Notre rendez-vous : les 30 ans de l’Antigone gembloutoise

Lau­rence Mer­veille devant la librairie Antigone — pho­to — Michel Tor­rekens

Cette rubrique s’attache à vous présen­ter les couliss­es de cer­taines de nos librairies indépen­dantes. Antigone à Gem­bloux a fêté en avril de cette année ses 30 ans d’existence. L’occasion d’aller à la ren­con­tre de Lau­rence Mer­veille qui en est la cheville ouvrière.

Le secteur de la librairie n’est pas un long fleuve tran­quille. Des fer­me­tures récentes mon­trent qu’il faut gér­er intel­ligem­ment plusieurs aspects pour péren­nis­er son com­merce. Antigone a prou­vé que c’était pos­si­ble. D’autant plus qu’en 1994, l’année où elle a été créée, il y avait déjà une autre librairie à Gem­bloux, Apos­tro­phe. Si l’on ajoute une enseigne spé­cial­isée en ban­des dess­inées, Bande à part, non seule­ment on con­state qu’il y a de la place pour trois dans cette petite ville de 26.000 habi­tan­tꞏeꞏs, mais aus­si un réel intérêt des citoyenꞏneꞏs du cru pour le livre et la lit­téra­ture.

Une âme d’indépendante

À l’origine, Antigone la bien nom­mée a été fondée par deux enseignan­tꞏeꞏs, l’un en math­é­ma­tiques, Jacques Gérard, l’autre en his­toire, Géral­dine Van Belle. Avec ent­hou­si­asme, les néo-libraires vont fidélis­er une clien­tèle et installer l’enseigne dans le paysage cul­turel de Gem­bloux et de ses envi­rons, comme une librairie générale et famil­iale où chaque mem­bre de la famille peut trou­ver le livre qui lui con­vient, que ce soit un roman, un essai, un album, un livre de jeunesse ou bien encore un livre pra­tique.

À l’époque, Lau­rence Mer­veille est licen­ciée en philolo­gie romane et pour­suit sa for­ma­tion pour obtenir un diplôme com­plé­men­taire en édi­tion-librairie à l’Université de Lou­vain-la-Neuve. Cette for­ma­tion s’appuie notam­ment sur deux stages de trois mois cha­cun dans le secteur. Lau­rence Mer­veille accom­pli­ra l’un aux édi­tions Racine, l’autre dans la librairie namuroise Ago­ra (ndlr : aujourd’hui dis­parue après une reprise éphémère par le Furet du Nord). Au sor­tir de ces études, elle exerce deux pro­fes­sions dif­férentes, d’abord comme secré­taire com­mer­ciale dans une société de pro­tec­tion incendie, puis comme enseignante. « Mais la librairie a tou­jours été une pas­sion et dès que j’ai pu me réori­en­ter, je n’ai pas hésité », se sou­vient la libraire gem­bloutoise qui vit à Namur. En 2001, j’ai tra­vail­lé trois mois avec Patrice Gilly qui tenait à l’époque Point-Vir­gule à Namur, ce qui m’a remise dans l’ambiance et per­mis de peaufin­er mon expéri­ence. C’était une manière de retourn­er à mes pre­mières amours, la lec­ture et la lit­téra­ture, que m’avaient trans­mis­es une prof du sec­ondaire et un père qui emme­nait ses enfants une fois par semaine à la bib­lio­thèque. » Mais pourquoi ne pas s’être ori­en­tée vers une bib­lio­thèque après avoir fréquen­té ce monde dans son enfance ? « Parce que j’ai une âme d’indépendante, répond-elle du tac au tac. On a cette fibre dans ma famille. J’aime gér­er. En sec­ondaire, j’avais opté pour les latines et les sci­ences économiques. J’avais déjà des notions de ges­tion avant d’entrer dans la vie pro­fes­sion­nelle. Cet aspect est impor­tant, car être libraire, ce n’est pas que vivre de la lit­téra­ture. »

Métamorphoses

Son rêve va peu à peu se con­cré­tis­er. Elle repère trois offres d’emploi en librairie où elle est retenue : Molière à Charleroi, la FNAC à Brux­elles car elle est bilingue et Antigone où Jacques Gérard cher­chait à rem­plac­er Géral­dine Van Belle, retournée elle aus­si à ses pre­mières amours, l’enseignement. « Son offre cor­re­spondait le plus à mes attentes, se sou­vient Lau­rence Mer­veille, car son but était que la librairie puisse con­tin­uer quand lui arrêterait. Il m’a engagée en octo­bre 2001, ce qui m’a per­mis de me famil­iaris­er avec la clien­tèle de la librairie et de nouer des con­tacts com­mer­ci­aux avec les bib­lio­thèques et les écoles de l’entité. » Par rap­port à ses études, elle décou­vre que le libraire avait une manière bien à lui de tra­vailler. « Il fai­sait tout à la main, sourit-elle gen­ti­ment, avec des cahiers pour la compt­abil­ité où il notait tous les mou­ve­ments, des feuilles de com­mande, etc. Et puis, il fai­sait la tournée des grands ducs comme je lui dis­ais, à savoir qu’il allait chercher lui-même les col­is chez les dis­trib­u­teurs de l’époque, Dili­bel à Alleur, Inter­fo­rum à Wavre, La Car­avelle, Nord-Sud, Van­der à Brux­elles, etc. Cela pre­nait beau­coup de temps. »

Pre­mières déci­sions lorsqu’elle reprend la librairie en avril 2005 : se faire livr­er les col­is et l’informatisation. D’abord, grâce à un pro­gramme infor­ma­tique réal­isé par son mari, ensuite Tite-Live et aujourd’hui Lib­risoft, plus adap­té à la taille d’Antigone, une librairie de quarti­er d’une petite ville même si la zone de cha­lan­dise va jusqu’à Fleu­rus, Meux, Wal­hain. « L’image de la librairie s’est améliorée car la clien­tèle a con­staté une nette amélio­ra­tion dans la ges­tion des com­man­des et dans la rapid­ité des livraisons. Cela l’a encore plus fidélisée. »

Autre déci­sion : s’inscrire au Syn­di­cat des Libraires fran­coph­o­nes de Bel­gique, ce qui lui per­met de béné­fici­er de leurs sou­tiens, de par­ticiper à des journées de réflex­ion sur le méti­er et à des for­ma­tions organ­isées en col­lab­o­ra­tion avec la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles (FWB). La recon­nais­sance suit avec l’octroi, en 2009, du label Librairie de Qual­ité de la FWB accordé en fonc­tion de cer­tains critères tels que la présence de livres d’auteurs et autri­ces belges, leur pro­mo­tion au sein de la librairie, la qual­ité du con­seil, etc. Elle ouvre ain­si la librairie à des ren­con­tres avec des auteurs et autri­ces belges, par­ticipe à l’opération Lisez-vous le belge ? et à la Fureur de lire en col­lab­o­ra­tion avec la bib­lio­thèque com­mu­nale Andrée Sodenkamp. Dès l’entrée dans la librairie, on con­state que la lit­téra­ture belge y est bien présente avec un présen­toir réal­isé à l’occasion des 40 ans de la col­lec­tion Espace Nord et, sur le comp­toir, un autre présen­toir avec la col­lec­tion Bel­giques des édi­tions Ker, sans oubli­er deux étagères entière­ment con­sacrées à l’édition belge. Des ren­con­tres lit­téraires se déroulent régulière­ment avec qua­si exclu­sive­ment des écrivainꞏeꞏs belges, de Vin­cent Engel à Michel Lam­bert, en pas­sant par Giuseppe San­toliq­ui­do, Colette Nys, Loren­zo Cec­chi, Nadine Mon­fils, une habituée, ou des plumes de la région, le regret­té Jean-Pierre Ver­heggen, Bernard Tir­ti­aux, le poète Fran­cis Félix ou l’auteur de ces lignes. C’est ain­si que, l’année passée, pas moins de seize auteurs et autri­ces sont venuꞏeꞏs présen­ter leur œuvre dans la librairie. Mais aus­si au cen­tre cul­turel Atri­um 57 ou à la bib­lio­thèque… quand l’espace vient à man­quer.

Un logo parlant

La dernière méta­mor­phose de la librairie est toute récente et s’inscrit dans la dynamique de son tren­tième anniver­saire. Un dou­ble anniver­saire qua­si­ment. « Cela fait bien­tôt vingt ans que j’ai repris Antigone. Il y a deux ans, j’ai eu un petit coup de mou, racon­te Lau­rence Mer­veille, mais je n’avais pas envie d’arrêter, car je ne me voy­ais pas faire autre chose. J’ai décidé d’organiser un brain­storm­ing sur nos atouts et faib­less­es avec les mem­bres du club de lec­ture adultes qu’anime mon employée, Nadège Nico­las. Des fidèles de la librairie. » Plusieurs inno­va­tions en résul­tent. D’abord, de nou­velles ani­ma­tions portées notam­ment par des clien­tꞏeꞏs et amiꞏeꞏs, comme des lec­tures pour enfants, un ate­lier géo­bi­olo­gie… Ensuite, un espace sup­plé­men­taire en réno­vant une réserve longtemps inoc­cupée pour la trans­former en bureau digne de ce nom et en salle de réu­nion, notam­ment pour le club de lec­ture ados. Et surtout, un nou­veau logo. « L’ancien avait vieil­li, explique la libraire. Un nou­veau visuel, plus vivant, plus mod­erne, a été conçu avec le stu­dio Hoyo. Plusieurs élé­ments traduisent l’identité de la librairie : un petit per­son­nage avec un œil pour dire l’esprit de curiosité qui m’anime, des feuilles en écho à la bio­di­ver­sité mais aus­si aux écoles hor­ti­coles et à la fac­ulté d’agronomie de la ville, des vagues qui sym­bol­isent l’Orneau, la riv­ière qui passe sous la place qui porte son nom. » Et comme un change­ment arrive rarement seul : cette place a été rénovée avec moins de park­ings, plus de ver­dure et une fontaine, reflet du cours d’eau sous-ter­rain.

Les clés de la réussite

Le bla­son de la cité des coute­liers com­porte des clés. Trois en l’occurrence. Quand on demande à Lau­rence Mer­veille quelles sont les clés qui per­me­t­tent autant que pos­si­ble d’ouvrir la voie de la réus­site, elle en cite bien plus que trois ! « D’abord, c’est l’accueil et le con­seil. Les clients vien­nent chez moi parce que je lis les livres que je vends. Je leur racon­te les his­toires, leur dis si c’est bien écrit. Je ne peux pas tout lire évidem­ment mais je sais les ori­en­ter dans la masse des livres qui sor­tent toutes les semaines. Je suis de près l’actualité lit­téraire en lisant la presse même si je n’en vends pas. Je suis abon­née au Soir, aux mag­a­zines Axelle, Le Ligueur, Spirou. Je m’informe aus­si avec Le Car­net et les Instants. C’est impor­tant d’être curieux. Le ser­vice est un de mes atouts égale­ment. Je n’ai pas peur de chercher et de com­man­der un livre édité par un petit édi­teur français. Les clients savent que je me décar­casse pour eux. C’est impor­tant égale­ment de nouer des parte­nar­i­ats. Ma librairie est instal­lée à côté du Col­lège d’enseignement sec­ondaire Saint-Guib­ert. Depuis 2003, la librairie s’occupe de leur ren­trée sco­laire. Ce parte­nar­i­at est très posi­tif pour les deux par­ties, l’école ne devant pas gér­er le stock très impor­tant de livres sco­laires et moi en ayant un pas­sage assuré des élèves et des par­ents en librairie. J’ai aus­si des rela­tions avec la Fac­ulté. Autre clé : avoir un bon compt­able, en qui on a con­fi­ance, à qui on ose pos­er des ques­tions. Sans oubli­er le com­mer­cial : je suis très impliquée dans l’essor économique de la ville comme mem­bre de l’Union des indépen­dants de Gem­bloux. J’aide à l’organisation de man­i­fes­ta­tions dans le cen­tre. J’ai recours à la mon­naie locale, l’Orno. Je col­la­bore avec Agri­coTiers, un tiers-lieu pour rassem­bler et con­necter ville et cam­pagne. »

Mais le point fort de son méti­er, celui qui lui pro­cure le plus de plaisir, c’est l’échange. Avec les clien­tꞏeꞏs et avec les autri­ces et auteurs. Comme Car­o­line de Mul­der qu’elle avait invitée à la librairie et qui reçut le prix Rossel deux jours avant sa venue ! « J’aime assur­er ces ani­ma­tions moi-même. J’y retrou­ve un plaisir de ma for­ma­tion de roman­iste, celui de l’analyse d’un texte. Cela me stresse, mais je passe out­re. »

Michel Tor­rekens

Librairie Antigone 
Place de l’Orneau, 17 à 5030 Gem­bloux
081/60 03 46 —  librairieantigone@gmail.com
Blog Le tableau noir de la librairie Antigone : http://librairieantigone.skynetblogs.be.



Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°221 (2024)