Hubert Antoine, Comment je ne suis pas devenu poète

Faire le point comme une mouche écrasée par une tapette rose

Hubert ANTOINE, Com­ment je ne suis pas devenu poète, Let­tre volée, 2014

antoine comment je ne suis pas devenu poèteAprès quelques recueils affolants où les mots se téle­scopent dans une joyeuse par­touze de sens dro­la­tique et de furtives incur­sions dans les micro-réc­its, voilà qu’Hu­bert Antoine nous revient avec un essai.

Un essai ? Dia­ble !

Est-ce à dire qu’Hu­bert Antoine est subite­ment rat­trapé par un sin­istre esprit de sérieux ou qu’il délaisse, pour un temps, la poésie pour l’analyse ? Non. Pas vrai­ment. Para­doxe : mal­gré son titre, Com­ment je ne suis pas devenu poète se situerait plutôt dans le pro­longe­ment de ses recueils. Par cer­tains côtés, il pour­rait même, en quelque sorte, en con­stituer leur « art poé­tique ». Antoine ne nous y con­fie-t-il d’ailleurs pas ce qu’on savait déjà : Antoine aime les mots – leurs sonorités avant leurs sens, les noms pro­pres et « leur sig­na­ture mag­ique, ryth­mée, enchanter­esse » – et le pou­voir des expres­sions, des accou­ple­ments sou­ples et élé­gants de deux, trois mots… Antoine revient ensuite sur son amour de la phrase :

La phrase musi­cale dont chaque syl­labe détache les notes de l’har­monie, celle, pro­fonde, qui emmène l’homme tout entier vers lui-même, et l’autre, légère qui l’emporte loin du tor­tillard des ques­tions exis­ten­tielles (…), la phrase à sucer entre les lèvres de la pen­sée, celle cinglante qui coupe court au roman­tisme, le bon mot chargé de trois étages de sous-enten­dus, le trait qui gifle (…). 

Pro­fondeur et légèreté. « Trait qui gifle » et fait rire. Voilà bien ce qui défini­rait le « style Antoine », celui qui, patiem­ment et métic­uleuse­ment, a pris le temps de naître, de recueil en recueil.

Oui mais voilà.

L’amour des mots et des phras­es, c’est bien mais ça ne suf­fit pas pour faire un livre. Et Hubert Antoine de pass­er en revue, en une ving­taine de chapitres enlevés, moult con­sid­éra­tions sur l’art d’écrire un livre, un bon et bel ouvrage. De tâch­er ain­si de nous con­va­in­cre, par la bande, que, s’il a le goût de la langue, eh bien, le cos­tume d’écrivain – comme celui de poète d’ailleurs – ne lui sied pas du tout. Cela est drôle. Nous emporte dans de belles envolées. Tra­verse aus­si bon nom­bre de ques­tions, très sérieuses celles-ci : pour écrire, faut-il avoir quelque chose à dire ?, pour qui écrire ?, qu’est-ce qu’un vrai poète ?, qu’est-ce qu’un poète assis ?, pour écrire, faut-il avoir une his­toire ?, d’ailleurs, qu’est-ce qu’une his­toire ?, pourquoi tor­dre la langue ?, inven­ter tant de métaphores ?, agencer un lieu, un bureau, un espace pour écrire, relève-t-il de la pos­ture ou de la néces­sité ?, faut-il vivre ou avoir vécu avant d’écrire ?, tombe-t-on amoureux d’une femme de papi­er comme on tombe amoureux d’une femme en vrai ?, ne peut-on écrire qu’en spé­cial­iste, qu’en con­nais­sant à fond le sujet abor­dé ?, etc.

Mine de rien, au fil des pages, cela donne l’im­pres­sion d’une mise au point. D’une tra­ver­sée intime. Expo­si­tion des pen­sées et préoc­cu­pa­tions d’un auteur qui prend la peine, jusqu’au délire, de réfléchir à son art : et si tout cela le menait loin ? Lui per­me­t­tait, un jour, de goûter à la pseu­do-gris­erie de la recon­nais­sance ? Au « bruit du Nobel », par exem­ple ?

« J’ai un loin­tain rêve, de recevoir, comme tout le monde, le prix Nobel de lit­téra­ture pour toutes les œuvres que j’au­rais pu écrire (avec une sym­phonie de si) mais que je n’ai pu achev­er faute de français cer­taine­ment, et de style, et d’idée, et de tra­vail et de tal­ent (…) Le rêve, pré­cisé­ment, se situe le jour de la céré­monie juste après le roule­ment (…) qui annonce l’ar­rivée (…) du roi de Suède (…), lorsque sa majesté déposerait son noble postérieur sur le siège (…), on entendrait mon brave coussin péteur émet­tre l’ex­pres­sion du plus beau désor­dre audi­tif… » 

Vient ensuite le splen­dide dis­cours de récep­tion du prix Nobel d’Hu­bert Antoine. Mer­veille d’hu­mour sub­til et décalé. 

Les esprits cha­grins diront peut-être que tout cela manque de sérieux et de con­sis­tance. Faut-il pren­dre Antoine au pied de la let­tre quand il se présente en poète raté ? Quand il se fustige et se moque de lui-même ? Cela n’est-il pas une pose ? De la fausse mod­estie ? 

Peu importe. Dans ces vingt courts chapitres, Antoine aura mon­tré qu’il sait nous tenir en haleine : ses micro-fic­tions, proches du fait divers jour­nal­is­tiques, sont, à ce titre, mémorables. 

Un livre, en somme, à la croisée des gen­res. Mêlant joyeuse­ment fic­tions, poèmes, réflex­ions sérieuses tour­nant au délire, réflex­ions déli­rantes se don­nant des allures sérieuses. Un essai, quoi. Un vrai. Un livre où l’on tente quelque chose.

Vin­cent Tholomé


 Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°184 (2014)