Vocation, ténacité, postérité : Adamek

Adamek

Pour Ingrid The­len

Dix ans déjà qu’Adamek nous a quit­tés – bien trop tôt –, per­dant un long com­bat con­tre la mal­adie. Jusqu’au bout, il aura écrit, avec acharne­ment. Une décen­nie plus tard, il fait par­tie des auteurs les plus représen­tés dans la col­lec­tion Espace Nord, avec pas moins de sept titres entrés dans ce réser­voir pat­ri­mo­ni­al de la lit­téra­ture belge de langue française. Près de la moitié de son œuvre, si l’on excepte les quelques inédits qui sont con­servés, depuis décem­bre 2019, aux Archives & Musée de la Lit­téra­ture.

adamek le fusil a petalesL’auteur du Fusil à pétales ne goutait pas le plaisir antic­i­patif de laiss­er ses man­u­scrits pour les généra­tions futures. Loin de vouloir brûler toute son œuvre, comme le souhaitait Kaf­ka, ou d’en renier cer­tains pans, comme un Jou­ve ou un Claude Simon, Adamek assume la total­ité des textes pub­liés… mais se débar­rasse des man­u­scrits comme de ves­tiges encom­brants d’un lab­o­ra­toire de créa­tion qui ne regarde pas le lecteur. Très tôt, il use d’une machine à écrire, puis de l’ordinateur, pra­tique des tirages qu’il amende, cor­rige, tout en détru­isant les ver­sions inter­mé­di­aires annotées. Adamek veille à gom­mer les traces de son écri­t­ure man­u­scrite. Si une par­tie des doc­u­ments a pu bruler dans l’incendie de la ferme de Buret, au début des années 1980, les archives d’Adamek ont égale­ment subi une réduc­tion inten­tion­nelle de la part de leur auteur. Sans la présence de son épouse, Ingrid, qui est par­v­enue, par bien­veil­lante désobéis­sance, à sauver quelques man­u­scrits ou frag­ments de brouil­lons, rien n’aurait sub­sisté.

Rien ? Pas tout à fait. Out­re la très intéres­sante cor­re­spon­dance lit­téraire (notam­ment les mer­veilleuses let­tres de son ami Jean-Claude Pirotte), Adamek avait tout de même eu à cœur de con­serv­er des inédits, dont, par exem­ple, le scé­nario d’une série com­mandée par la RTBF, Les 13 Femmes de Col­in (ML 13602/4/2), dont le pro­jet fut aban­don­né après le tour­nage du pre­mier épisode. On peut imag­in­er que l’écrivain répug­nait à se débar­rass­er d’un texte qu’il avait mené à son terme. Quoi qu’il en soit, Adamek recon­naît aux 13 Femmes de Col­in une valeur d’œuvre, au sens fort, le résul­tat sen­si­ble et achevé d’un tra­vail créatif.

Par­mi ces quelques inédits, pour­tant, un texte man­u­scrit inachevé se dis­tingue. Une ébauche de roman, inti­t­ulé Ma Princesse de bronze, écrite en 1960, alors que le jeune André-Mar­cel Dammekens n’avait que qua­torze ans. Dans un for­mat de cahi­er d’écolier, des dizaines de feuil­lets don­nent à lire une his­toire d’aventures exo­tiques à la suite du naufrage du navire Le Para­doxe sur la route qui le menait de Hawaï à la Nou­velle-Zélande. Le seul rescapé, le jeune Thier­ry Baraud, échoue sur une île où il se voit recueil­li par un peu­ple indigène en régime monar­chique (voici évidem­ment venir la princesse). L’intrigue s’étend sur une cen­taine de pages, noir­cies de l’écriture déjà très recon­naiss­able du futur auteur de La Grande Nuit, à laque­lle s’adjoignent en ren­fort les cor­rec­tions de son pro­fesseur de français de l’époque, M. Pauwels, offi­ciant à l’Athénée roy­al de Braine‑l’Alleud.

Dans ce petit roman d’adolescence, on retrou­ve en germe de nom­breux thèmes qui jalon­neront la matu­rité lit­téraire d’Adamek. En par­ti­c­uli­er, la descrip­tion du paysage marin sem­ble très élaborée et annon­cer le style pro­pre à l’auteur du Plus Grand Sous-marin du monde : « Le soleil dis­parais­sait douce­ment der­rière l’horizon et lançait ses derniers rayons écar­lates sur la coque du navire que quelques vaguelettes couron­nées d’écume léchaient sournoise­ment » (ML 13602/1/1). Le petit-fils de marin qu’était Adamek pos­sé­dait déjà le souci du détail descrip­tif, en par­ti­c­uli­er lorsqu’il s’agit pour lui d’évoquer les météores. Jamais de sa vie, d’ailleurs, Adamek ne se sépar­era du baromètre holostérique (MLCO 2106) – instru­ment d’une impor­tance cap­i­tale dans la nav­i­ga­tion – qu’il con­sul­tait quo­ti­di­en­nement pour s’enquérir du temps qu’il allait faire[1].

Ce qui frappe le plus au fil des feuil­lets qui com­posent Ma Princesse de bronze, c’est la sig­na­ture, qui revient à la fin de presque chaque chapitre – et ce dès le deux­ième : « Adamek ». Dès l’âge de qua­torze ans, Adamek se sait écrivain et s’avère déjà fixé sur le pseu­do­nyme qu’il adoptera pour le reste de sa car­rière. Si nom­bre d’écrivains peu­vent se tar­guer d’avoir su très tôt quelle car­rière les attendait, com­bi­en par­mi eux avaient-ils dès l’adolescence un choix arrêté sur le type d’écrivain qu’ils voulaient être ? Ce pseu­do­nyme, qui intrigue encore aujourd’hui (on y entend « Adam », « mec », « Dammekens » mais aus­si des échos de langue slave), était à lui seul une manière de s’affirmer, iden­ti­taire­ment, écrivain. Le main­tien du pseu­do­nyme, lorsqu’Adamek com­mence à pub­li­er, cinq ans plus tard, ou lorsqu’il pub­lie son pre­mier roman, Oxygène ou les chemins de Mort­mandie, dix ans après avoir écrit Ma Princesse de bronze, force le respect. Une telle cer­ti­tude dans la voca­tion est peu com­mune.

Cette cer­ti­tude sera cepen­dant mise à rude épreuve dès la paru­tion de ce livre. Depuis tou­jours, Giono est l’écrivain préféré d’Adamek ; de manière assez naturelle, l’écrivain belge fait par­venir à son aîné français son pre­mier roman. La réponse de Giono (ML 13600/5/17), une courte let­tre d’une petite dizaine de lignes, est cinglante. L’auteur de Regain trou­ve Oxygène « très mau­vais » et reproche à son auteur de ne pas savoir écrire en français. Toute­fois, il prodigue égale­ment à Adamek, qu’il sait jeune (il n’a en effet que 24 ans quand paraît son pre­mier roman, alors que son écrivain préféré décédera deux mois plus tard, à l’âge de 75 ans) le con­seil de tra­vailler. La for­mule d’envoi con­traste d’ailleurs avec le ton sec du bil­let : « ami­cale­ment » ; Giono con­damne un livre, pas une voca­tion.

Tra­vailler, c’est ce qu’Adamek va faire, sans relâche, attablé devant ses pro­jets lit­téraires ou attelé à des activ­ités dont les ren­trées finan­cières peu­vent lui per­me­t­tre d’écrire. Qua­tre ans plus tard paraît un nou­veau livre, dont l’entame résonne étrange­ment, lorsque l’on con­naît le con­tenu de la let­tre qui a démoli le pre­mier roman :

Ras­pal me l’avait fait jur­er, l’autre jour, un peu avant de mourir :
— Tu l’écriras, ce livre, dis ?
J’ai fait le mod­este, je lui ai dit que je n’avais pas belle instruc­tion, ni le par­ler de ceux qui font les livres.
— Ça ne fait rien, tu l’écriras à ta manière.
— Per­son­ne ne croira ce que je dirai…
— Je suis témoin ! qu’il a crié, Ras­pal.
Il ne savait pas encore que la mort mangeait lente­ment ses reins. C’était notre dernière ren­con­tre.[2] 

Clothaire, nar­ra­teur héros du Fusil à pétales, ne man­quera pas de tenir sa promesse et d’écrire son his­toire, comme Adamek d’aller au terme de sa nou­velle entre­prise romanesque, qui lui vau­dra rien de moins que le prix Vic­tor Rossel 1974, lançant une car­rière qui sera jalon­née de nom­breuses autres récom­pens­es (le prix Jean Macé pour Un imbé­cile au soleil en 1984, le tri­en­nal du roman pour L’Oiseau des morts en 1997, le prix du Par­lement de la Com­mu­nauté française de Bel­gique pour Le Plus Grand Sous-marin du monde en 2000, ou encore le prix des Lycéens et le prix Mar­cel Thiry pour La Grande Nuit, paru en 2003). Le Rossel ne vient pas seule­ment couron­ner un livre ; dans le cas d’Adamek, il grat­i­fie une déter­mi­na­tion sans faille : l’auteur se voit con­fir­mé comme écrivain, une quin­zaine d’années après Ma Princesse de bronze et la prise du pseu­do­nyme.

On con­naît la légende et, une fois n’est pas cou­tume, la légende est vraie : Adamek a, en plus de son activ­ité lit­téraire, mul­ti­plié les emplois les plus divers pen­dant plusieurs décen­nies : stew­ard sur la malle Ostende-Dou­vres, fab­ri­cant de jou­ets, grossiste en papeterie, mais aus­si éleveur de chèvres naines (un album pho­to entier, con­servé aux AML, en témoigne : AML 887/8/42). Tout fait farine au moulin pour ce qui est de se don­ner les moyens d’écrire. En ce sens, même l’écriture devient un moyen de sub­sis­tance : Adamek a joué le rôle de nègre à de mul­ti­ples repris­es. De cette activ­ité, néan­moins, il ne demeure apparem­ment aucune trace, sinon un livre, inti­t­ulé Voca­tion nègre (2006), pub­lié sous le pseu­do­nyme d’« Anonyme ». Anonyme est évidem­ment le nom que se donne le nar­ra­teur de cette his­toire qui emprunte çà et là des traits à la biogra­phie d’Adamek, quoique ce per­son­nage situât son activ­ité à Paris et dans un con­texte français plus générale­ment (il est ques­tion de francs qui ne peu­vent être belges)… Ain­si, l’échec du pre­mier roman :

Dix ans après l’épisode qui vient d’être relaté, mon pre­mier roman sor­tit de presse. […] C’était un échec cuisant, tant pour la petite mai­son d’édition qui m’avait pub­lié que pour moi-même dont l’ambition, naïve autant que démesurée, était de vivre de ma plume.[3]

Vivre de sa plume implique une con­fi­ance en soi qui per­met même de lâch­er prise rel­a­tive­ment à sa pro­pre sig­na­ture, de con­sen­tir à ce que l’on dis­paraisse der­rière le nom d’un autre. La page Wikipé­dia de Patrick Ram­baud[4] s’approprie d’ailleurs indû­ment l’ouvrage d’Adamek, au point de jeter le doute : les deux écrivains sont nés à quelques jours d’intervalle, tous deux ont joué les nègres lit­téraires. Néan­moins, la mai­son d’édition (Labor), la présence de ter­mes pro­pres au par­ler du Nord (le mot « cote » comme syn­onyme par­fait de « note ») et la tra­duc­tion en bul­gare du vol­ume, présente dans le fonds Adamek aux côtés de la ver­sion française, qui vient com­pléter les nom­breuses tra­duc­tions de l’écrivain belge dans cette langue, sont autant d’indices qui réfu­tent la pater­nité de l’écrivain né à Neuil­ly.

Les héros des romans parta­gent large­ment la ténac­ité de leur auteur. Ain­si, dans La Grande Nuit, Anton Malek, dont le nom résonne avec Adamek, se car­ac­térise par une intu­ition presque instinctuelle, au point de pressen­tir la cat­a­stro­phe quelques instants avant qu’elle n’ait lieu, alors qu’il se trou­ve au fond d’une grotte : une série d’explosions atom­iques vont dévaster la sur­face de la Terre et anéan­tir la civil­i­sa­tion humaine. Au fil du roman, Malek va se mon­tr­er sin­gulière­ment apte à la survie alors que tout sem­ble per­du, par­venant même à pren­dre la mesure des nou­velles dérives qui men­a­cent les com­mu­nautés humaines qui peinent à se réa­gréger et à sub­venir à leurs besoins essen­tiels : la jalousie, la vio­lence et le fanatisme vont en effet faire fuir le héros, dont la volon­té de vivre sem­ble plus forte que tout.

Der­rière quelle sur­vivance courait Adamek ? À par­tir de son ado­les­cence, il a bâti une œuvre lit­téraire forte et incom­pa­ra­ble, afin de laiss­er der­rière lui un sil­lage à sa mesure, tout en ayant soin d’effacer les traces qui risquaient de mon­tr­er les tâton­nements, les repen­tirs, indices d’une pos­si­ble fragilité. Les deux gestes que sont dis­paraître der­rière le nom d’autres auteurs et faire dis­paraître une par­tie de ses pro­pres archives, est-ce une manière de renon­cer à la postérité – ou n’est-ce pas plutôt une façon de mod­el­er celle-ci ? La postérité, en défini­tive, n’est pas seule­ment affaire de qual­ité lit­téraire – encore qu’elle ne fasse aucun doute chez Adamek –, elle se man­i­feste aus­si dans la volon­té obstinée d’un auteur de faire œuvre.

Christophe Meurée


[1] Cet objet sera mon­tré dans le cadre de l’exposition « Babi­oles et tré­sors : la face cachée de la lit­téra­ture belge », qui se tien­dra à la Mai­son du livre de Saint-Gilles (Brux­elles) du 15 décem­bre 2021 au 15 févri­er 2022.
[2] André-Mar­cel ADAMEK, Le Fusil à pétales, Brux­elles, Labor, « Espace Nord », 1997, p. 11.
[3] Anonyme, Voca­tion nègre, Brux­elles, Labor, 2006, p. 15.
[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Patrick_Rambaud, con­sulté le 11 mai 2021.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°208 (2021) — série “Les Instan­ta­nés des AML”

 

aml