Jean-Baptiste Baronian, Le Vent du Nord

Les maquillages de l’histoire

Jean-Baptiste BARONIAN, Le Vent du Nord, Métailié, Paris, 1996.

vent du nordRase campagne : « là où il n’y a ni accident de terrain ni aggloméra­tion » nous dit le Larousse. Et pourtant… Avec Rase campagne, Alexandre Lous trace minutieusement les contours, les aspérités, les accidents de terrain d’une Hesbaye de polar. Nulle part, certes. Mais avec odeurs de tourbe et de lavasse, chemins creux sans attraits, champs de terre grasse où traînent, éparses, quelques fanes de bet­teraves. Nulle part. Des vies sans relief, vis­céralement attachées à des riens, des clichés, des stéréotypes.

C’est là, au milieu de nulle part, entre auto­route et supermarché, que le destin de Jo­seph Laurens, mécano à Hannut, va tanguer vers l’horreur, après avoir louvoyé de mé­diocrité à déchéance misérable. Une pi­toyable carte du pas tendre, lacérée de faits divers, trace un sillon troublé, pas net, dans la vie des faibles gens. Alexandre Lous dé­ploie avec une précision (délectation ?) d’entomologiste les reliefs d’un monde sor­dide sorti de ce nulle part. 

Une Hesbaye de polar, est-ce l’antipode de l’exotisme ? Rien n’est moins sûr : péné­trer dans l’univers de Patrice Laurens en agonie dans son sana, un dancing à Orp-le-Grand, la vie nocturne de Hannut, les bandes de petits mafieux qui se font des coups bas, un petit garage de province, constitue une plongée dans un univers aussi proche qu’étranger. On reconnaît les noms, on a en tête les étendues de champs gras et les odeurs, on devine les parcours et l’ennui qui colle aux choses. On s’offre une grande page de faits divers qui soudain s’interpéné­trent, se nouent, sautent les années pour s’entrecroiser, enfin libérés du réel… Des bandes de tueurs du Brabant wallon au meurtre d’une petite vieille — riche mais si gentille —, assassinée pour son argent, des voitures maquillées, des braquages avortés, toute une petite misère devient une histoire. A défaut d’appartenir à l’Histoire. On l’espère exotique, cette histoire trop proche du quotidien, on les veut loin de nous ces personnages sans envergure, ces truands sans lendemain. Mais on est rat­trapé par les détails généreusement prodi­gués par l’écrivain, des sensations glauques de Joseph Laurens aux descriptions grises des Micheline qu’on surnomme Teuf-Teuf ou des Chantai qui remuent « le bas-ventre, en quête de jouissances nouvelles ». Ça se lit vite, c’est du polar avec toutes les ficelles, bien documenté, et avec, peut-être, quelque chose de plus, d’indéfinissable qui peut faire penser à certains climats très « simenoniens »… Un exercice de style ?

Non loin de là, même éditeur (Métailié), autre collection, autre signature (Jean-Bap­tiste Baronian) et cependant une certaine parenté : Le Vent du Nord est en fait né de la même plume. Pourquoi un pseudonyme pour le polar et le nom authentique pour le roman parus simultanément puisque la qua­trième de couverture de Rase Campagne ne cache pas l’identité réelle d’Alexandre Lous ?

Mystère, mystère, vous avez dit mystère ? Le Vent du Nord est lui aussi écrit à la pre­mière personne, mais, ce « je » semble proche de celui de l’écrivain. Il s’agit de meurtres, également. En quatre-vingt-dix-sept fragments, nous oscillons entre le monde de la terreur enfantine et celui d’un écrivain en attente d’héritage qui aime Verhaeren ou évoque la musique de Ravel. (Une oscillation un peu trop régulière. Un autre exercice de style ?) Novembre, à Knokke-Le-Zoute. A douze ans, le petit Alexandre, malade, en séjour prolongé dans la villa de sa tante Lucienne, « La Reculée », découvre l’autre paysage marin, celui du vent et de la solitude, à l’opposé des draps de bain étendus sur le sable chaud et des concours de châteaux-forts. A douze ans, on cherche encore un trésor dans les dunes, mais, pour Alexandre, c’est un univers effrayant qui surgit. Le sang, la mort, la culpabilité, le soupçon, les odeurs insoutenables, le remake de la « scène primitive » où, soudain, l’amant de sa tante se mue, à ses yeux, en diable : la peur au ventre se mêle aux premiers éveils sexuels pour bousculer l’enfance. Quarante ans plus tard, novembre à Knokke-Le-Zoute. Alexandre attend le ren­dez-vous donné par le notaire pour décou­vrir le testament de sa tante. Allers, retours, terreurs enfantines, dérapages de la mé­moire, nuits opaques d’une vie à l’envers, Le Vent du Nord peut faire gentiment fris­sonner nos fantastiques nuits d’hiver… N’en demandez pas plus.

Nicole Widart

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Article paru dans Le Carnet et les Instants n°95 (1997)