Véronique Bergen, Habiter l’enfui

Horizons personnels

Véronique BERGEN, Habiter l’en­fui, Brux­elles, L’Ambedui, 2003.

13a56e8d7eRoland Bus­se­len pub­lie régulière­ment, dans une rel­a­tive dis­cré­tion, depuis près de cinquante ans. On imag­ine donc aisé­ment qu’il est arrivé à un âge où l’heure est au bilan et la ten­dance à regarder dans le rétro­viseur. Geste de mé­moire— en jouant sur les mots dès le titre : s’ag­it-il d’un ou d’une geste ? — affiche ou­vertement le ton d’une sagesse gogue­narde et nar­quoise mar­quée de détache­ment et parsemée de touch­es d’amer­tume. Des re­grets ? Pas vrai­ment mais une clair­voy­ante sénil­ité qui vient se réchauf­fer à récri­t­ure. Laque­lle écri­t­ure se fait tour à tour poème, apho­risme, note ou remar­que sur le monde d’au­jour­d’hui. Toute­fois, à mélanger ain­si les gen­res, Bus­se­len perd par­fois en qual­ité lit­téraire ce qu’il gagne en man­i­fes­ta­tion d’humeur(s). Il déçoit un peu quand il s’at­tarde sur des banal­ités mais il offre aus­si de belles images, signe quelques traits d’hu­mour (son épi­taphe !) et pose les mots justes sur le bon­heur ou la fragilité, même si le con­stat n’est pas opti­miste. Ce livre au­rait gag­né à être épuré mais il règne ici un dés­espoir pudique qui s’ac­corde la lib­erté d’en­core se réjouir.

Dans Qua­trains de veille, Jean-Louis Jac­ques médite sur le temps passé, l’ex­is­tence, le réel, la beauté des femmes… Ici aus­si, le ton a des allures de bilan mais on a l’im­pression d’avoir déjà lu cela quelque part ; ces qua­trains sem­blent pré­parés à l’é­touf­fée, ils man­quent d’au­dace et de coups d’é­clat et ne sont pas non plus l’ex­pres­sion d’une sa­gesse accom­plie. Il reste que sa pla­que­tte est un fort élé­gant objet.

Alain Ger­moz s’est man­i­feste­ment lais­sé faire par ses amis qui ont décidé de lui ren­dre hom­mage par ce livre, L’om­bre et le masque, pre­mier titre d’une mai­son d’édi­tions créée dans la foulée de la revue Archipel qu’il dirige depuis dix ans. Pêle-mêle, on trou­ve ici de la prose, une nou­velle, des poèmes et même des dessins (ces énig­ma­tiques scromphales tracés d’une main qui s’im­pa­tiente durant les longs coups de fil comme Dubuf­fet, en son temps, dévelop­pa l’Hour­loupe). Ger­moz (né en 1920) a tra­versé le XXe siè­cle et fréquen­té bien des avant-gardes ; il en a gardé une tonique li­berté d’e­sprit et un élé­gant savoir-faire du pied-de-nez aux con­ven­tions. Il a aus­si choisi de cul­tiv­er la langue française sans re­noncer à vivre dans une ville (Anvers) de moins en moins ouverte au cos­mopolitisme. Tout cela lui con­fère une dis­tinc­tion (dont il ne s’en­com­br­era sûre­ment pas), une re­marquable qual­ité d’ex­pres­sion et un joyeux sens de la déri­sion. Et lui per­met, entre autres, de bross­er son auto­por­trait en forme de manuel de ponc­tu­a­tion ou de faire l’apo­logie de Caïn et de s’élever ain­si con­tre les erre­ments divins. L’om­bre et le masque dé­voile tous les reg­istres d’une iden­tité. Longue vie aux tapinois !

J’avoue que je décou­vre main­tenant seule­ment Véronique Bergen dont ce n’est pour­tant pas le coup d’es­sai et que je regrette ce retard. Habiter l’en­fui ouvre des hori­zons qui n’ont rien du bilan ; au con­traire, ils sont grands ouverts, il s’ag­it ici d’in­ve­stir pleine­ment le présent pour en faire un pour­voyeur de sens dans le futur. L’exer­cice, on le com­prend aisé­ment, a une di­mension infinie et ne prend sa pleine valeur que si l’im­mé­di­at ren­con­tre de sévères cri­tères d’ex­i­gence. Dit ain­si, cela par­le d’hu­manisme alors que le livre relève presque du dic­tio­n­naire du tra­vail de l’écri­t­ure…

Con­tra­dic­toire ? Non pas. La parole est l’es­sence de l’homme, elle l’habite et l’en­gage, elle l’oc­cupe et le pousse. Ain­si, en résumé, plus la parole se fait forte, cohérente, prég­nante, mieux l’homme existe. Et puisque le poète est le pré­posé social au jail­lisse­ment créatif du verbe, il doit aus­si en explor­er toutes les facettes, en dépass­er les lim­ites mais encore en dénon­cer les abus et les tri­cheries. L’au­teure n’écrit pas de poèmes sur les poèmes mais utilise le genre poé­tique pour lui don­ner un développe­ment philoso­phique et une déon­tolo­gie. Le lyrisme du style déploie une analyse des (dys)fonction­nements du lan­gage. Il faut bien utilis­er des mots pour par­ler des mots mais il faut aus­si les accorder avec justesse pour qu’en émerge une réso­nance qui fera sens à leurs usagers humains. Ce qui s’énonce ici est fon­da­teur. Et l’écrivain fait de ce qui fuit un nou­veau -paysage.

Mon approche est trop brève pour dire ce recueil dense et ful­gu­rant, abor­dant aus­si les ques­tions du temps et de l’amour, et qui m’ap­pa­raît comme un livre majeur.

Jack Keguenne

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°130 (2004)