Cette rubrique s’attache à vous présenter les coulisses de certaines de nos librairies indépendantes. Antigone à Gembloux a fêté en avril de cette année ses 30 ans d’existence. L’occasion d’aller à la rencontre de Laurence Merveille qui en est la cheville ouvrière.
Le secteur de la librairie n’est pas un long fleuve tranquille. Des fermetures récentes montrent qu’il faut gérer intelligemment plusieurs aspects pour pérenniser son commerce. Antigone a prouvé que c’était possible. D’autant plus qu’en 1994, l’année où elle a été créée, il y avait déjà une autre librairie à Gembloux, Apostrophe. Si l’on ajoute une enseigne spécialisée en bandes dessinées, Bande à part, non seulement on constate qu’il y a de la place pour trois dans cette petite ville de 26.000 habitantꞏeꞏs, mais aussi un réel intérêt des citoyenꞏneꞏs du cru pour le livre et la littérature.
Une âme d’indépendante
À l’origine, Antigone la bien nommée a été fondée par deux enseignantꞏeꞏs, l’un en mathématiques, Jacques Gérard, l’autre en histoire, Géraldine Van Belle. Avec enthousiasme, les néo-libraires vont fidéliser une clientèle et installer l’enseigne dans le paysage culturel de Gembloux et de ses environs, comme une librairie générale et familiale où chaque membre de la famille peut trouver le livre qui lui convient, que ce soit un roman, un essai, un album, un livre de jeunesse ou bien encore un livre pratique.
À l’époque, Laurence Merveille est licenciée en philologie romane et poursuit sa formation pour obtenir un diplôme complémentaire en édition-librairie à l’Université de Louvain-la-Neuve. Cette formation s’appuie notamment sur deux stages de trois mois chacun dans le secteur. Laurence Merveille accomplira l’un aux éditions Racine, l’autre dans la librairie namuroise Agora (ndlr : aujourd’hui disparue après une reprise éphémère par le Furet du Nord). Au sortir de ces études, elle exerce deux professions différentes, d’abord comme secrétaire commerciale dans une société de protection incendie, puis comme enseignante. « Mais la librairie a toujours été une passion et dès que j’ai pu me réorienter, je n’ai pas hésité », se souvient la libraire gembloutoise qui vit à Namur. En 2001, j’ai travaillé trois mois avec Patrice Gilly qui tenait à l’époque Point-Virgule à Namur, ce qui m’a remise dans l’ambiance et permis de peaufiner mon expérience. C’était une manière de retourner à mes premières amours, la lecture et la littérature, que m’avaient transmises une prof du secondaire et un père qui emmenait ses enfants une fois par semaine à la bibliothèque. » Mais pourquoi ne pas s’être orientée vers une bibliothèque après avoir fréquenté ce monde dans son enfance ? « Parce que j’ai une âme d’indépendante, répond-elle du tac au tac. On a cette fibre dans ma famille. J’aime gérer. En secondaire, j’avais opté pour les latines et les sciences économiques. J’avais déjà des notions de gestion avant d’entrer dans la vie professionnelle. Cet aspect est important, car être libraire, ce n’est pas que vivre de la littérature. »
Métamorphoses
Son rêve va peu à peu se concrétiser. Elle repère trois offres d’emploi en librairie où elle est retenue : Molière à Charleroi, la FNAC à Bruxelles car elle est bilingue et Antigone où Jacques Gérard cherchait à remplacer Géraldine Van Belle, retournée elle aussi à ses premières amours, l’enseignement. « Son offre correspondait le plus à mes attentes, se souvient Laurence Merveille, car son but était que la librairie puisse continuer quand lui arrêterait. Il m’a engagée en octobre 2001, ce qui m’a permis de me familiariser avec la clientèle de la librairie et de nouer des contacts commerciaux avec les bibliothèques et les écoles de l’entité. » Par rapport à ses études, elle découvre que le libraire avait une manière bien à lui de travailler. « Il faisait tout à la main, sourit-elle gentiment, avec des cahiers pour la comptabilité où il notait tous les mouvements, des feuilles de commande, etc. Et puis, il faisait la tournée des grands ducs comme je lui disais, à savoir qu’il allait chercher lui-même les colis chez les distributeurs de l’époque, Dilibel à Alleur, Interforum à Wavre, La Caravelle, Nord-Sud, Vander à Bruxelles, etc. Cela prenait beaucoup de temps. »
Premières décisions lorsqu’elle reprend la librairie en avril 2005 : se faire livrer les colis et l’informatisation. D’abord, grâce à un programme informatique réalisé par son mari, ensuite Tite-Live et aujourd’hui Librisoft, plus adapté à la taille d’Antigone, une librairie de quartier d’une petite ville même si la zone de chalandise va jusqu’à Fleurus, Meux, Walhain. « L’image de la librairie s’est améliorée car la clientèle a constaté une nette amélioration dans la gestion des commandes et dans la rapidité des livraisons. Cela l’a encore plus fidélisée. »
Autre décision : s’inscrire au Syndicat des Libraires francophones de Belgique, ce qui lui permet de bénéficier de leurs soutiens, de participer à des journées de réflexion sur le métier et à des formations organisées en collaboration avec la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). La reconnaissance suit avec l’octroi, en 2009, du label Librairie de Qualité de la FWB accordé en fonction de certains critères tels que la présence de livres d’auteurs et autrices belges, leur promotion au sein de la librairie, la qualité du conseil, etc. Elle ouvre ainsi la librairie à des rencontres avec des auteurs et autrices belges, participe à l’opération Lisez-vous le belge ? et à la Fureur de lire en collaboration avec la bibliothèque communale Andrée Sodenkamp. Dès l’entrée dans la librairie, on constate que la littérature belge y est bien présente avec un présentoir réalisé à l’occasion des 40 ans de la collection Espace Nord et, sur le comptoir, un autre présentoir avec la collection Belgiques des éditions Ker, sans oublier deux étagères entièrement consacrées à l’édition belge. Des rencontres littéraires se déroulent régulièrement avec quasi exclusivement des écrivainꞏeꞏs belges, de Vincent Engel à Michel Lambert, en passant par Giuseppe Santoliquido, Colette Nys, Lorenzo Cecchi, Nadine Monfils, une habituée, ou des plumes de la région, le regretté Jean-Pierre Verheggen, Bernard Tirtiaux, le poète Francis Félix ou l’auteur de ces lignes. C’est ainsi que, l’année passée, pas moins de seize auteurs et autrices sont venuꞏeꞏs présenter leur œuvre dans la librairie. Mais aussi au centre culturel Atrium 57 ou à la bibliothèque… quand l’espace vient à manquer.
Un logo parlant
La dernière métamorphose de la librairie est toute récente et s’inscrit dans la dynamique de son trentième anniversaire. Un double anniversaire quasiment. « Cela fait bientôt vingt ans que j’ai repris Antigone. Il y a deux ans, j’ai eu un petit coup de mou, raconte Laurence Merveille, mais je n’avais pas envie d’arrêter, car je ne me voyais pas faire autre chose. J’ai décidé d’organiser un brainstorming sur nos atouts et faiblesses avec les membres du club de lecture adultes qu’anime mon employée, Nadège Nicolas. Des fidèles de la librairie. » Plusieurs innovations en résultent. D’abord, de nouvelles animations portées notamment par des clientꞏeꞏs et amiꞏeꞏs, comme des lectures pour enfants, un atelier géobiologie… Ensuite, un espace supplémentaire en rénovant une réserve longtemps inoccupée pour la transformer en bureau digne de ce nom et en salle de réunion, notamment pour le club de lecture ados. Et surtout, un nouveau logo. « L’ancien avait vieilli, explique la libraire. Un nouveau visuel, plus vivant, plus moderne, a été conçu avec le studio Hoyo. Plusieurs éléments traduisent l’identité de la librairie : un petit personnage avec un œil pour dire l’esprit de curiosité qui m’anime, des feuilles en écho à la biodiversité mais aussi aux écoles horticoles et à la faculté d’agronomie de la ville, des vagues qui symbolisent l’Orneau, la rivière qui passe sous la place qui porte son nom. » Et comme un changement arrive rarement seul : cette place a été rénovée avec moins de parkings, plus de verdure et une fontaine, reflet du cours d’eau sous-terrain.
Les clés de la réussite
Le blason de la cité des couteliers comporte des clés. Trois en l’occurrence. Quand on demande à Laurence Merveille quelles sont les clés qui permettent autant que possible d’ouvrir la voie de la réussite, elle en cite bien plus que trois ! « D’abord, c’est l’accueil et le conseil. Les clients viennent chez moi parce que je lis les livres que je vends. Je leur raconte les histoires, leur dis si c’est bien écrit. Je ne peux pas tout lire évidemment mais je sais les orienter dans la masse des livres qui sortent toutes les semaines. Je suis de près l’actualité littéraire en lisant la presse même si je n’en vends pas. Je suis abonnée au Soir, aux magazines Axelle, Le Ligueur, Spirou. Je m’informe aussi avec Le Carnet et les Instants. C’est important d’être curieux. Le service est un de mes atouts également. Je n’ai pas peur de chercher et de commander un livre édité par un petit éditeur français. Les clients savent que je me décarcasse pour eux. C’est important également de nouer des partenariats. Ma librairie est installée à côté du Collège d’enseignement secondaire Saint-Guibert. Depuis 2003, la librairie s’occupe de leur rentrée scolaire. Ce partenariat est très positif pour les deux parties, l’école ne devant pas gérer le stock très important de livres scolaires et moi en ayant un passage assuré des élèves et des parents en librairie. J’ai aussi des relations avec la Faculté. Autre clé : avoir un bon comptable, en qui on a confiance, à qui on ose poser des questions. Sans oublier le commercial : je suis très impliquée dans l’essor économique de la ville comme membre de l’Union des indépendants de Gembloux. J’aide à l’organisation de manifestations dans le centre. J’ai recours à la monnaie locale, l’Orno. Je collabore avec AgricoTiers, un tiers-lieu pour rassembler et connecter ville et campagne. »
Mais le point fort de son métier, celui qui lui procure le plus de plaisir, c’est l’échange. Avec les clientꞏeꞏs et avec les autrices et auteurs. Comme Caroline de Mulder qu’elle avait invitée à la librairie et qui reçut le prix Rossel deux jours avant sa venue ! « J’aime assurer ces animations moi-même. J’y retrouve un plaisir de ma formation de romaniste, celui de l’analyse d’un texte. Cela me stresse, mais je passe outre. »
Michel Torrekens
Librairie Antigone
Place de l’Orneau, 17 à 5030 Gembloux
081/60 03 46 — librairieantigone@gmail.com
Blog Le tableau noir de la librairie Antigone : http://librairieantigone.skynetblogs.be.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°221 (2024)
