Jean-Baptiste Baronian, L’Apocalypse blanche

La neige était bien sale

Jean-Bap­tiste BARONIAN, L’Apoc­a­lypse blanche, édi­tions Métail­ié, Paris, 2000.

e3d7d1a85eGlauque. Plus glauque que ça, tu meurs. L’Apoc­a­lypse blanche de Jean-Bap­tiste Baron­ian, parue aux édi­tions Métal­lié, c’est une his­toire qui ne quitte jamais ce moment glauque d’a­vant la neige, là où la lumière tombe, devient verdâtre, grisâtre, là où la gri­saille s’opaci­fie et per­met toutes les frayeurs et les crimes aus­si.

Pour Hoff­man, son héros, la suite est pire. Il souf­fre de la mal­adie de la neige. Insen­si­ble aux beautés du fameux man­teau blanc qui re­couvre toutes les petites crass­es quo­ti­di­ennes, il a la chair de poule, grelotte, vit un véri­ta­ble mar­tyre, som­bre dans la dépres­sion. La neige, ce n’est pas la lumière joyeuse et les bon­heurs des bon­hommes de neige au nez de carotte, les batailles rangées entre des goss­es hilares : la neige, c’est la crève et la dépres­sion. Il faut dire que, même sans sa mal­adie de la neige, Hoff­man, le flic quit­té par sa femme Clotilde, le flic cocu­fié par Jean Verkade, son meilleur ami, le flic mis au plac­ard par le Vieux, Hoff­man le héros ne béné­fi­cie pas d’une vie de rêve. Pas de pail­lettes ni de strass pour Hoff­man. Les héros sont très, très, très fatigués. Et c’est dans cette lueur glauque, dans cet état de délabre­ment physique et men­tal que lui échoit l’Af­faire. Rien du tout, a pri­ori. La nièce du Vieux a dis­paru. Une fugue, une his­toire d’amour ado­les­cente ? Ou un rapt cra­puleux à moins qu’il s’agisse d’une nou­velle vic­time des sectes ten­tac­u­laires? Dur, dur d’être polici­er, d’en­quêter sur cette his­toire floue, dans le plus grand se­cret. « L’en­quête risque d’être embarras­sante… Tout ce cli­mat détestable qui règne chez nous, les bavures répétées des forces de l’or­dre, les ten­sions internes, les affaires dé­plorables de pros­ti­tu­tion enfan­tine… »

Oui, on est bien en Bel­gique. On par­court Brux­elles, gare cen­trale, galerie Ago­ra, parvis Saint-Hen­ri, métro Mont­gomery, place Sainte-Cather­ine. La neige sale rend tout plus dif­fi­cile, bien plus dif­fi­cile. Elle envahit tout, Hoff­mann est tran­si, glacé, statu­fié. Un flic de cinquante ans qu’on a lais­sé croupir dans un bureau sans la moin­dre af­faire intéres­sante. En prise avec un patron fana des bel­gi­cismes, qui passe son énergie à repér­er toutes les fautes de langue, à en dé­monter le mécan­isme, à se gauss­er de vous. Et le jour où l’apoc­a­lypse blanche ôte à notre flic les moyens qui lui restent, le voilà aux pris­es avec l’af­faire la plus dif­fi­cile de sa car­rière. Talon­né par son patron qui ne lui passera aucune erreur. Tit­il­lé par le charme frag­ile d’Au­rore Van­der­lo qui n’ac­cepte aucun man­que­ment de l’en­quê­teur cen­sé recher­ché sa fille dis­parue. Lui à qui le nom de Nijin­s­ki ne dit stricte­ment rien, va en­quêter dans l’é­cole d’un ex-danseur de Béjart : une fois de plus, il est con­fron­té à son incul­ture. Pour­chas­sé, pour­suivi, alors qu’il voudrait tant rester au chaud dans sa tanière comme l’an­i­mal blessé qu’il est, le voilà con­traint à par­courir les rues glacées, le voilà par­ti à la chas­se aux témoignages.

L’in­trigue est mince, la solu­tion du rébus un peu rapi­de, mais ce qui intéresse Baro­nian, c’est de son­der l’âme de son person­nage. Et là, on est gâté. Baron­ian sait tout de Hoff­man, de sa vie terne de flic sans en­vergure du com­mis­sari­at cen­tral. Et dans la Bel­gique d’au­jour­d’hui, la descrip­tion des états d’âme d’un flic en train de rater sinon son enquête, du moins sa vie risque de ne pas rater pas sa cible.

Nicole Widart

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°115 (2001)