Scutenaire, Chavée, Mariën et autres aphorismeurs

Louis Scutenaire

Louis Scutenaire

Scutenaire appelait les siens, ses Inscriptions. Sans doute par sympathie pour Restif de la Bretonne  qui avait intitulé ainsi le recueil de graffiti qu’il avait gravé surs les quais de l’Ile Saint-Louis. Alain Delaunois nous le rappelle dans la revue « Plein Chant » qui en 1980  consacra un n° spécial à notre Scut sans frontière (et non national !). « Mes Inscriptions« , note-t-il lui-même, sont faites « de maximes, d’historiettes ou de déclarations marquant mon enthousiasme pour la bande à Bonnot ou pour la révolution bolchevique ». Jean-Pierre Verheggen, en digne héritier, déroule pour nous quelques-unes des merveilleuses perles poético-absurdes de Scut et consorts. 

Apparemment sans tri, enfilées à la va comme je te pousse, bruts de coffrage, ces Inscriptions constituent une sorte de journal de bord et s’apparentent aux écrits d’un Chamfort ou d’un Lichtemberg (et son fameux couteau sans manche auquel une lame fait défaut), d’un Picabia ou d’un Nietzsche aussi – tendance Ninietzsche Peau d’Chien ! – ou d’un Xavier Forneret dont il reçut en son temps l’éponyme Grand prix de l’humour noir. Le tout dans un esprit plus proche de celui du Père Duchesne ou d’un Louis Forton et ses Pieds Nickelés que du bel esprit, fine mouche et plume de gala, lequel se voit non seulement parodié mais carrément mis en pièce, dépecé, charcuté. Ce que  nous donne à lire Scut ce sont des adages revisités, des pensées jadis élégantes aujourd’hui en apnée, des contre-vérités limpides, des préceptes sur le flanc, des sentences à revoir de fond en comble, des apophtegmes en déroute, des morales for peu moralisatrices, des assertions péremptoires qu’il déculotte sous nos yeux ébahis ou des plaisanteries sans queue ni tête qu’il nous raconte en picard érudit. Oui ! il y a  chez Scut à la fois une gaillardise populaire et une éthique ouvrière, un amour rabelaisien pour les sobriquets et un salut amical à l’adresse de « l’admirable charabia de Stéphane Mallarmé »  ou de la grammaire d’un Brisset dont « in memoriam » il nous livre une irrésistible conjugaison géographique planétaire : « J’ai bitte à Bruxelles. Tu as bitte à Mexico. Il a bitte à Pampelune. Nous avons bitte à Moscou. Vous avez bitte à Gênes. Ils ont bitte à Tombouctou. »  À l’image de leur pays de pierre et de pavés  – « ceux qui affermissent les routes et les émeutes » –  note avec une évidente jubilation soixante-huitarde, Raoul Vaneigem, son biographe occasionnel et commentateur éclairé, pour la collection « Poètes d’aujourd’hui » chez Seghers en 1991, Scut  pratique surtout et avec bonheur la formule lapidaire. Tantôt retournant comme un gant, les expressions convenues et stéréotypées pour les inverser : « Je suis un grand séduit » ou « Je suis le premier venu »  ou encore « Je suis trop honnête pour être poli »  voire « Je suis atteint de soixante-dix-sept ans »  en soulignant ironiquement que « Le moi des autres est haïssables »  – ô roublardise ! -, tantôt, nous montrant que la poésie se niche là où on l’attend la moins, dans une sorte d’aberration géniale, telle : « L’Autriche. L’homme aussi » ou « Je vais mettre sommeil dormir » ; « J’ai plus de souvenirs que si j’avais Turin » ; « Nous sommes tous de Quimper » ou enfin « Mourir est un village ». Scut savait, comme pas un, être attentif à l’épaisseur des mots, à leur matière même, bref à ce dont ils étaient faits. Ainsi nous indiquait-il, exemples à l’appui,  qu’une lettre – un infime écart ! – une homonymie apparemment saugrenue ou une coupure volontaire pouvaient en changer le sens. Sous son regard d’aigle « démocratie devenait-elle desmotscratie »,  « vraiment » divisé en son milieu « vrai ment » et « chère », comme dans un chère amie, « chair amie » pour manifester aux femmes qu’il aimait tant,  l’exacte portée de son désir. Déboulonneur de statues, de mythes  et de maîtres à penser, il convoquait  dans ses textes « L’entrepreneur Joseph II ou Saint Exupéry qu’il changeait en Antoine de Saint Exaspérant » « La culture disait-il, je l’ai mais je ne la souhaite à personne.» Son autodérision – sublime ! – lui  fit écrire et prédire : « Si on ne me lit plus dans mille ans, on aura tort ». Une merveille ! Quant à nos problèmes internes et éternels eux aussi – de territoires, de baragouins, de droits de sol et autres  « foutaises » grandes comme un mouchoir de poche ! –  il nous remettait en mémoire que « Le chant national de la Belgique est le champ de pommes de terre » et conseillait « Que chacun reste chez soi ! Les Maoris au Groenland, les Basques  en Ethiopie, les Peaux-Rouges en Nouvelle-Guinée, les Picards à Samoa, les Esquimaux à Bratislava,  les Papous en Wallonie, les Celtes en Sibérie, les Kalmouks en Provence… »

Marcel Mariën

Marcel Mariën

Sur ce même plan et avec le même point de vue, un  Marcel Mariën proposait dans son À l’ombre de la proie paru en « Poquettes volantes » au Daily-Bul, en 1968 déjà, pour en finir avec nos futilités communautaires « des mots croisés belges où les horizontaux seraient en français  et les verticaux en flamand ». Plus noir, plus féroce  – qu’on en juge par ce « Les cannibales n’ont pas de cimetière » – celui qui, dans Le chemin qui ne mène pas à Rome s’autoproclamait « le phraseur », défendra sa vie durant « la seule devise  qui lui semble raisonnable : Désobéir ». Ou  prendre le contrepied ! L’époque est-elle au « Waalen buiten », il nous propose un « Vietnam vlaams » ! Fait-on, toujours dans ces années-là,  l’éloge dithyrambique de Rick Van Looy ?, il lui substitue un « Rabindranath » du même nom ! Irréductible polémiste, tout serait à citer de ce qui relève de ce courant iconoclaste qui étaie son écriture en nous faisant passer d’une « confiture aux fruits défendus aux Amants de Vérole » ou « de la troisième fesse à la vieillesse moderne » et soigneusement distinguer « entrer chez une dame et entrer dans une dame ». Sa plus délicieuse  trouvaille restant « Et le pape prit ses encycliques et ses claques » et  parmi ses plus cinglantes : « Un aveugle aux yeux bleus «  et « Tous les Kennedy sont mortels ». Notons encore – en corps ! – qu’au nez de Cléopâtre, Mariën préfère « les cuisses de Françoise Hardy, lesquelles si elles avaient été plus courtes » etc. etc.

C’est dans la même collection et chez le même éditeur que paraît Mots roses, Moroses de Paul Bourgoignie, l’inoubliable auteur de J’ai des fin de moi difficiles ou de Quand tu es nue, ta robe ne fait pas un pli. Auteur – entre autres de La brouette au long cours chez Phantomas – dont les aficionados se passent et repassent comme sous le manteau et  avec délice, ses subtilités telles : « Atchoum, c’est un peu d’éternuité » ou « On appelle cérumen l’indiscrétion du petit doigt ». Étonnante et inépuisable maison que ce Daily-Bul dont, à l’occasion de son dixième anniversaire personnel, la Fondation Folon a récemment remis à l’honneur la campagne de dérision que Bury, Alechinsky et Folon lui-même, avait prémonitoirement entreprise à propos de nos  ridicules de tout ordre et nature. « Un sous-secrétaire d’état à la diphtongue (je cite de mémoire) y voisinant, ramolli par Bury,  avec un garde-barrière linguistique. » Bref ! rien de nouveau sous le soleil où comme le précisait André Balthazar  « Tout ce qui brie n’est pas roquefort ».

Étonnante et désopilante enseigne également puisque c’est là que l’on découvre quelques maîtres de ce  genre « court pour en dire plus long » : Marcel Havrenne ou Paul Colinet  et son désarmant constat « L’écureuil a une plus belle vie que la moule parquée » ou, le plus connu d’entre tous,  Achille Chavée qui, question ridicule, insistait sur le fait qu’ « il est ridicule de faire le ventriloque pour  répondre à la voix de sa conscience ». Autre style en effet, saugrenu, drôle, impertinent mais toujours poétique et que l’on pourrait affilier à quelques recommandations de règlement d’atelier parodié, quelques mots d’ordre scolaire enfreint et dont les aphorismes – qu’il baptise «  décoctions » (dans la veine d’un Michaux qui recommandait de toujours laisser infuser davantage) débutent en effet le plus souvent par un « il convient ou il est superflu ou il est contre-indiqué » (en l’occurrence dans ce cas-ci de faire un suçon à sa grand-mère) suivi d’une chute généralement chaplinesque, irrésistible dans son impact. Tout le monde en connaît au moins deux ou trois  telles : « On devrait exiger de chacun un certificat de folie passagère » ou « Si vous êtes accusé d’avoir volé la lune, il faut plaider coupable » ou le célèbre « Un jour je n’entrerai pas à l’académie », aussi la place nous étant comptée, citons quelques giclées (comme disait Frédéric Dard de celles de Scut qu’il admirait sans réserve)  de ceux sur qui nous aimerions revenir plus longuement un jour. André Stas : « Et d’abord, c’est où Sodome ? Un  petit trou à côté de Gomorrhe » ou « Un empêchement de dernière minute se décide parfois des heures à l’avance » et – cerise sur le gâteau ! – « Vache qui rit vendredi, dimanche corrida. » Ce même jour de la semaine où selon Jean Dypréau « les poissons pratiquants bouffent du curé ». Sans oublier Dotremont signalant «  Je suis tombé bien bas, j’habite une mansarde » ou  Théodore Koenig qui  écrivant hymen comme il m’aime, poursuit en signalant « hymen, un peu, beaucoup, à la folie ».

Dans Yasmina bazar (aux Marées de la Nuit), Xavier Canone nous parle quant à lui de « la femme de ses vies » et nous rapporte que « Freddy Plongin qui porte de nouvelles lunettes  tient à nous préciser que double foyer ne signifie pas bigamie ». Il faudrait encore citer Pierre Tréfois, Louis Savary  ou Claude Bauwens qui tous trois pratiquent avec jouissance cette exigeante discipline. Ainsi Bauwens nous informe-t-il ponctuellement au frontispice du journal trimestriel satyrique de Serge Poliaert, « Li Batia moûrt soû »  que « La mérule envahit le radeau de la méduse ». C’est en wallon du même Hainaut que Pierre Faux, révélé entre autres par Julos Beaucarne et Bernard Gillain, nous en distille, avec une bonhomie souriante à la Scut, des flopées et des flopées, toutes plus matoises les uns que les autres, ce qui donne dans leur traduction (et donc leur perte de saveur) : « On n’a jamais entendu dire qu’un limaçon avait eu un infarctus » ou « On ne va pas chercher des œufs quand il y a du verglas » et « Il y en a, ils tomberaient dans la Sambre qu’ils remonteraient avec une jeune fille au bras ». Quelle chance, non ?

Enfin – bien que cette recension soit loin d’être exhaustive ! – signalons  pour la bonne bouche la réédition de l’œuvre complète de Jean Dypréau  au Taillis Pré chez Yves Namur (qu’il en soit remercié !). Poète du « souffle court » c’est Jean  Dypréau qui répondant à l’enquête « Qui êtes vous ? » menée par le Daily-Bul en son temps, émit un définitif « Je suis l’homme de ma vie » ou écrivit  ailleurs « Elle avait perdu sa virginité dans une blanchisserie ». Pointons encore parmi les nouveautés en librairie, un Aphorismaire à l’usage des futurs familicides du remuant Théophile de Giraud ou familles, religions, phratries, société et procréation, sont impitoyablement passés à la moulinette et laissons le dernier mot à Geert van Bruaene, dit le Petit Gérard, dont l’estaminet bruxellois La Fleur en papier affichait un irrésistible et invincible : » Tout homme a droit à 24 heures de liberté par jour ».

Jean-Pierre Verheggen


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°166 (2011)