Julos Beaucarne, Voyage à la lisière de l’infini

Le stylo du pèlerin

Julos BEAUCARNE, Voy­age à la lisière de l’in­fi­ni, Le Fen­nec édi­teur, 1994

beaucarne voyage a la lisiere de l infiniL’homme, sou­vent, craint de se re­trou­ver sans balis­es pour vivre. En d’autres mots, la lib­erté lui fait peur. Alors, il priv­ilégie cer­taines choses à d’autres : les livres qui ont un début et une fin fixés à ceux qui deman­dent l’ou­bli des règles, les voy­ages (intérieurs) organ­isés à l’er­rance qui doit inven­ter son pro­pre ordre de route.

Bref, si l’on veut qu’il se perde, il faut lui en don­ner les indi­ca­tions, ce que fait Julos Beau­carne au début de son livre : « Le mode d’emploi con­siste à dire qu’il n’y a pas de mode ni de façon de lire ce livre, de le com­pulser, de le faire pass­er dans son gueu­loir. On le prend où on veut, matin, midi ou soir, même la nuit si on est tant soit peu insom­ni­aque. Il n’ex­iste pas de posolo­gie pré­cise ; les ingré­di­ents du livre sont, pour l’essen­tiel, des mots de langue française que l’on peut faire zon­zon­ner à loisir dans son oreille. » On ajoute : des mots qui se regrou­pent en des textes courts de forme var­iée (poèmes en vers et en prose, réflex­ions, con­tes…) et qui dis­ent tous le voy­age, le « voy­age d’en soi-même » surtout. Qui ten­tent tous de dis­cern­er Tailleurs, Tailleurs in­térieur avant tout. Et tra­cent tous des « sen­tiers et des routes vers le beau­coup, vers le rien, vers l’im­mense ». Vers la mort, cette ultime explo­ration que nous fer­ons immo­biles puisqu’il y règne « le non-mou­ve­­ment », le «non-temps », le « oui-éter­nité ». Cette mort que ne peut, bien enten­du, dé­crire Julos Beau­carne. Qui le sait et qui dès lors reste à sa lisière. A voy­ager comme tout un cha­cun. Avec ou sans bagages. Avec pour bâton de pèlerin son sty­lo Sha­ef­fer grâce au­quel il écrit et cal­ligra­phie, grâce auquel « il se frotte à beau­coup de lan­gages pour trou­ver le sien, pour qu’il ne ressem­ble à aucun autre sous le ciel bleu, pour qu’il traduise bien notre réal­ité unique de voyageuse ou de voyageur né à une cer­taine heure, un tel jour, une telle année, du ven­tre de telle femme ».

Grâce auquel il inter­roge son tra­vail d’écrivain, de « petit fab­ri­cant tex­teux » entre micro et macro­cosme : « Je ne serais donc qu’un chroniqueur qui retourne la peau du voy­age, qui creuse à l’in­térieur de sa pro­pre chair et qui ramène à la sur­face de l’or ? » Ou/et : « L’écrivain est-il une navette qui fait jonc­tion des mon­des et ramène des mes­sages de l’e­space ? » Et si pos­er ces questions était y répon­dre ?

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°86 (1995)