Jacques CRICKILLON, Neuf Royaumes

Vers l’autre et le monde : la prière

Jacques CRICKILLON, Neuf Royaumes, L’Arbre à paroles, 1991, 204 p.

Quel choix, le premier, préside à l’écriture du poème ? Répudiée la détermination d’un canon formel, quelle question s’est ébauchée avant l’émergence du poème ? Peut-être l’écrivain cherche-t-il un objet auquel accor­der sa prédilection, et dont il puisse faire le tour en le façonnant de mots ? A la complétude de son univers pourraient suffire l’œillet, le verre d’eau, le lézard sur la pierre… Et son verbe, au diapason, trouve­rait dans une précision clinique le médium adéquat, fondateur d’une esthétique unifica­trice et lisse.

Il est pourtant des poètes que ne peuvent combler la myopie d’un regard ni l’artisanat d’une parole finement ciselée. Un dessein autre les pousse, non à dresser du monde le laborieux inventaire, mais à en exalter les forces agissantes comme les sombres mou­vements, les lieux de fécondité comme ceux de cataclysme. Ainsi, des reliefs d’images permirent-ils à Saint-John Perse de nommer, pour la Mer. tes’ afflux, les reflux, les glissements, les grands plissements hercy­niens.

Avec ses mots et ses rythmes propres. Jacques Crickillon semble bâtir, dans Neuf Royaumes, son dernier recueil, cette somme poétique où la terre s’offre avec ses mon­tagnes, ses ruisseaux et ses océans, et les tourments, les destructions et les renais­sances qui s’y succèdent à l’infini, en un cycle continûment reformé. Les chemins foulés en tous sens, les sentiers arpentés vers d’improbables horizons, participent magnifiquement d’un espace légendaire où se renouvellent, au gré des métaphores, nos mythes les plus communs — souvent les plus estimés, les plus intériorisés Au-delà du dédale, vieilles roches à genoux comme des mères pétrifiées sur les douleurs, la pinède échevelée de mésanges et d’éperviers, le lac, levé comme un graal. Dans une section ultérieure de l’œuvre. Crickillon écrit encore que Toute parole est un voyage./ Tour du bloc ou circumnavigation. Toute parole porte vers des deux dif­férents ou des visages inconnus, même si elle reconduit en soi. à l’élucidation du trop-plein de la mémoire. Dès lors, le che­minement du poète-pérégrin. découvreur d’un univers où il a pouvoir de créer cou­leurs et senteurs, se double de la quête de l’Autre, de l’Aimée, la Compagne de Barba­rie dédicataire du livre. De nouveau, c’est la joie de faire exister par le seul procès de nomination qui confère au poème sa ri­chesse sensuelle, cette manière de ferveur où le chant se rehausse, acquiert sa vraie grandeur :

Avec la chair des mots,

Son temple.

Avec le silence des mots,

Son tabernacle.

Qu ‘elle déserte, préférant

Les fleurs des champs, la cascade

Sous les arbres.

Com me ses yeux, ses cheveux.

Cette vaste lumière verte

Où chante l’orage.

Quand elle se doit d’énoncer la chair aé­rienne ou le sable du désir, la parole du poète prend fréquemment la tonalité altière de la prière. Qu’il faille invoquer Dieu ou la femme, qu’il faille entrevoir — ultime quête — le fleuve de Dieu, le verbe de Crickillon recèle l’oralité du Psaume, épouse le flot scandé du Cantique. C’est donc à voix haute qu’il importerait de lire Neuf Royaumes, pour qu’éclaté mieux encore l’acuité morale de l’auteur, sa subversivité inattendue:

Humanité. Quelle lenteur ! Quelle chaîne d’erreur !

Et ce ressassement. toujours : « Il est de notre devoir de… »

Alibi de l’abject.

A celui qui attend un philosophe qui le comprenne . l’existence ne peut se réduire en schémas simples, en clivages pré-établis. Aussi Crickillon définit-il l’Histoire cette vieille pute aux innombrables vitrines et la décrit-il traînant son chariot de comédiens. Avec la même rage lyrique, il sape nos dis­cours convenus et nos attitudes concertées. Il pourfend nos égoïsmes. le moije de l’homme contemporain, et restaure la poé­sie dans sa charge : celle de rendre à l’indi­vidu, par l’amour fait poème, sa vraie place, de lui fredonner sa note exacte. Et, comme eût dit Saint-John Perse, sa leçon est d’opti­misme.

Laurent ROBERT

Le Carnet et les Instants n° 73, 15 mai – 15 septembre 1992