Henry Bauchau, Nous ne sommes pas séparés

L’étang, les tripes et le vent

Fabi­en ABRASSART, La part de per­son­ne, Tail­lis Pré, 2006
Hen­ry BAUCHAU, Nous ne sommes pas séparés, Actes Sud, 2006
Jean DUMORTIER, Jardin de nuit, Texte & Pré­texte-Le Lièvre savant, 2006
Luc NORIN, L’heure inverse, Phi et Ecrits des Forges, 2006

norin l'heure inverseAvec L’heure inverse, Luc Norin pro­pose un recueil dans lequel chaque poème donne une facette d’une his­toire que le lecteur ne fera que devin­er. Dans la petite mai­son, près de l’é­tang, il y a eu un cri et il y a eu du sang pen­dant qu’une petite fille, dehors, «elle a trois ans / et promène le cerf-volant. Mais le vent a déporté le temps // com­ment redescen­dre» puisqu’elle a gran­di. Cette heure inverse part à rebours, vers l’en­fance, avec une nos­tal­gie tein­tée du sou­venir d’une tragédie, à moins qu’elle ne soit la lec­ture d’une image sur le miroir de l’eau : «Dans l’é­tang la mai­son / fait des plis // l’oeil porte loin / sous le cri.» Les plis sont mar­qués, nul ne les dénouera, et la stri­dence per­siste dans la pré­ci­sion des images. Mais l’eau n’est jamais aus­si immo­bile qu’il sem­ble, ni le temps figé; tous deux s’é­coulent comme des pleurs jusqu’à cet instant du poème «quand / tu trou­veras les mots // sous la porte fer­mée». Avec économie et déli­catesse, Luc Norin fait dis­crète­ment vibr­er ses poèmes en équili­bre entre le drame, l’in­no­cence et le chant du monde.

abrassart la part de personneTout autre est le reg­istre de Fabi­en Abras­sart dont les poèmes en prose lais­sent éclater un flux cor­rosif, per­cu­tant – dans les images comme les sonorités. Il y a ici une forme de colère froide con­tre la con­di­tion humaine, une méta­physique inquiète dans ses tur­bu­lences organiques, une appar­te­nance indis­tincte à l’e­spèce, un corps qui voudrait «s’en­fouir dans le noy­au de la nuit, élar­gis­sant la blessure aux sources du lan­gage, mais chaque matin pour­tant l’on ressus­cite, chaque matin mon coeur à l’a­bat­toir, car­cass­es aux cro­chets de mes vir­gules». Ce n’est pas tant une révolte que le con­stat qu’est «per­du l’axe où par­ler debout»; pas un dés­espoir – «vivre étant notre cabane» – et il reste un désir : «j’ai faim de vos gri­maces pourvu qu’elles soient le signe d’un vis­age». Ce qu’Abras­sart dit dans La part de per­son­ne, c’est ce sen­ti­ment d’être vaine­ment broyé, une dif­fi­culté à se recon­naître par­mi les siens, dans un monde policé, quand on sent en soi tant de remu­gles et de ver­tiges, quand on ressent au plus vif ce que les autres font mine d’ou­bli­er, quand tous, dans le même anony­mat, «on s’épuise à jus­ti­fi­er cette exis­tence». Voilà un auteur qu’il ne fau­dra pas pren­dre à la légère – on sent pass­er un souf­fle! Abras­sart pos­sède une maîtrise et une expres­siv­ité qui sur­pren­nent, peut-être, inter­pel­lent, certes, mais toni­fient, surtout.

bauchau nous ne sommes pas separesNous ne sommes pas séparés d’Hen­ry Bauchau relève plus d’un pro­jet édi­to­r­i­al que du recueil conçu par la volon­té de l’au­teur. J’ai de la peine à com­pren­dre ce genre de livres fourre-tout dans lequel on trou­ve des listes, des lita­nies, des textes brefs (avec quelques ful­gu­rances mag­nifiques comme «Vien­drez-vous écouter au pas­sage des pluies / Les poutres s’étir­er dans mes longues demeures») et des chan­sons, de longs poèmes en fausse prose découpée dont cer­tains ont déjà été pub­liés ailleurs. Bauchau évoque et invoque, mais entre sa foi chré­ti­enne, la psy­ch­analyse et sa prédilec­tion pour les héros mythiques grecs, il opaci­fie plus qu’il n’il­lu­mine l’hori­zon du lecteur. D’au­tant plus qu’il n’est pas à une con­tra­dic­tion près : pré­ten­dre à une «fête de l’ex­is­tence» quand «le monde / Ne serait qu’un songe amer» s’avère navrant. Et si «la règle est d’ap­pren­dre à rire / Homme / Avant de mourir», cette règle ne sem­ble pas d’ap­pli­ca­tion pour tout le monde.

dumortier jardin de nuitJean Dumorti­er approche, dirait-on, de l’heure du bilan. Son Jardin de nuit – qui, par cette nuit, stig­ma­tise les guer­res, les vio­lences, les trahisons, les pertes – n’en est pas moins prom­e­nades en des jardins qui font métaphores à une vie con­tiguë, en toutes cir­con­stances, au fil des saisons. On est heureux de ren­con­tr­er avec lui tous ces rosiers, mais sa col­lec­tion d’im­ages encom­bre un peu et manque de pou­voir poé­tique. On est gêné par l’in­sta­bil­ité de la mise en pages ou le nom­bre de fois que l’on croise trois petits points, comme si ce qui se dit ici n’é­tait que molle sug­ges­tion que le lecteur devrait com­pléter. L’au­tomne du jardin ne ressem­ble pas à son print­emps, on le sait, mais l’au­teur – sans mal­ice, mais par mal­adresse – s’é­gare trop sou­vent à évo­quer ce qui ne par­le qu’à lui-même ou à quelques proches. Dumorti­er n’ar­rive pas vrai­ment à trans­met­tre son human­ité et sa bon­homie – mais les fleurs revien­dront.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°145 (2006)