Michel LEMOINE, Le Liège de Simenon ; Anne RICHTER, Simenon malgré lui ; Simenon, l’homme, l’univers, la création

Simenon malgré tout

Michel LEMOINE, Le Liège de Simenon, Ed. du CÉFAL, Liège, 1993, 93 p.

Anne RICHTER, Simenon malgré lui, La renaissance du livre, 2002

Simenon, l’homme, l’univers, la création, Editions Complexe, 2002

Peut-on encore écrire sur Georges Si­menon ? Des milliers de pages ont sondé l’homme, ses masques et sa lé­gende soigneusement édifiée de son vivant, ses contradictions et ses ambiguïtés, inter­rogé l’écart entre une personnalité médiocre et une œuvre géniale, longtemps tenue pour réaliste bien qu’elle fût toute nourrie de songes, de rêveries éveillées et de mémoire sensorielle. C’est lorsqu’il prétend se confes­ser directement qu’il se et nous ment le plus — chacun a relevé le peu d’intérêt de son œuvre autobiographique —, c’est lorsqu’il avance masqué, protégé par sa création, qu’il se dévoile. Anne Richter s’emploie à son tour à lire Simenon « entre les lignes », dans un essai pertinent bien qu’empreint d’une morgue irritante. Simenon malgré lui, car cet homme de tous les excès, cet écri­vain pléthorique est paradoxalement habité par le manque, le vertige devant le vide.

Tout se passe en effet comme si l’univers simenonien était doublé d’un monde second, n’affleurant que par moments brefs qui dé­voilent fugitivement une métaphysique.
L’œuvre de cet auteur déchiré,  comme étranger à lui-même, serait hantée par une quête religieuse, hors de toute religion insti­tuée, d’une harmonie perdue dont elle en­tretiendrait la nostalgie. Une quête qui se
réalise dans « l’expérience du monde phy­sique », sous la forme d’une extase maté­rielle ou d’un «somnambulisme lucide», où la sensation devient « mode de connais­sance », voie d’accès à une dimension inex­plorée de la réalité, à un ailleurs qui est ici, dans la vie même enfin acceptée. Cette harmonie brièvement restaurée, il est humaine­ment impossible de s’y installer à demeure — Anne Richter n’en regrette pas moins le côté « timoré » de l’œuvre de Simenon, les audaces calculées d’un écrivain qui recule au dernier moment devant l’abîme et n’est jamais parvenu à « s’accomplir », au contraire de certains de ses personnages. Elle s’étonne aussi qu’il soit partagé entre la peur et l’envie de se connaître, qu’il multi­plie les masques et que ce soit « en parlant des autres qu’il parvient parfois à se défi­nir » : n’est-ce pas le contraire qui serait étonnant, et n’est-ce pas notre lot à tous ? S’il avait pu dire une fois pour toutes ce qu’il s’est « contenté » de suggérer magistra­lement, Simenon aurait-il écrit, tout sim­plement? N’est-ce pas cette impossibilité de se réconcilier avec lui-même qui a rendu l’œuvre possible?

Anne Richter exagère quand elle prétend découvrir ce que personne n’avait vu avant elle, car on trouvera maints échos de ses analyses dans les études qui composent Si­menon, l’homme, l’univers, la création. Le ca­talogue de la récente exposition liégeoise, qui sert aussi de carte de visite au Fonds Si­menon de l’Université de Liège, fait le tour de tous les aspects de la vie et de l’œuvre du romancier, sans omettre ses débuts de jour­naliste à laGazette de Liège, les romans po­pulaires de jeunesse écrits sous trente pseu­donymes, les « romans durs » ni les œuvres autobiographiques, au prix de la reprise de certains poncifs, d’un survol hâtif (Simenon grand reporter) ou d’une dissertation acadé­mique (sur le style et l’esthétique). Les meilleurs articles sont ceux qui analysent la série des Maigret et la diffusion de l’œuvre (redoutable homme d’affaires, Simenon eut très tôt un sens poussé du marketing et de sa publicité) ; le plus décevant, sur les adap­tations de Simenon au cinéma, se résume à une compilation de titres, de vedettes et d’avis critiques. Ce «beau livre» n’en séduit pas moins tout à fait par sa réalisation soi­gnée et son iconographie somptueuse, qui fait la part belle aux couvertures pimpantes et colorées des romans de Simenon parus dans toutes les langues, dont l’inventivité graphique souvent négligée mériterait à elle seule un essai.

Dans une bonne étude qui figure également dans ce livre, Michel Lemoine rappelle à quel point le rendu romanesque des lieux chez Simenon est affaire d’imprégnation et de recréation. Le Liège de Simenon du même auteur éclaire donc davantage la ville par l’écrivain que l’écrivain par la ville. Cette li­mite posée, d’ailleurs honnêtement assumée par Michel Lemoine, il y a un véritable plaisir à déambuler dans ce recueil intelli­gemment composé, qui met en regard ex­traits de l’œuvre et cartes postales d’époque (on déplore d’autant plus des tirages un peu grisâtres). Le Liège où Simenon a grandi est encore une ville du XIXe siècle, c’est surtout une ville d’avant son massacre par les pro­moteurs, d’avant la reconstruction des Guillemins, le trou de la Place Saint-Lam­bert et la destruction de Bavière. Sans ja­mais jouer la carte facile de la nostalgie, ce petit livre l’entretient à sa manière.

Thierry HORGUELIN

Le Carnet et les Instants n° 81, 15 janvier – 15 mars 1994