Anne Brouillard ou la magie du temps et du voyage

Pren­dre le temps, le temps qui passe, le temps qu’il fait, le temps qui guide nos pas, le temps qui nous joue des tours… et s’évader aux con­fins de l’œuvre d’Anne Brouil­lard. Une invi­ta­tion à saisir sans atten­dre, et sans se press­er, pour voy­ager au cœur d’un univers pic­tur­al et lit­téraire à l’esthétisme déli­cat et poé­tique où il fait bon se laiss­er porter sans heurt. Au fil des pages d’une auteure-illus­tra­trice, lais­sons-nous nous imprégn­er de la justesse et de l’infinité du regard qu’elle pose sur notre monde.

Née en 1967 à Leu­ven d’une mère sué­doise et d’un père belge, Anne Brouil­lard passe sa jeunesse dans notre plat pays avant de rejoin­dre la cap­i­tale pour effectuer des études
artis­tiques à l’Institut Saint-Luc de Brux­elles. D’Orchimont près de Vresse-sur-Semois à la côte belge et Ostende, Anne Brouil­lard reste dis­crète, impal­pa­ble. De sa vie, nous ne con­nais­sons presque rien. Pour­tant, la lec­ture de son œuvre nous ouvre sans doute un peu les portes de son quo­ti­di­en.

La terre tourne, tran­quille­ment. Les bébés qui gran­dis­saient bien au chaud dans le ven­tre de leur mère sont nés. Ils claque­nt les portes, écoutent le vent d’hiver. Ils vont et vien­nent de par le monde, atten­dent la lune la nuit au bord d’un lac, écoutent la mer, la musique der­rière la porte, l’autobus qui ralen­tit, le craque­ment d’une branche, le son d’une cloche. Pen­dant ce temps, d’autres bébés gran­dis­sent bien au chaud dans le ven­tre de leur mère, et la terre tourne encore.  (La terre tourne, Édi­tions du Sor­bier, 1997)

Le voilà, ce quo­ti­di­en qu’elle a vécu ou qu’elle aurait aimé vivre, Anne Brouil­lard le dépeint, le peint. Il y a aus­si le quo­ti­di­en qu’elle a vu chez les autres et dont elle a perçu les moin­dres détails, depuis la fenêtre d’une mai­son, dans un miroir, dans l’eau du bain, depuis la rive d’un lac, à tra­vers la fenêtre d’un train. Anne Brouil­lard voy­age. À pied, en bar­que, en train, elle se promène et con­tem­ple. Patiem­ment. Longue­ment. Nous la devi­nons, regar­dant atten­tive­ment ce que nous ne pren­dri­ons sans doute jamais le temps de voir si elle ne nous l’avait pas mon­tré à tra­vers son œuvre. Nous l’imaginons immo­bile devant le clapo­tis d’une éten­due d’eau accueil­lant la pluie. Anne Brouil­lard est là. Elle observe et détaille ce qui l’entoure. La vie est la force des uns et des autres. De tous les autres : enfants, femmes, hommes, mais aus­si ani­maux, insectes, arbres, fleurs, et encore, tass­es, bibelots, cail­loux, eau, air, terre… Nous la sen­tons en har­monie avec ce et ceux qu’elle côtoie, pro­fondé­ment con­va­in­cue que chaque per­son­ne, ani­mal, élé­ment, objet… a sa place auprès d’elle, en ce monde qu’elle nous invite à décou­vrir et redé­cou­vrir. Elle voit ce que nous ne voyons pas : un monde qui tan­tôt se trans­forme, tan­tôt se fige. Elle nous mon­tre à la loupe un détail, une his­toire dans l’histoire. Et les décors peints par Anne Brouil­lard, sans être étouf­fants, sont sou­vent sur­chargés de petits détails qui nous en dis­ent tant sur l’histoire qui se déroule. Tou­jours avec ten­dresse, par­fois avec humour ou onirisme, Anne Brouil­lard nous offre depuis ses débuts une vision du monde qui l’environne.

Alors qu’elle achève ses études à l’Institut Saint-Luc, le pre­mier album d’Anne Brouil­lard voit le jour. Trois chats est pub­lié chez Des­sain en 1990. Trois chats est une his­toire sans texte. En suiv­ront bien d’autres qui présen­teront toutes cette habileté à dire sans mots une his­toire ou mille ! « On écoute le silence… Il est rem­pli de voix. » (Le grand mur­mure, Milan, 1999). Trois chats nous offre une pre­mière voix. Celle d’un con­te où trois chats sur une branche, attirés par des pois­sons, se jet­tent lit­térale­ment à l’eau pour les attrap­er… quelle sur­prise de voir alors les pois­sons sauter sur cette branche, lais­sant leurs pré­da­teurs hors de portée. Cette œuvre, saluée et remar­quée dès sa pre­mière édi­tion, pose déjà les prémices de ce qui con­stituera tout l’art nar­ratif et pic­tur­al d’Anne Brouil­lard. Une sit­u­a­tion de départ, apparem­ment anodine,
nous est présen­tée. Et l’histoire se des­sine, petit à petit. L’illustration sem­ble se répéter, mais un détail change, puis un autre, et nous plon­geons dans l’illustration tan­dis que le réc­it prend place pour finale­ment bas­culer dans l’irréel, le rêve… prop­ice à une suite que le lecteur sera libre d’interpréter. De manière presqu’anodine, la tech­nique d’Anne Brouil­lard con­tribue large­ment à dévelop­per l’imaginaire de cha­cun. Déjà dans ce pre­mier album, nous devi­nons le trait de cray­on noir, sur lequel alter­nent de mul­ti­ples couch­es de couleurs où pas­tel et aquarelle fusion­nent et se con­fondent, sus­ci­tant d’autant plus une plongée au plus pro­fond de l’histoire.

Le sourire du loup (Des­sain, 1992) plus encore que Trois chats, met en valeur la « griffe » d’Anne Brouil­lard. Nous y décou­vrons pleine­ment toute la sub­til­ité dont elle peut faire preuve lorsqu’elle dis­tille l’humour à tra­vers ses réc­its. Le mou­ve­ment et l’action ne sont pas représen­tat­ifs de ses albums. Anne Brouil­lard nous amène à con­tem­pler. Nous obser­vons un paysage peint (sou­vent à la pein­ture à l’œuf qu’elle sem­ble par­ti­c­ulière­ment affec­tion­ner). Puis, comme si elle s’armait d’une caméra sur l’épaule, elle effectue un trav­el­ling ou, dans Le sourire du loup, un zoom qui nous plonge à chaque page plus loin dans les pro­fondeurs de la scène précé­dente. De plus en plus loin. Tou­jours plus loin, jusqu’à ce que le plus petit détail nous
ramène à la pre­mière planche de l’album.

Prom­e­nade au bord de l’eau (Édi­tions du Sor­bier, 1996) suit un procédé nar­ratif sim­i­laire et nous emporte au loin, dans un voy­age imag­i­naire tel qu’Anne Brouil­lard sait en con­cevoir. Sans texte égale­ment, cet album nous pointe un détail de la pièce où une petite fille rêvasse dans son bain. Peu à peu, les objets de la salle d’eau se trans­for­ment, sem­blent pren­dre pos­ses­sion des rêver­ies de la fil­lette qui part en voy­age, d’abord à vélo le long d’un cours d’eau, puis sur les flots, puis sur une plage… et nous revenons peu à peu au pre­mier objet observé, à la pre­mière image du réc­it. Comme si tout début de réc­it était une fin égale­ment. Comme si tout était infi­ni.
Les élé­ments dans leur infini­tude occu­pent eux aus­si une place prépondérante au cœur de l’œuvre d’Anne Brouil­lard, et le proverbe : « il n’y a pas de brouil­lard sans eau », sem­ble avoir été conçu pour cette auteure-illus­tra­trice qui n’a pas son pareil pour met­tre l’eau en scène, sous toutes ses formes. Un ruis­seau calme, une mer déchaînée, un lac aux reflets intri­g­ants, une pluie fine sur la vit­re d’une fenêtre, un orage fra­cas­sant, une neige envahissante au point de recou­vrir toute une page…

Dans presque tous ses albums (une trentaine à ce jour), l’eau occupe un rôle cen­tral. Comme
dans De l’autre côté du lac (Le Sor­bier, 2011), où le lac, con­tourné par les pro­tag­o­nistes, est le cœur du réc­it : celui qui donne l’envie de voy­ager, de décou­vrir l’autre, et de con­tin­uer sa pro­gres­sion vers l’inconnu mal­gré le côté ras­sur­ant à être bien chez soi. Il arrive même que le feu devi­enne eau chez Anne Brouil­lard, et c’est le cas dans La grande vague (Grandir,
2003). Dans ses Petites his­toires (Syros, 1993), l’eau envahit tant la planche qu’elle nous en tourne la tête ! Tout son art est de par­venir à faire d’un élé­ment un acteur à part entière dans ses albums. Les jeux de lumière et de couleur mis en œuvre par sa pein­ture rehaussent d’autant plus cet effet qu’ils accom­pa­g­nent minu­tieuse­ment l’évolution du réc­it. Ain­si, dans L’orage (Grandir, 1998), la teinte grise envahit presqu’imperceptiblement la planche à mesure que le temps s’assombrit. Anne Brouil­lard nous trans­porte au cœur de l’orage avant de nous recon­duire sur la route des éclair­cies et du beau temps.

Dans ses voy­ages sans fin, avec ou sans paroles, en couleurs ou au fusain, imag­i­naires ou réels,
Anne Brouil­lard nous emmène avec tou­jours ce souci de nous laiss­er pour­suiv­re le voy­age à l’issue de la lec­ture. Dans Voy­age (Grandir, 1994), le temps file au rythme du train, et les petits voyageurs à son bord nous mon­trent leur vision des images qui défi­lent sous leurs yeux. Si les illus­tra­tions en noir et blanc se suff­isent à elles-mêmes, le texte, sim­ple, ren­force l’atmosphère poé­tique qui s’y dégage et comme sou­vent, nous nous plon­geons dans nos pro­pres rêver­ies. Si ses nom­breux voy­ages fer­rovi­aires ont inspiré à Anne Brouil­lard des albums pour la jeunesse, les édi­tions Esper­luète lui per­me­t­tent presque vingt ans après Voy­age, d’explorer d’autres hori­zons artis­tiques, rap­prochant ain­si son œuvre tant du livre-objet que du livre d’artiste. Dans Voy­age d’hiver (Esper­luète édi­tions, 2013), nous nous retrou­vons dans un train, à regarder défil­er les paysages jusqu’à notre des­ti­na­tion. Tirant ses illus­tra­tions de ses tra­jets entre Dinant et Namur, Anne Brouil­lard pro­jette dans ce livre accordéon, une fresque peinte orig­inelle­ment à l’huile sur tis­su.

Auteure et illus­tra­trice pour la jeunesse, Anne Brouil­lard l’est sans aucun doute. De par les per­spec­tives qu’elle ouvre dans son œuvre et de par l’imagination qu’elle sus­cite chez les plus
jeunes, elle nous rap­pelle depuis vingt-trois ans dans cha­cun de ses albums com­bi­en elle con­tribue à l’épanouissement de ses lecteurs. Mais il serait dom­mage de ne pas soulign­er la
con­sis­tance et la cohérence d’une œuvre qui touche les grands autant que les petits, sans jamais som­br­er dans la facil­ité et la sim­plic­ité.

« Tant de chemins ont enten­du mes pas, tant de lieux ont écouté le silence de mes escales », nous mur­mure Anne Brouil­lard dans Le chemin bleu (Seuil jeunesse, 2004), telle une invi­ta­tion à la suiv­re dans tous ses voy­ages…

Nat­acha Wallez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 179 (2014)