Voyage à Visbecq

Un inédit de 1794

Anonyme, Voy­age à Vis­becq, Anachar­sis, 2007

voyage à visbecqPub­li­er en 2007 un inédit, écrit vraisem­blable­ment en 1794, d’un auteur belge anonyme, n’est certes pas banal. Dans le cat­a­logue d’un libraire d’an­ti­quar­i­at, Frantz Olivié, des édi­tions Anachar­sis, décou­vre la men­tion d’un man­u­scrit : «un voy­age au cen­tre de la terre inédit datant de la fin du XVI­I­Ie siè­cle». Il en établit le texte et le soumet à Éric Lysøe, pro­fesseur à l’U­ni­ver­sité de Mul­house. Après une étude philologique poussée, ils con­clu­ent à l’au­then­tic­ité de ce man­u­scrit éton­nant.

Le réc­it racon­te l’é­trange aven­ture sur­v­enue à un jeune homme entre Brux­elles et le château de Vis­becq (actuelle­ment Wis­becq, près de Rebecq). Le nar­ra­teur com­mence par une réflex­ion sur le pas­sage du temps et sem­ble con­som­mer de l’opi­um. Voulant rat­trap­er un cheval, il tombe dans un puits qui se révèle être l’en­trée d’un monde souter­rain ; il est empris­on­né avec d’autres per­son­nes, dont un poète d’o­rig­ine fla­mande. Il parvient à s’é­vad­er pour se retrou­ver sur une île mys­térieuse en com­pag­nie d’un magi­cien et être impliqué dans la lutte entre deux grands maîtres en magie. Bru­tale­ment il se réveille dans la voiture entrant au château de Vis­becq.Le livre est com­posé de qua­tre par­ties imbriquées : une intro­duc­tion, à la nar­ra­tion erra­tique et mys­térieuse; la descente et le séjour dans le monde souter­rain ; le réc­it du magi­cien Ramazan; le poème épique que lit l’écrivain fla­mand. La nar­ra­tion de ce séjour sous terre est plus sta­ble et con­stru­ite. L’in­co­hérence ini­tiale repose, elle, sur la jux­ta­po­si­tion d’élé­ments de texte divers, réflex­ions philosophiques, sou­venirs, petites scènes, mais surtout sur la brusquerie et l’ap­par­ent arbi­traire des tran­si­tions. Ces coq-à-l’âne ne sont cepen­dant pas sans fonde­ment. Dans la réflex­ion sur les impres­sions d’en­fance, le fait d’évo­quer les émo­tions liées à un petit sol­dat de bois amène, quelques para­graphes plus loin, à ren­con­tr­er un sol­dat de chair, bien qu’il faille un cer­tain temps au lecteur pour com­pren­dre ce que le nar­ra­teur décrit là. Mais encore, la plu­part des frag­ments du texte d’in­tro­duc­tion trou­vent un équiv­a­lent ou un con­tre­point dans la recen­sion du séjour souter­rain. Ain­si, l’évo­ca­tion, dans l’in­tro­duc­tion, d’une alou­ette, entre une réflex­ion sur l’imag­i­na­tion galopante et le sou­venir du jou­et, prend un autre sens encore par le réc­it de Ramazan qui, devant se trans­former en ani­mal chaque fois plus petit, passe par le stade alou­ette. À ce développe­ment «coq-à-l’âne» se super­pose donc une cohérence struc­turelle entre les parts ter­restre et souter­raine de l’his­toire.

L’his­toire de Ramazan reprend le sché­ma des réc­its mer­veilleux ori­en­taux et per­met d’ap­préhen­der ce que le nar­ra­teur ne com­prend pas dans ce monde nou­veau. Par con­tre, le poème «Borsèle » est en com­plet décalage de ton. Même s’il n’est pas rimé, il reprend la rhé­torique et les images d’un poème épique, célébrant l’âge d’or de la Bel­gique sous le règne de Philippe le Bon au XVe siè­cle. Amours, trahi­son, vengeances y sont évo­qués (comme le mon­tre bien l’ap­pareil cri­tique) avec une pré­ci­sion éton­nante. Il faut sans doute voir dans cette par­tie du réc­it une réflex­ion poli­tique sur les événe­ments de la fin du XVI­I­Ie, mais aus­si un con­tre­point à ce qui se passe dans le roy­aume souter­rain du roi Gram­bouc. La fin abrupte de l’his­toire présen­tée comme un rêve impose de réé­val­uer le début et d’y voir une logique onirique, don­nant un sens aux sauts abrupts et aux énigmes, en ne nég­ligeant pas la référence à l’opi­um.

Ce que l’on retient surtout, c’est le ton, drôle et facétieux. Le nar­ra­teur se moque fréquem­ment de ses per­son­nages, inter­vient dans le réc­it, inter­rompt le poète décla­mant sa geste parce qu’il a plus urgent à faire. Cette façon de procéder fait penser à Jacques le fatal­iste et à Tris­tram Shandy, ces «pre­miers» romans où le code qui se met en place est en même temps déjà large­ment sub­ver­ti. Mais d’autres références font de ce texte un livre foi­son­nant et inclass­able. Comme le mon­tre bien Éric Lysøe, le rédac­teur est un homme très cul­tivé, qui mêle tra­di­tion ini­ti­a­tique, réc­it mer­veilleux, con­te philosophique, roman de cheva­lerie.

La dis­tan­ci­a­tion, une pseu­do-naïveté et une ironie imposent une lec­ture à plusieurs sens. Ain­si la princesse doit se choisir un époux. Sera élu celui qui entr­era en pos­ses­sion du tré­sor qu’elle détient, un coquil­lage d’une valeur ines­timable. Mais, la princesse con­fie en rougis­sant que la coquille a dis­paru, qu’elle ne sait plus ce qu’elle en a fait…

Un texte éton­nant, d’une com­po­si­tion savam­ment hétéro­clite, aux références cul­turelles com­plex­es, à la logique reposant, par­tielle­ment au moins, sur le rêve, sur la drogue sans doute, d’une inven­tiv­ité quelque peu déli­rante et surtout drôle.

Joseph Duhamel


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)