 mai 2025].
[15] Lettre d’Anna Rodenbach à Marthe Verhaeren, n.d., FS16 149/397.
[16] « Les femmes françaises avant la guerre », ML 3025/1, ainsi que pour les extraits suivants. La traduction russe est également conservée aux AML (ML 3025/2).
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°224 (2025) – série « Les instantanés des AML »

