Chantal Akerman, Une famille à Bruxelles

Une blessure inguérissable

Chantal AKERMAN, Une famille à Bruxelles, L’Arche, 1998

akerman une famille à bruxellesC’est un livre bref et poignant, un livre fait de presque rien, écrit avec les silences et les mots du quotidien, les mots des pauvres gens qu’a chantés Léo Ferré, de ceux qui justement n’en ont pas pour nommer leurs senti­ments. Dans cette famille juive polonaise de Bruxelles, on ne parle pas de ces choses-là, alors on dit : « Tu ne devrais pas tant fumer » ou « J’aime ta nouvelle coiffure ». C’est un récit de deuil.

À la mort du père, la mère se retrouve seule dans l’appartement. Sa fille aînée habite Paris. La cadette vit en Amérique du Sud avec mari et enfants. Le reste de la parentèle, sœur, tantes, cousines, est dispersée aux quatre vents. Entre les ma­riages et les enterrements, c’est le téléphone qui maintient le lien familial.

C’est une sorte de monologue intérieur (mais où l’on passe parfois sans transition du il au je, d’une voix narrative à une autre), dont les longues phrases épousent au plus près, jusque dans les redites et les gaucheries vou­lues, le déroulement des pensées de la mère, personnage tragiquement seul, qui même en présence d’autrui soliloque, et le reste du temps se suspend au téléphone ou s’étourdit de pensées futiles pour mieux fuir ce à quoi elle ne veut pas penser. Au-delà de l’élément autobiographique (le livre a été inspiré à Chantal Akerman par la mort de son père), Une famille à Bruxelles impose avec force ce que ses films laissaient pressentir et qu’avait confirmé son théâtre : il y a un ton, une écriture Akerman, un usage lancinant de la répétition, une sorte de platitude acceptée, une manière de faire naître l’émotion en tournant autour des sentiments sans jamais les nommer, qui finit par prendre à la gorge.

Récit du deuil, du souvenir et de l’oubli, de la vacuité de la parole, Une famille à Bruxelles est hanté par le vide — autour duquel s’en­roulent les longues phrases comme autour de son œil le cyclone. Ce vide, ce n’est pas seu­lement celui de la disparition du père, c’est aussi celui du non-dit imprononçable de la Shoah et du mutisme des survivants. Ainsi la mère a-t-elle une sœur qui « souffre encore maintenant qu’on ait perdu nos parents dans les camps, elle se fâche en parlant de ça et aussi elle se fâche sur Dieu moi je parle pas de ça à quoi ça mène mon mari non plus ne parlait jamais de ce genre de chose… » Alors, on se souvient des Histoires d’Amérique ; on se rappelle que dans Golden Eighties, on ap­prenait presque par hasard, entre deux chan­sonnettes, que Jeanne-Delphine Seyrig était rescapée des camps. La force d’Une famille à Bruxelles est là, dans cette manière de faire ressentir, sans jamais parler de « ce genre de chose » ni encore moins céder au pathos, cette blessure inguérissable.

Thierry Horguelin


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°106 (1999)