Jean-Baptiste Baronian, Place du jeu de balle

Bruxelles en toutes Lettres

Mario ARISBrux­elles la nuit, Labor, coll. “Brux­elles-Cap­i­tale”, 1994
Jean-Bap­tiste BARONIANPlace du jeu de balle, Labor, coll. “Brux­elles-Cap­i­tale”, 1994
George GARNIRBaedek­er de phys­i­olo­gie brux­el­loise à l’usage des étrangers, Labor, coll. “Brux­elles-Cap­i­tale”, 1994

place-du-jeu-de-balle-103835-264-432-1Si, ces dernières années, Brux­elles a été pris comme cadre et par­fois comme matière même de romans — chez De Deck­er, Baron­ian, Mertens, Dan­nemark, Blas­band, Ver­schoore, Lam­bert et d’autres —, les œuvres mar­quées du carac­tère région­al, sou­vent plus anci­ennes, ont été nég­ligées. Emile Van Bal­berghe et Labor pal­lient cette lacune : Brux­elles passion, Brux­elles déri­sion, Brux­elles lit­téraire, his­torique, anec­do­tique, ironique, Brux­elles désigné du doigt, Brux­elles dans tous ses états, la col­lec­tion « Brux­elles-Cap­i­tale » veut mon­trer tous ces Brux­elles-là ! 

Car il y a à Brux­elles une lit­téra­ture proche des tra­di­tions pop­u­laires par la langue, par la volon­té de ren­dre compte de l’exubé­rance, de l’ap­pétit de vivre des Brux­el­lois, de leur humour. Cette lit­téra­ture a été ou­bliée, peut-être parce que trop proche de cer­tains pon­cifs, d’une cer­taine image cari­caturale mal com­prise, pop­u­lar­isée par Beule­mans et Cop­penolle. Si les Let­tres en Wal­lonie peu­vent s’an­cr­er dans une langue régionale non dépré­ciée (Ver­heggen, par exem­ple), Brux­elles occul­tait ce bâtard de français et de fla­mand, bien qu’Hergé s’en soit sou­vent inspiré.

Quel plaisir aujour­d’hui de relire George Gar­nir, l’un des imper­ti­nents fon­da­teurs du Pourquoi pas ? Gar­nir n’est pas qu’un folk­loriste ; c’est un grand humoriste, de la veine d’Alphonse Allais. Il séduit par son obser­va­tion impi­toy­able de ses sem­blables, son ton fausse­ment empha­tique, la drô­lerie de son ver­nis pseu­do-sci­en­tifique (l’ap­pel aux com­pé­tences d’aus­si émi­nents spécia­listes que le doc­teur X, pro­fesseur de den­tifrice à l’in­sti­tut biologique de Molenbeek-Saint-Jean), le sens de la for­mule (philoso­phie d’un tailleur : « La vie est un pan­talon dont les bretelles sont l’e­spérance »), le goût du calem­bour et de l’a peu près, la volup­té à sec­ouer le fran­çais. (Tout ça pour 115F seule­ment !) Son Baedek­er de phys­i­olo­gie brux­el­loise, qu’on lit avec grand plaisir, s’ef­force aus­si de saisir cette impal­pa­ble réal­ité d’une ville et de l’e­sprit de ceux qui l’habitent. Ton fausse­ment moral­isa­teur et senten­cieux pour Brux­elles la nuit de Mario Aris, Français de Brux­elles, qui entre­prend de dénon­cer les lieux de débauche de la capi­tale dans les années 1860, façon comme une autre d’indi­quer les bonnes adress­es. Com­ment, de café en café, décrire cette descente dans les affres de la débauche ? Là aus­si, l’emphase qui sonne ironique­ment, le sens de la for­mule sont les moyens dont use Aris pour vari­er sans cesse sur une même sit­u­a­tion, « l’im­age la plus repous­sante de la dégra­da­tion » : « …Ayez eu, dans les nuits de fièvre, des cauchemars où des cadavres verts vous ser­raient amoureu­sement la main, et vous ne recon­naîtrez pas encore l’ef­fet que vous pro­duisent ces créa­tures se présen­tant devant vous telles qu’elles sont, (…) les formes trop peu voi­lées par une robe tra­mante qui bal­aye les crachats et qui tombe flasque et col­lante sur des bot­tines délacées. »

Autre époque, autre style, Place du jeu de balle. L’ac­tion se déroule dans les Marolles, ce quarti­er qua­si mythique, con­sid­éré comme la quin­tes­sence de l’e­sprit bruxel­lois. Dans une langue volon­taire­ment plus calme que ses prédécesseurs, Baron­ian saisit les des­tins, croisés ou non, de ceux qui font com­merce de petit brol. Mais là encore, on vit dans un univers où les mots ne dis­ent pas exacte­ment ce qu’on croit qu’ils dis­ent, dans les rela­tions com­mer­ciales, sociales ou amoureuses. Il y a tou­jours autre chose, comme chez Mar­tial, vendeur de petits riens et, pour lui seul, remar­quable anti­quaire.

Brux­elles, une ques­tion de langue (pour ne pas dire un prob­lème lin­guis­tique) et un état d’e­sprit insai­siss­able ?

Joseph Duhamel

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°86 (1995)