Hubert Antoine, Vociférations

Savoir hurler

Hubert ANTOINEVocif­éra­tions, Le cormi­er, 2000

antoine vociférationsRemar­quer le remar­quable demande par­fois du temps. Com­posé de trente-trois poèmes en prose, Vocifé­rations, le troisième recueil d’Hubert An­toine, mérite sans doute mieux que le si­lence qui accom­pa­gna sa dis­crète sor­tie en décem­bre 2000.

S’il est ques­tion, dès le texte d’« Aver­tisse­ment », d’un « singe hur­leur », « hors de lui, exp­ri­mant ses tumeurs », encore faut-il s’en­ten­dre sur la nature de ce qui hurle et vocif­ère, et sur la portée des cris proférés. C’est en effet une étrange gueu­lante qui serait ici poussée, où un au­teur — qui, en dédi­cace, se recon­naît « abs­cons » — accu­mule apho­rismes saugrenus, métaphores aber­rantes, nota­tions aus­si brèves que décon­cer­tantes : « Ton aura dé­ploie trente-six chan­delles qui vien­nent pris­er les phalènes (claires comme le sang de la poche des eaux, un bâille­ment d’hip­pocampe sig­ni­fie leur cuis­son). / Par désir de plaies, le front se fou­ette aux noisetiers dont les cha­tons verts ar­borent fidèle­ment la nat­te du négus (…) » L’ensem­ble pour­rait faire penser au cahi­er d’ex­er­ci­ces d’un élève sur­réal­iste assez doué — et c’est quand même un peu cela. De même, les Vocif­éra­tions s’ap­par­enteraient à d’abruptes Illu­mi­na­tions, plus fan­tasques, plus décousues peut-être — et l’on songe aus­si à des poètes de la cru­auté ironique comme Lautréa­mont ou Michaux. Toute­fois, si l’on ne s’en tient pas au clin­quant super­fi­ciel de métaphores qui se veu­lent inouïes, en d’autres ter­mes si l’on prend au sérieux — comme il se doit — le sig­nifié de chaque texte, on s’aperçoit que l’on a sous les yeux un univers à part entière, que l’écrivain a pris soin cepen­dant de sec­ouer, d’agiter en tous sens afin de le restituer comme si tout y appa­rais­sait cul par-dessus tête et que chaque chose y acquérait une va­leur et une dimen­sion dif­férentes, la bes­tiole et le sang se réi­fi­ant, l’ob­jet s’an­i­mant, s’hu­man­isant ou s’an­i­mal­isant : « Dans la gueule des deuils où pren­nent les cor­beaux leurs pennes, un bulbe de lil­i­acées perd sa der­nière dent. Un goupil­lon de pel­licules arrose le vase de nuit, la per­ruque se pose à terre. » Dans ce monde bâti par le seul pou­voir des mots, dans ce monde qui s’avère toute cohé­rence et toute inco­hérence à la fois, Hubert Antoine sem­ble, à divers moments, pren­dre le lecteur à témoin, comme si un besoin de com­mu­ni­ca­tion se fai­sait jour mal­gré tout, ou comme s’il lui restait quelques bribes de mes­sage à trans­met­tre : « Tu bois les démis­sions d’un siè­cle mil­lé­naire ». Email­lant son bes­ti­aire fab­uleux de sen­tences glacées ou co­lériques (« Tu réclames des hon­o­raires. Ta plai­doirie ne vaut pas une noix sous le marteau du juge. »), il n’a pour­tant aucune morale à déli­vrer : il n’y aurait, nous dirait-il plutôt, que la poésie seule — comme un bizarre cadeau.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°122 (2002)