Véronique Bergen, Aquarelles

Exploration existentielle d’une passion 

Véronique BERGEN, Aquarelles, Luce Wilquin, 2005.

9782882532749_1_75Le point de départ de Aquarelles, le deuxième roman de Véronique Bergen, est la séparation d’un cou­ple dont le personnage principal ne comprend pas la cause. Il se retrouve comme un paysage ayant perdu son ciel et sa terre, face à une disparition scellée comme une énigme autour d’un puits d’abîme. Le roman explore minutieuse­ment toutes les conséquences de cet abandon. Le Jeune Bédouin — comme l’appelle son aimée —, qui jusque là tendait à n’exister que par la passion pour un être dont il se voulait le chantre, va radicaliser sa vocation et ne plus concevoir son rapport au monde qu’en fonction d’elle. Le processus ex­ploré n’est pas seulement mental. Le Jeune Bédouin se met littéralement à la recherche de son aimée, qu’il imagine partie vers le sud.

Sa quête s’articule en trois mouvements. Dans son périple, l’ensemble des sens du Jeune Bédouin sont à l’affût de tout ce qui peut raviver ses souvenirs, évo­quer l’aimée et, d’une manière générale, la beauté, l’amour et la passion qu’il ne peut dissocier d’elle. Il cherche ensuite à reconstituer sa perception des choses et à éprouver ses émotions en s’identifiant physiquement à elle, en faisant les ren­contres qu’elle aurait pu faire. Le pro­cessus pourrait s’apparenter à du mimé­tisme s’il n’était motivé par une volonté de compréhension la plus intime et la plus complète possible, une volonté qui nécessite en permanence une conscience aiguë et qui donc lui interdit l’abandon complet de sa lucidité et de sa person­nalité. Il tente enfin de décoder les in­dices énigmatiques — un cadeau, l’annonce de sa présence par un tiers, une lettre — que lui fait parvenir son aimée. Jusqu’au dénouement final, ni le Jeune Bédouin ni le lecteur ne pourront déter­miner si ces signes laissent augurer des retrouvailles ou s’ils témoignent de sa volonté de maintenir le contact avec un amant qu’elle ne parvient pas à quitter tout à fait.

En contrepoint, l’Aimée exprime son sentiment d’étouffement par rapport à une passion qui la sacralise, qu’elle juge irrationnelle — Comme je ne puis être le tout du monde je ne puis être le tout du tien — et à laquelle elle regrette de ne pouvoir répondre : Tu me donnais ce que j’attendais d’un ailleurs que tu n’étais pas. Son être-au-monde repose sur un questionnement existentiel irrémédia­blement angoissé, en contradiction avec les aspirations de plénitude et de sérénité du Jeune Bédouin. Cet antagonisme se traduit jusque dans la poétique des quelques soliloques que leur concède le narrateur extérieur qui conduit le récit et dans leur réflexion sur leur pratique ar­tistique. Elle est comédienne et se sert de ses rôles pour tenter de se définir tandis que la musique qu’il compose est le véhicule de son lyrisme. La finesse de l’analyse psychologique du sentiment amoureux et la qualité de son rendu stylistique sont remarquables, Aquarelles vaut aussi pour sa narration audacieuse. Véronique Bergen construit son récit à partir de situations et de protagonistes choisis avant tout pour leur portée symbolique et leur af­fectivité exacerbée. Elle les explore et les analyse avec une intelligence élégante et raffinée qui contraste avec la violence de son propos et donne son ton particulier au livre.

Le roman se déroule peu après l’effon­drement des Twin Towers de New York et évoque tout ce qui en a résulté. Cette mise en perspective ne fonctionne pas comme une simple chambre d’écho au drame personnel du Jeune Bédouin. Elle élargit la portée du récit et sert une vi­sion du monde libre et personnelle, qui permet d’aborder l’intime et le politique à partir d’un prisme sensible et rationnel formulé comme une éthique : Mesurer le poids des actes et des paroles à leurs conséquences, évaluer les faits en fonction des ondes de pensées, d’affects qu’ils laissent en leur sillage, faire varier l’éclairage porté sur les événements sans jamais perdre de vue leur noyau objectif…

Thierry Leroy

___________________________________________________________________________________________

Article paru dans Le Carnet et les Instants n°138 (2005)