Bande dessinée et cinéma : une longue, tumultueuse mais prometteuse histoire d’amour

spielberg tintin

Tintin et le cap­i­taine Had­dock filmés par Steven Spiel­berg

Si dans la grille de clas­si­fi­ca­tion des arts, les cas­es 7 et 9 sont dis­tantes et dis­tinctes, dans leur his­toire, il n’en est rien ! En effet, le sep­tième art – le ciné­ma – et le neu­vième art – la bande dess­inée – se mêlent dès leurs orig­ines. Les pio­nniers du dessin ani­mé étaient des dessi­na­teurs recon­nus en leur temps ! Ou devrait-on dire que les pio­nniers de la bande dess­inée firent par­tie des pre­miers réal­isa­teurs de l’histoire du ciné­ma d’animation ? Revenons sur ce qui unit les deux arts, ce qu’il s’est passé en Amérique et en Europe tout au long du siè­cle passé pour enfin par­ler de l’ici et main­tenant : les adap­ta­tions belges de bande dess­inée au ciné­ma et leur avenir promet­teur.

Une aventure séduisante 

Les adap­ta­tions ciné­matographiques de bande dess­inée se mul­ti­plient jusqu’à paraître l’incontournable suite logique d’un album à suc­cès. Il est vrai que le pas­sage d’un médi­um à l’autre se révèle séduisant au vu des procédés com­muns  qui entrent dans leur con­cep­tion : deux arts séquen­tiels où se jux­ta­posent dif­férents niveaux nar­rat­ifs ayant recours au sym­bol­isme ou à la métaphore pour exprimer des idées abstraites, des sen­ti­ments ou des émo­tions, et où l’image est lan­gage. Toute­fois, il serait trop sim­pliste de croire en l’idée reçue qu’une bande dess­inée est le sto­ry-board d’un film, car si ces deux médias utilisent un même lan­gage, leur gram­maire est dif­férente.  Si le ciné­ma apporte à la bande dess­inée le son et le mou­ve­ment, cela doit se faire avec pru­dence et rester en har­monie avec l’univers graphique ini­tial. L’âme des per­son­nages doit être respec­tée pour que l’adaptation soit un suc­cès. En out­re, le rap­port au temps de nar­ra­tion change lui aus­si lorsqu’il y a adap­ta­tion. Alors que le lecteur était roi et lisait une BD à son rythme, s’attardant sur l’une ou l’autre planche ou revenant en arrière à l’envi, le réal­isa­teur lui impose main­tenant sa loi par le tem­po du mon­tage qu’il choisit. Adapter une bande dess­inée au ciné­ma est un moyen cer­tain de réjouir un pub­lic de lecteurs con­quis et d’élargir ce pub­lic en ren­dant l’œuvre acces­si­ble à un plus grand nom­bre, mais une bonne adap­ta­tion demande du génie, de la tech­nique et surtout, du respect pour l’œuvre ini­tiale.

Au commencement, ça se passe ailleurs 

Out­re-Atlan­tique : la bande-dess­inée et le ciné­ma se ren­con­trent dès leurs pre­miers pas puisque l’un des pio­nniers dans les deux domaines, Win­sor McCay, réalise en 1911 déjà l’un des pre­miers dessins ani­més améri­cains à par­tir de la célèbre bande dess­inée Lit­tle Nemo in Slum­ber­land dont il est l’auteur.  Si la démarche de McCay s’inscrit bien dans l’innovation artis­tique, la suite aux USA vis­era surtout la rentabil­ité d’une opéra­tion à faible risque. Ain­si, à la manière des péri­odiques fidélisant leurs lecteurs grâce à l’insertion entre leurs pages de dai­ly strips et Sun­day strips (les deux grandes branch­es à l’origine des comics strips ou comics, ter­mes désig­nant aujourd’hui le genre de la bande dess­inée aux USA), les maisons de pro­duc­tion et les ciné­mas voient un bon moyen de fidélis­er leurs spec­ta­teurs en dif­fu­sant chaque semaine, avant le film, un feuil­leton (ser­i­al) sou­vent adap­té d’un comics. Ain­si appa­rais­sent à l’écran Flash Gor­don, Cap­tain Amer­i­ca ou encore Bat­man, héros bien con­nus et têtes d’affiches récur­rentes, en Europe égale­ment. Que les affi­ciona­dos des super-héros US se réjouis­sent, les pro­duc­tions DC Comics et Mar­vel sont plan­i­fiées jusqu’en 2020.

Les débuts, de ce côté de l’Atlantique

En Europe, l’histoire du dessin ani­mé com­mence plus ou moins au même moment qu’en Amérique avec le Français Emile Cohl, un célèbre car­i­ca­tur­iste qui puise dans ses pro­pres travaux dess­inés pour réalis­er ses pre­miers films ani­més : les deux mon­des com­mu­niquent dès leurs débuts ici aus­si. Mais faisons un bond dans le temps, pas­sons les prémiss­es des deux arts pour observ­er ce qu’il arrive aux héros de la bande dess­inée de l’école fran­co-belge dite clas­sique dès la deux­ième moitié du XXe siè­cle. Car nos reporters, petits hommes bleus ou cow­boys soli­taires s’animent sur nos écrans et s’exportent dans les salles du monde entier depuis de nom­breuses années eux aus­si. S’animent, c’est le mot puisque les pre­miers trans­ferts d’un médi­um à l’autre se sont faits sous la forme du dessin ani­mé. L’une des car­ac­téris­tiques les plus mar­quantes des héros de BD étant leur physique aux traits sou­vent exagérés qui leur don­nent cet aspect car­i­cat­ur­al cher aux lecteurs, une adap­ta­tion en images réelles avec des acteurs ressem­blant plus ou moins aux per­son­nages qu’ils incar­nent sem­ble trop risquée. Nous rap­pelons ici les pre­mières ani­ma­tions de Tintin en 1947 dans Le Crabe aux pinces d’or (film d’animation réal­isé avec des poupées de chif­fon par Claude Mis­onne), des Schtroumpfs en 1965 dans Les Aven­tures des Schtroumpfs (cinq épisodes en noir et blanc adap­tés des albums par Eddy Rys­sack et Mau­rice Rosy), d’Astérix et Obélix par Ray Goossens pour Dar­gaud et Belvi­sion en 1967 avec Astérix le Gaulois et de Lucky Luke par ses scé­nar­iste et dessi­na­teur René Goscin­ny et Mor­ris en 1971 dans Daisy Town aux Stu­dios Belvi­sion. Le recours à l’animation sem­ble donc être le moyen le plus aisé de don­ner la vie aux per­son­nages de papi­er, mais grâce à la per­for­mance de Jean-Pierre Tal­bot, les fans de notre reporter nation­al ont quand même eu la chance de voir Tintin « en chair et en os » très vite à l’écran dans Tintin et le mys­tère de la Toi­son d’or en 1961 et Tintin et les oranges bleues en 1964, respec­tive­ment par les réal­isa­teurs Jean-Jacques Vierne et Philippe Con­droy­er via l’Alliance de Pro­duc­tion ciné­matographique. Qu’il s’agisse de dessins ani­més dans lesquels évolu­ent les per­son­nages dess­inés ou de films en images réelles dans lesquels les acteurs se gri­ment pour représen­ter au mieux les per­son­nages, la machine était lancée !

De retour en Amérique, un peu plus tard 

spileberg le secret de la licorne affiche filmL’évolution tech­nologique aidant, une infinité de pos­si­bil­ités nou­velles se sont offertes aux réal­isa­teurs. Ain­si sont apparus des films aux acteurs hybrides à la fois en 3D et en 2D. Nous citerons ici l’hollywoodien Les Schtroumpfs (The Smurfs aux stu­dios Colum­bia Pic­tures et Sony Pic­tures Ani­ma­tions) de Raja Gos­nell sor­ti en 2011 et dans lequel un Gargamel en chair (l’acteur Hank Azaria) se lance à la pour­suite de petits hommes bleus virtuels. Et nous rap­pellerons que ce n’est qu’après 30 ans de réflex­ion que Steven Spiel­berg s’est dit séduit par la nou­velle tech­nique de la per­for­mance cap­ture pro­posée par Peter Jack­son pour repro­duire fidèle­ment le monde imag­iné par Hergé et adapter enfin au ciné­ma le dip­tyque Le Secret de la Licorne et Le Tré­sor de Rack­ham le rouge dans Les Aven­tures de Tintin : le secret de la Licorne sor­ti en 2012. Le pas­sage des effets spé­ci­aux clas­siques aux effets numériques a donc été décisif. Notons qu’une tech­nique nou­velle ne sup­plante pas for­cé­ment une anci­enne, et que depuis quelques années, de plus en plus de procédés d’animation appa­rais­sent et cohab­itent sous le nom générique de film d’animation.

Au même moment, en France 

Si Tintin et les Schtroumpfs sont belges, les réal­isa­teurs des films cités ci-dessus ne le sont pas. On note en effet une ten­dance des maisons de pro­duc­tion étrangères à « récupér­er » nos héros de bande dess­inée récur­rents. Cela peut se pass­er pour la rai­son la plus noble : un réal­isa­teur étranger con­naît et appré­cie un héros de l’école fran­co-belge et décide d’en acheter les droits d’adaptation avec le rêve d’en repro­duire  fidèle­ment l’univers au ciné­ma, comme ce fut le cas de Spiel­berg à qui Hergé accor­dait toute sa con­fi­ance. Les cri­tiques sont mit­igés quant au car­ac­tère fidèle de la resti­tu­tion, mais suite à un échange épis­to­laire avec le réal­isa­teur améri­cain, Hergé con­fie à un ami : « Je sais que je risque de ne pas recon­naître mes per­son­nages, mais Spiel­berg est un créa­teur et je veux lui accorder ma con­fi­ance ». Toute­fois, on par­le plus sou­vent du côté « poule aux œufs d’or » qui séduit notam­ment nos voisins français. En effet, suite au suc­cès d’un Astérix et Obélix, mis­sion Cléopâtre adap­té au ciné­ma par Alain Cha­bat en 2002 (14 mil­lions d’entrées en France) ou  du Petit Nico­las porté à l’écran par Lau­rent Tirard en 2009 (5 mil­lions et demi d’entrées en France), les maisons de pro­duc­tion français­es sont con­va­in­cues que le filon est à creuser ; et il leur suf­fit de ten­dre la main (et le porte­feuille) vers le pat­ri­moine du pays d’à côté. Ils en ont les moyens et tout à y gag­n­er puisqu’adapter une bande dess­inée au ciné­ma vise un pub­lic con­quis, sus­cep­ti­ble de devenir con­som­ma­teur de l’adaptation. Notons qu’aux ama­teurs de la bande dess­inée, s’ajoutent un poten­tielle­ment très large pub­lic n’ayant pas encore eu l’occasion de décou­vrir l’univers de la BD et voy­ant dans le film une façon détournée d’y par­venir ; mais aus­si une part de cinéphiles désireux de décou­vrir une nou­velle œuvre quelle qu’en soit l’origine. Si ce poten­tiel pub­lic élar­gi est du pain bénit pour les maisons de pro­duc­tion, c’est égale­ment une aubaine pour les auteurs de ban­des dess­inées qui, de cette façon, ont la pos­si­bil­ité de dif­fuser plus large­ment leurs œuvres. Ain­si, en un peu plus de 10 ans seule­ment, sont passés à l’écran, avec des for­tunes divers­es, la plu­part de nos héros fran­co-belges : le Mar­supil­a­mi, L’Elève Ducobu, Boule et Bill, Blue­ber­ry, Largo Winch, Izno­goud, Lucky Luke, et récem­ment Benoît Brise­fer. Il sem­blerait qu’à l’instar des super maisons de pro­duc­tion améri­caines, les pro­duc­teurs français aient pris le par­ti de tourn­er ces films en images réelles et se soient détournés du film d’animation, a pri­ori moins des­tiné à fournir des block­busters. De plus, ces per­son­nages ne sont pas les héros d’un album unique mais de toute une série d’aventures ; si le pre­mier opus a plu, une suite est facile­ment envis­age­able et cer­taine­ment rentable pour les maisons de pro­duc­tion. Aucune rai­son pour elles de s’arrêter en si bon chemin ; l’avenir des piliers de la bande dess­inée fran­co-belge dans les salles obscures est donc assuré, même s’il fera plus sou­vent le bon­heur des enfants que de leurs par­ents.

L’édition franco-belge, un vent de changement 

Aujourd’hui, il est virtuelle­ment pos­si­ble de con­fér­er le mou­ve­ment à n’importe quel style esthé­tique grâce à l’évolution des tech­nolo­gies de créa­tion et de pro­duc­tion dans le domaine des arts graphiques ; et si les tech­niques de base de l’animation restent les mêmes, chaque mise en œuvre est spé­ci­fique au pro­jet con­cerné, ce qui con­fère à toute adap­ta­tion d’œuvre graphique orig­i­nale un statut de « qua­si-pro­to­type ». Les auteurs de la nou­velle généra­tion de la bande dess­inée ne sont pas en reste lorsqu’il s’agit de se lancer dans de nou­velles expéri­ences. Cette nou­velle généra­tion se trou­ve être l’héritière des grands change­ments opérés lors du tour­nant des années 80 par le monde édi­to­r­i­al de la bande dess­inée. Suite à l’émergence des graph­ic nov­els aux USA où Will Eis­ner est le pre­mier à insér­er l’appellation sur la cou­ver­ture d’une de ses œuvres (A con­tract with God and Oth­er Ten­e­ment Sto­ries parue en 1978 chez Baron­net), il y a du mou­ve­ment dans le paysage mon­di­al de l’édition de la bande dess­inée. Pour rap­pel, le genre du graph­ic nov­el est né en con­tes­ta­tion des comics et cher­chait à se fray­er un chemin vers les tables des librairies générales en pro­posant, à l’origine, des ouvrages se dif­féren­ciant de la pro­duc­tion de bande dess­inée courante tant par le con­tenu (des œuvres plus con­fi­den­tielles ancrées dans une réal­ité sociale et des­tinées à un pub­lic adulte) que par la forme (un for­mat plus petit, une cou­ver­ture sou­ple, le refus de la couleur, un plus grand nom­bre de pages, une mise en page dif­férente où le rap­port entre texte et dessin est plus libre). La scène édi­to­ri­ale fran­co-belge ayant sous-estimé le genre a mal négo­cié ce tour­nant et s’est trou­vée à la traîne, préférant se can­ton­ner dans l’édition des ban­des dess­inées « clas­siques ».  L’adjectif se réfère ici au for­matage pro­gres­sif de la bande dess­inée fran­coph­o­ne au for­mat 48CC (comme l’a bap­tisée Jean-Christophe Menu de L’Association pour 48 pages car­ton­né en couleurs) qui répondait aux lois du marché : en pro­duisant des œuvres stan­dard­is­ées et uni­formes, au con­tenu poli­tique­ment cor­rect et tout pub­lic, fidélisant le lec­torat grâce à la pub­li­ca­tion d’une série autour d’un même héros, les maisons d’édition min­imi­saient la prise de risque et étaient cer­taines d’engranger du prof­it. Cer­tains se sont pour­tant lassés de cette con­for­mité et des maisons d’édition dites « indépen­dantes »  ou « alter­na­tives » sont nées et ont lais­sé la chance aux auteurs d’œuvres plus per­son­nelles, plus « arti­sanales » de ren­con­tr­er un pub­lic dif­férent de celui habituelle­ment lecteur de bande dess­inée. Ain­si sont apparus sur la scène fran­co-belge d’une part, le genre du roman graphique et d’autre part, des labels alter­nat­ifs tels que Futur­opo­lis, L’Association, Ego comme x, Les Requins Marteaux, le Frémok … et de nou­velles col­lec­tions au sein des grandes maisons d’édition qui se sont tar­di­ve­ment repo­si­tion­nées.

Dans les salles de cinéma, du changement également, l’exemple de Persepolis

Marjane Satrapi

Mar­jane Satrapi ©Maria Ortiz

A l’instar du monde édi­to­r­i­al, le ciné­ma s’intéresse lui aus­si depuis une dizaine d’années au roman graphique. Le suc­cès de l’adaptation ciné­matographique d’un roman graphique a été démon­tré en 2007 avec l’adaptation de Perse­po­lis (qua­tre vol­umes édités entre 2000 et 2003 par L’Association) de Mar­jane Satrapi qu’elle a elle-même copro­duite avec Vin­cent Paron­naud (aus­si con­nu sous le nom de plume de Win­sh­luss) et qui a con­nu pas moins de 28 nom­i­na­tions dans des fes­ti­vals pres­tigieux et a rem­porté 11 prix (nous citerons le Prix du jury au Fes­ti­val de Cannes en 2007, les Césars de la meilleure pre­mière œuvre et de la meilleure adap­ta­tion en 2008). L’œuvre, par sa qual­ité tant dans sa ver­sion papi­er qu’animée et par l’importance de son rôle dans l’histoire des adap­ta­tions de la bande dess­inée con­tem­po­raine au ciné­ma, mérite que nous nous y attar­dions. Perse­po­lis, c’est le réc­it auto­bi­ographique de Mar­jane, née en 1969 en Iran dans une famille mod­erne et cul­tivée qui assiste aux trou­bles qui vont men­er à la révo­lu­tion islamique et à la chute du Chah en 1979. Elle sera envoyée en Autriche pour pour­suiv­re ses études en sécu­rité. C’est un jour­nal de bord au graphisme sim­ple mais per­cu­tant dans lequel sont décrits tous ces événe­ments poignants sur un ton drôle et triste à la fois qui restera gravé dans l’esprit de lecteurs du monde entier puisqu’il a été traduit en une ving­taine de langues déjà. Des images en noir et blanc, un humour féroce pour ques­tion­ner une société sur des thèmes aus­si divers que l’enfance, la poli­tique, la reli­gion, l’exil, l’adolescence et la recherche d’identité. Perse­po­lis, c’est aus­si une his­toire de pre­mières. Pre­mière bande dess­inée d’un(e) auteur(e) iranien(ne) mais aus­si pre­mière auto­bi­ogra­phie ani­mée. Afin de porter son auto­bi­ogra­phie à l’écran, Mar­jane Satrapi s’est alliée au bédéiste Vin­cent Paron­naud et à une équipe de pas moins de 90 per­son­nes. Il lui a fal­lu 3  ans et 80.000 dessins pour trans­pos­er, sans effets spé­ci­aux mais avec des voix de stars (Cather­ine Deneuve, Chiara Mas­troian­ni, Danielle Dar­rieux…), son his­toire au ciné­ma : sa bande dess­inée n’étant pas le sto­ry-board du film, il a fal­lu redessin­er, se repo­si­tion­ner, trou­ver le ton pour ne pas pré­ten­dre faire le por­trait d’une généra­tion mais rester fidèle à l’intention de départ qui était de faire le por­trait d’une jeune femme ayant « vécu en des temps intéres­sants ». En pas­sant d’un médi­um à l’autre, le rap­port qu’entretenait Mar­jane Satrapi à l’histoire a changé selon elle, car elle a vu les per­son­nages se détach­er d’elle. Elle con­sid­ère l’expérience comme frôlant la schiz­o­phrénie puisque devant l’équipe du tour­nage elle ne pou­vait plus sim­ple­ment dire « moi je » mais devait dire « elle » pour désign­er l’héroïne. Son per­son­nage en est réelle­ment devenu un. Pour le spec­ta­teur, il s’agit tou­jours d’une auto­bi­ogra­phie, le pacte est respec­té, mais pour l’auteure c’est devenu une fic­tion. La vision lucide et le trait de Mar­jane Satrapi alliés au génie de Vin­cent Par­ronaud font de Perse­po­lis-film une œuvre qui, pour repren­dre les mots de Thomas Sotinel dans un arti­cle paru dans le Monde le 27 juin 2007, « cir­cule sans effort appar­ent entre la tragédie his­torique et la comédie famil­iale, entre le drame vu par les yeux d’un enfant et la satire sociale ». Quant à l’apport de la ver­sion ani­mée à la ver­sion papi­er, même si la bande dess­inée avait déjà con­quis un pub­lic cer­tain (les libraires con­sta­tent en effet que les con­som­ma­teurs acquérant un exem­plaire de l’ouvrage ne sont pas tou­jours des lecteurs de bande dess­inée en temps nor­mal), l’adaptation a per­mis de touch­er un pub­lic plus large encore. Fier de ce suc­cès, le duo ne s’est pas arrêté là puisqu’en 2011 est sor­ti un deux­ième film adap­tant une bande dess­inée de Mar­jane Satrapi, Poulet aux prunes. Un film en images réelles cette fois qui racon­te de façon romancée la triste et poé­tique his­toire du grand-oncle de Mar­jane, Nass­er Ali Khan (joué par Math­ieu Amal­ric) qui décide de se laiss­er mourir après la perte de son vio­lon.

En Belgique, au présent 

couleur de peau miel

Extrait de Couleur de peau : miel

D’une auto­bi­ogra­phie ani­mée entière­ment réal­isée en France par une auteure qui se sent française même si elle n’en a pas la nation­al­ité, pas­sons à une autre auto­bi­ogra­phie ani­mée, adap­tée quant à elle d’une bande dess­inée plus proche de chez nous : Couleur de peau : miel de Jung coréal­isée avec Lau­rent Boileau. Jung est un auteur de bande dess­inée accom­pli qui depuis une ving­taine d’années abor­de les thèmes du déracin­e­ment, de l’abandon, de l’Asie, de l’identité et de la fratrie : thèmes qui lui sont chers car ils lui sont fam­i­liers. En effet, né en Corée du Sud en 1965, le petit Jung a été aban­don­né par ses par­ents biologiques et adop­té en 1971 par une famille belge au sein de laque­lle il a gran­di et s’est épanoui, avec dif­fi­culté par­fois. C’est cette his­toire, son his­toire, qu’il a décidé de racon­ter dans le roman graphique Couleur de peau : miel paru en 2007 (suivi d’un tome II en 2008 et d’un tome III en 2013)  chez Quad­rants. Par le biais d’un dia­logue entre le Jung adulte et le Jung enfant, empreint d’autodérision, l’auteur revient sur les grands ques­tion­nements ayant jalon­né son exis­tence : l’abandon, le refus des orig­ines, l’autodestruction, le rat­tache­ment à une autre cul­ture (japon­aise ici), la fig­ure de la mère adop­tive, celle de la mère biologique, l’intégration dans une nou­velle fratrie, l’acceptation des mix­ités et la recon­struc­tion de soi. « Le dessin a tou­jours été pour moi un for­mi­da­ble moyen d’évasion, aus­si un refuge (…) Tout ce qui me déplai­sait dans la réal­ité, je le fai­sais dis­paraître. Je me recréais un monde dont je deve­nais le chef d’orchestre ». Une quête iden­ti­taire qui s’est pro­longée au ciné­ma à l’initiative de Lau­rent Boileau, réal­isa­teur de doc­u­men­taires et chroniqueur pour actuabd.com, qui a été touché par l’histoire de Jung racon­tée avec ironie et recul dans le roman graphique et frap­pé par le poten­tiel uni­versel du réc­it. C’est d’ailleurs dans cette optique-là que les deux hommes se sont attelés à la tâche : s’appuyer sur l’histoire per­son­nelle de Jung sans la trahir, mais en cher­chant à la ren­dre plus uni­verselle ; évo­quer, au-delà des prob­lèmes pro­pres à l’adoption, l’acceptation de soi et la dif­férence. Couleur de peau : miel-film, une copro­duc­tion fran­co-bel­go-coréenne, est à la fois la même his­toire et le pro­longe­ment des deux pre­miers tomes de la bande dess­inée. Pour Jung, il s’agit d’un proces­sus organique qui ne lui per­met plus de dis­soci­er la BD du film, il s’agit de la même his­toire con­tée avec des out­ils dif­férents où la tech­nique s’est mise au ser­vice de l’histoire. Com­mencé en 2008 et sor­ti en 2012, le pro­jet de ce film hybride –  à l’instar de la quête iden­ti­taire qu’il racon­te – s’est révélé en con­stante évo­lu­tion jusqu’à devenir un objet final atyp­ique où le gros de l’animation est en 3D avec un ren­du 2D où se mêlent images 2D et 3D, images réelles et images fix­es. Selon l’auteur, chaque élé­ment s’est imposé au cas par cas parce que c’était la meilleure façon de racon­ter l’histoire de cette scène-là. Ain­si l’histoire de la famille s’étoffe-t-elle d’images d’archive en Super 8 ; les par­ties oniriques s’animent en 2D et per­me­t­tent d’évoquer les fan­tasmes du petit Jung qui des­sine pour s’évader, des pris­es de vue réelles du retour en Corée per­me­t­tent d’intégrer au film une réflex­ion au présent … un mélange de tech­niques qui strat­i­fie et trans­pose les dif­férents niveaux nar­rat­ifs de la BD sans per­dre le spec­ta­teur. De l’avis de l’auteur, le film va par­fois plus loin que le roman graphique : le mou­ve­ment, les voix, le bruitage, la couleur, la musique, le rythme de la nar­ra­tion et des plans enrichissent la charge émo­tion­nelle de l’histoire.

Autre his­toire d’adaptation fran­co-belge : celle de Le Bleu est une couleur chaude de la nomade Julie Maroh (auteure d’origine française ayant étudié et vécu à Brux­elles) devenu au ciné­ma La Vie d’Adèle par le réal­isa­teur français Abdel­latif Kechiche. Le roman graphique, paru en 2010 aux Edi­tions Glé­nat et pour lequel Julie Maroh avait obtenu une bourse d’aide aux pro­jets en BD de la Fédéra­tion Wal­lonie Brux­elles, fait le réc­it de l’histoire d’amour com­pliquée entre les jeunes Clé­men­tine et Emma. Des dessins en noir, blanc et … bleu (comme les cheveux d’Emma) qui abor­dent les thèmes de l’homosexualité (sa décou­verte, son rejet et son accep­ta­tion par soi et par les autres), de l’amour, de la rup­ture, de la jalousie, de la révolte, de l’adolescence et de l’entrée dans le monde des adultes. Le Bleu est une couleur chaude est empli de sen­ti­ments purs mais pour­tant frag­iles qui font de la bande dess­inée un ouvrage touchant le lecteur, quel qu’il soit. C’est cette his­toire d’amour absolue qui a touché Abdel­latif Kechiche lors de la lec­ture du roman graphique et qui l’a poussé à con­tac­ter Julie Maroh pour qu’elle lui cède les droits d’adaptation en 2011. Toute­fois les ter­mes de la négo­ci­a­tion étaient clairs : Julie Maroh et Abdel­latif Kechiche sont deux artistes qui respectent mutuelle­ment le tra­vail de l’autre, mais l’histoire n’appartenait plus à Julie Maroh, Abdel­latif Kechiche pou­vait l’adapter libre­ment. Ce qu’il a fait. Ain­si en 2013 est sor­ti le film La Vie d’Adèle (l’héroïne, Clé­men­tine, a tro­qué son prénom pour celui de l’actrice l’incarnant : Adèle Exar­chopou­los ; tan­dis qu’Emma garde son prénom  et est jouée par Léa Sey­doux), copro­duit par les maisons France 2 Ciné­ma, Scope Pic­tures, Geneviève Lemal, Ver­ti­go Films, Andrès Mar­tin et la RTBF, et lau­réat de la Palme d’Or au Fes­ti­val de Cannes la même année. Le Bleu est une couleur chaude et La Vie d’Adèle sont donc deux œuvres qui parta­gent une orig­ine com­mune mais con­nais­sent une évo­lu­tion dif­férente, en accord avec leurs auteurs. Sur son blog, Julie Maroh com­mente « pour moi, cette adap­ta­tion est une autre version/vision/réalité d’une même his­toire. Aucune ne pour­ra anni­hiler l’autre». Si Abel­latif Kechiche garde l’histoire d’amour comme fil rouge de son film, il choisit toute­fois de met­tre l’accent sur deux élé­ments restés dis­crets dans le roman graphique : la dif­férence prob­lé­ma­tique de classe sociale des jeunes filles et leur voca­tion pro­fes­sion­nelle (insti­tutrice pour l’une, pein­tre pour l’autre) qui tient bon mal­gré les déboires de leur vie privée. Il s’émancipe donc large­ment de l’œuvre orig­i­nale mais en l’enrichissant à sa façon ; il s’agit bien d’une adap­ta­tion libre du roman.

Si ces artistes ont eu la chance de se ren­con­tr­er et de trou­ver le moyen de con­cré­tis­er leur rêve d’adaptation, les cir­con­stances ne sont pas tou­jours prop­ices à de telles réal­i­sa­tions. Alors, afin de per­me­t­tre aux auteurs indépen­dants d’explorer le médi­um du ciné­ma en adap­tant leur bande dess­inée tout en respec­tant leurs choix artis­tiques, cer­taines struc­tures se sont mis­es en place. Il y a notam­ment le Lab­o­ra­toire des Images en France (avec Car­gofilms et Canal +) créé par Chris­t­ian Jan­i­cot et met­tant en rap­port auteurs de bande dess­inée et étu­di­ants d’écoles d’art réputées. C’est dans ce cadre que le Belge Eric Lam­bé a coréal­isé, avec des étu­di­ants de l’Ecole Supérieure d’Infographie Albert Jacquard (Namur) en 2012, le film Deux îles directe­ment inspiré de sa bande dess­inée Le Fils du Roi éditée au Frémok la même année. Cette bande dess­inée a été réal­isée seule­ment à l’aide d’un bic bleu et d’un bic noir, des plus ordi­naires. Mais elle pos­sède de ce fait une icono­gra­phie puis­sante qui a attiré l’attention de Chris­t­ian Jan­i­cot qui y a vu un ter­ri­toire d’expérimentation par­ti­c­ulière­ment prop­ice à l’élaboration d’un film d’animation.  C’est une œuvre d’art brut aux lumières, vol­umes, tex­tures par­ti­c­uliers qui a représen­té un défi pour les étu­di­ants tra­vail­lant sur le pro­jet. Il leur a fal­lu un mois de tra­vail acharné pour trou­ver une tech­nique infor­ma­tique capa­ble de ren­dre un visuel d’une même qual­ité que celui du livre. Mais ils ont réus­si et Deux îles a reçu le prix du meilleur film court d’animation étu­di­ants et du meilleur film court d’animation belge au fes­ti­val Ani­ma. Un titre dif­férent pour une œuvre qui selon Eric Lam­bé ne doit pas être vue comme une adap­ta­tion de la BD à pro­pre­ment par­ler mais plutôt une excrois­sance, un pro­duit dérivé. « Deux îles ren­voie directe­ment aux deux empreintes que lais­sent l’homme et la femme dans le blanc du pas­sage pié­ton. En zoomant sur celles-ci, elles devi­en­nent comme deux corps entourés d’eau : deux îles vues du ciel. Plus loin dans le film on pénètre dans l’un des corps-îles, celui de l’homme, devenu ville ». Out­re le fait de ne plus être Dieu devant la feuille de papi­er mais de devoir s’intégrer à une équipe et le défi de con­fér­er le mou­ve­ment à ses dessins, la plus grande dif­fi­culté à laque­lle a été con­fron­té Eric Lam­bé s’est trou­vée dans la dimen­sion sonore à don­ner au pro­jet. Il a donc fait appel à Pierre-Jean Bau­doin en lui pro­posant de s’inspirer des com­po­si­tions d’Erik Satie et d’Arnold Schön­berg, ce qui donne une musique min­i­mal­iste et inquié­tante qui s’accorde par­faite­ment à l’univers du film.

En Belgique, peut-être 

Le ter­ri­toire regorge d’acteurs promet­teurs pour l’avenir des adap­tions de BD belges au ciné­ma puisqu’un petit nom­bre de nos com­pa­tri­otes s’illustrent dans les deux domaines. C’est le cas notam­ment du Brux­el­lois Philippe de Pier­pont qui a régulière­ment col­laboré avec Eric Lam­bé dans l’écriture de ban­des dess­inées (Sifr en 1998 chez Amok, Alber­to G. en 2008 chez FRMK et Le Seuil, La Pluie en 2005 chez Cast­er­man, Un voy­age en 2008 chez Futur­opo­lis et bien­tôt Paysages après la bataille) et qui, en plus d’être le réal­isa­teur de plusieurs doc­u­men­taires primés (nous citerons La Ville invis­i­ble en 2000 et La vie est un jeu de cartes en 2003), est aus­si un réal­isa­teur de films. Après avoir tra­vail­lé avec les frères Dar­d­enne pour La Promesse en 1995 et L’Héritier (un court métrage dont il est le réal­isa­teur en 1999 et qui fut pro­duit par les frères Dar­d­enne), il s’est lancé dans l’adaptation d’un roman d’Amélie Sarn, Elle ne pleure pas, elle chante. Le film éponyme pro­duit par Iota Pro­duc­tion est sor­ti en 2011 et a été sélec­tion­né dans de nom­breux fes­ti­vals inter­na­tionaux ; l’actrice Eri­ka Sainte a d’ailleurs reçu le Magritte du meilleur espoir féminin en 2012. Après ce film rela­tant le moment où une jeune femme ayant été vic­time d’abus sex­uels décide de pren­dre pos­ses­sion de son des­tin, Philippe De Pier­pont se lance dans un nou­veau pro­jet de long métrage, tou­jours avec Iota Pro­duc­tion : son deux­ième film Bee, Lucky ! est main­tenant en cours de réal­i­sa­tion et sor­ti­ra dans nos salles fin 2015. Dans Bee, Lucky !,  nous suiv­rons le réc­it ini­ti­a­tique des jeunes acteurs Mar­tin Nis­sen et Arthur Buyssens dont les per­son­nages se lan­cent dans une fuite en avant pour se sor­tir d’un bocal famil­ial étouf­fant. Autre réal­isatrice plutôt con­nue pour ses doc­u­men­taires : la Lié­geoise San­drine Dryvers qui s’essaye au genre du roman graphique avec Aurélia Mau­rice pour Sainte vio­lence (pro­jet en cours) et qui s’est illus­trée dans le domaine du doc­u­men­taire (Punk pic­nic en 1998, Alter Egaux en 1999, Feu ma mère en 2002 et Nais­sance. Let­tre filmée à ma fille en 2010) et du court métrage de fic­tion (Le col­lier en 2007). Un pro­jet de long métrage de fic­tion est lui aus­si en cours : Ton cœur qui bat (titre pro­vi­soire), une his­toire d’amour pleine d’embûches où l’amour fini­ra par tri­om­pher. Nous citerons égale­ment le jeune mais tal­entueux Matthieu Don­ck qui s’est illus­tré en bande dess­inée avec la série Schrimp (co-écrite avec Math­ieu Bur­ni­at et Ben­jamin d’Aoust, éditée chez Dar­gaud) dont les deux pre­miers tomes, Schrimp, le grand large et Schrimp, la couleur de l’éternité ont ren­con­tré le suc­cès lors de leurs sor­ties en librairie en 2012. Il est aus­si le réal­isa­teur de plusieurs courts métrages recon­nus par la cri­tique (Ripailles sous le pail­las­son en 2005, Miss­ing en 2007 et Par­touze en 2013) et du long métrage tra­gi-comique Tor­pé­do (2012) dans lequel Michel Ressac (François Damiens) s’invente une famille dans le but de par­ticiper à un con­cours qui lui per­me­t­tra de gag­n­er un repas avec Eddy Mer­ckx. Matthieu Don­ck a pour le moment plusieurs pro­jets sur le feu : deux longs métrages ain­si qu’une série télévisée en col­lab­o­ra­tion avec Ben­jamin d’Aoust et Stéphane Bergmans. Autre Belge ayant plus d’une corde à son arc, le Vervié­tois Hugues Haus­man qui excelle tout autant en tant que comé­di­en, acteur, réal­isa­teur ou auteur de bande dess­inée. Il est l’auteur des Calem­bredaines (une série de car­toon dans le sup­plé­ment Deuzio du jour­nal L’Avenir), du Retour des dimanch­es soirs, de La Larme du clown ain­si que d’Une vie d’acteur. Et le réal­isa­teur de plusieurs courts métrages et cap­sules TV (Fish Trip, Loos­er, +/- 24, Fritkot …) ain­si que du télé­film Bonne année quand même en 2009 (un télé­film cofi­nancé par RTL TVI, une pre­mière sur la scène télévi­suelle belge). Il est actuelle­ment en recherche de finance­ment pour pro­duire son nou­veau film, Made in Bel­gium, une comédie à l’allure déjan­tée avec un cast­ing promet­teur. Enfin nous citerons Noémie Marsi­ly, auteure de bande dess­inée (Fouil­lis Feuil­lu, Nos Restes, 2010 ; Fétiche, Les Requins Marteaux, 2013) et coréal­isatrice de courts métrages d’animation avec Carl Roosens : Caniche en 2010, Autour du lac en 2013, Our lights en 2013, Mous­tique en 2014 et bien­tôt Je ne sens plus rien. Tous chez Zorob­a­bel, un ate­lier de dessin ani­mé et de ciné­ma d’animation qu’il est intéres­sant de not­er car il a été fondé par deux per­son­nes qui sont elles-mêmes auteurs-cinéastes : Del­phine Renard et William Henne. Cet ate­lier qui a fêté ses 20 ans en 2014 pro­pose trois types d’activités : des ate­liers d’initiation aux tech­niques d’animation pour les jeunes et les enfants ; des ate­liers col­lec­tifs d’une durée d’un an, ouverts à tous et pen­dant lesquels le groupe décou­vre et passe par toutes les étapes néces­saires à la réal­i­sa­tion d’un film d’animation ; un ate­lier de pro­duc­tion se posant comme struc­ture d’aide aux auteurs-ani­ma­teurs désireux de réalis­er leur film, ils y trou­vent écoute, con­seil, finance­ment et aide tech­nique. Les réal­i­sa­tions issues des trois pôles ont vis­ité les fes­ti­vals pres­tigieux du monde entier et y reçoivent tou­jours un bel accueil de la cri­tique et du pub­lic. Nous glis­serons un mot égale­ment sur un autre Belge tal­entueux ayant réal­isé avec suc­cès l’adaptation d’une bande dess­inée : Sam Gar­bars­ki qui n’est pas auteur de bande dess­inée mais qui a réal­isé le très beau film Quartiers loin­tains en 2010 avec Jérôme Ton­nerre et Philippe Blas­band en se bas­ant sur le man­ga Harukana Machi’e de Jirô Taniguchi pub­lié en 2002. Dans cette his­toire, Thomas (les acteurs Pas­cal Greg­gory et Léo Legrand), un père de famille cinquan­te­naire, revient par hasard dans le vil­lage de son enfance où il est pris d’un malaise. Il se retrou­ve pro­jeté dans le passé et se réveille dans son corps d’adolescent pour revivre les événe­ments mar­quants de son ado­les­cence tout en gar­dant son esprit d’adulte : le départ de son père, son pre­mier amour … Le fil con­duc­teur de l’histoire tient en une ques­tion : peut-on mod­i­fi­er son passé en le revivant ? Dans le man­ga, l’histoire se passe dans le con­texte par­ti­c­uli­er du Japon des année 60 tan­dis que les réal­isa­teurs, en accord avec l’auteur, ont choisi de ramen­er l’histoire dans un vil­lage français de la même époque. Un défi qu’il fal­lait relever puisque le résul­tat offre un ren­du esthé­tique à la hau­teur de celui du livre, de l’avis de l’auteur.

Ain­si, si peu de nos com­pa­tri­otes se sont attelés à l’adaptation ciné­matographique de leur œuvre graphique sur le sol belge, ce n’est sure­ment pas faute de tal­ent. Comme le sug­gère cette présen­ta­tion non exhaus­tive d’artistes en cours et en quête de créa­tion, les ter­ri­toires wal­lons et brux­el­lois sont faits d’un ter­reau fer­tile aux pro­duc­tions de qual­ité. Con­traire­ment aux grandes maisons de pro­duc­tion français­es et améri­caines – notam­ment – qui pro­posent des adap­tions de BD au con­tenu bon enfant et tout pub­lic, la jeune généra­tion d’auteurs et de réal­isa­teurs fran­co-belge cherche à partager des œuvres plus intimes, une vision du monde qui bien que per­son­nelle est uni­verselle par les thèmes qu’elle abor­de, les solu­tions qu’elle apporte. Et lorsque les cir­con­stances matérielles le per­me­t­tent, elle y arrive. Il ne reste qu’à espér­er que ces cir­con­stances se répè­tent pour qu’auteurs, réal­isa­teurs et struc­tures de pro­duc­tion indépen­dantes osent franchir une nou­velle fois le pas.

Marie-Chris­tine Gob­ert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 185 (2015)