Véronique Bergen, Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent

Entre les mots et les choses

Véronique BERGENKas­par Hauser ou la phrase préférée du vent, Denoël, 2006
Véronique BERGEN, Voyelle, Brux­elles, Le Cormi­er, 2005

bergen kaspar hauser denoelL’his­toire de Kas­par Hauser, dont Peter Hand­ke a fait le sujet d’une pièce de jeunesse et qui a été pop­u­lar­isée par l’un des meilleurs films de Wern­er Her­zog, est bien con­nue dans ses élé­ments matériels. Un beau jour de 1818, un jeune homme de seize ans est décou­vert sur une place de Nurem­berg, ten­ant à la main une let­tre qui le recom­mande à un offici­er de cav­a­lerie. Au sor­tir d’une longue cap­tiv­ité, il par­le à peine, ne con­naît que quelques rudi­ments d’écri­t­ure, ignore tout ou presque des règles de la vie en société. His­toire fasci­nante, roman­tique par excel­lence, depuis le mys­tère de ses orig­ines jusqu’à son assas­si­nat non moins énig­ma­tique, à l’âge de trente et un ans, en pas­sant par son iden­tité incer­taine : on y ver­ra tan­tôt un sim­ple fait divers met­tant en scène un pau­vre hère, tan­tôt le fruit d’une machi­na­tion our­die par une branche rivale pour écarter du trône un héri­ti­er princi­er.

Dans Kas­par Hauser ou la phrase préférée du vent, Véronique Bergen, philosophe de for­ma­tion, et con­nue jusqu’i­ci pour son œuvre poé­tique, a choisi de traiter ce thème sous forme romanesque. Un roman d’un genre un peu par­ti­c­uli­er il est vrai, fait d’une suite de mono­logues où s’en­tre­croisent les voix de divers inter­venants. Celle de la mère tout d’abord, Stéphanie de Beauhar­nais, nièce de Napoléon, mar­iée à Charles de Bade pour des raisons d’al­liances stratégiques, femme délais­sée par un époux faible et mère déchirée par la douleur de se voir enlever son enfant. Celle de la comtesse de H., être machi­avélique, sans scrupule ni état d’âme, met­tant toute son énergie au ser­vice d’une unique ambi­tion : élim­in­er les héri­tiers mâles de Charles et de Stéphanie pour y sub­stituer sa pro­pre lignée. Celle de Kas­par lui-même, qui vit son irrup­tion for­cée dans le monde des hommes comme un exil plus douloureux que l’en­fer­me­ment et les traite­ments inhu­mains dont il a été vic­time. Et puis d’autres voix encore : celle du geôli­er, de l’as­sas­sin, du philosophe et juriste Anselm Feuer­bach, celle du nar­ra­teur (qui situe dans le présent la genèse de ce livre), et même celle… d’un cheval, sym­bole pour Kas­par de l’ex­is­tence libre dont il se trou­ve privé.

L’en­trelace­ment des mono­logues crée une poly­phonie où chaque voix a sa couleur pro­pre. Clas­sique pour la mère et surtout pour la comtesse de H., s’ex­p­ri­mant dans une langue très XVI­I­Ie, que n’au­raient pas désavouée Sade ou Choder­los de Lac­los. Une langue ciselée, mani­ant volon­tiers l’ab­strac­tion, avec un goût mar­qué pour les for­mules rhé­toriques : «J’ose affirmer que je fais par­tie de cette race qui, seule, a saisi que l’essen­tiel réside dans le chi­asme entre l’in­hu­man­ité de l’hu­main et l’hu­man­ité de l’in­hu­main»; «C’est de trav­e­s­tir toutes les règles du pou­voir qu’elle m’en révéla tous les arcanes». De tels énon­cés ren­dent d’au­tant plus frap­pante, par con­traste, la sin­gu­lar­ité des mono­logues de Kas­par, qui con­stituent sans con­teste la part la plus orig­i­nale du livre. Le tal­ent poé­tique de Véronique Bergen s’y man­i­feste avec brio, à tra­vers une langue puis­sam­ment évo­ca­trice, émail­lée de for­mules para­doxales et d’im­ages ful­gu­rantes, non dépourvues d’hu­mour par­fois. Y affleure une même han­tise, déclinée jusqu’à l’ob­ses­sion, celle d’un cli­vage ou d’un brouil­lage irrémé­di­a­bles entre les mots et les choses, d’une dépos­ses­sion de l’être pré­cip­ité con­tre sa volon­té dans un lan­gage où il ne se recon­naît pas : «Je pleure le mot qui ne me rend pas la chose»; «Je veux qu’on me redonne mes non-mots et mes non-choses». Les mots mentent, les phras­es trompent, ce sont des pièges, des chauss­es-trapes dont il faut sans cesse se méfi­er : «Les mots ne me recon­nais­sent pas comme un mot, c’est pourquoi ils veu­lent me tuer»; «Pousse-toi, vilain nom, mon cheval est en dessous»; «Le nom de cheval a mangé plus d’avoine que le cheval». Cette sidéra­tion face au monde hos­tile du lan­gage débouche par­fois sur des énon­cés désar­tic­ulés, où la logique vole en éclats en même temps que le sig­nifi­ant : «Kas mort, Par né, le tout dis­paraît, une moitié appa­raît, le tout de la moitié trans­dis­paraît, Kas part, Par arrive, lequel est tran­si de mort jusqu’à la vie, lequel est en tran­sit chez les hommes? Kas est le che, Par est le val mais où sont Kas­par et le cheval?»

Pour son pre­mier roman, Véronique Bergen vise haut et frappe fort. Il en résulte un livre d’une grande richesse thé­ma­tique, à la con­struc­tion savante et com­plexe, bous­cu­lant la linéar­ité du réc­it et de la chronolo­gie, où chaque dis­cours à la fois dynamise et rel­a­tivise les autres. Un livre qui, par son choix d’une langue volon­taire­ment styl­isée, aux antipodes de tout réal­isme, fait enten­dre une voix d’une indis­cutable orig­i­nal­ité dans la pro­duc­tion romanesque. Et peut-être pas seule­ment romanesque d’ailleurs : il y a en effet dans ce texte une réelle poten­tial­ité dra­ma­tique, et il serait éton­nant qu’un met­teur en scène n’ait pas le désir de le trans­pos­er au théâtre.bergen voyelle

Avant cet ouvrage, Véronique Bergen a pub­lié un recueil de prose poé­tique inti­t­ulé Voyelle, ensem­ble de ver­sets dédiés à la célébra­tion de «l’a­mante». Au-delà de la diver­sité des sujets, on y trou­ve déjà quelques-unes des traits qui font la mar­que de Kas­par Hauser. Alliance du con­cret et de l’ab­strait : «À la vue de mes con­tor­sions lan­gag­ières, l’ab­solu se gausse de la quête que je pour­su­is avec l’as­siduité d’une jeune fille en fleurs». Goût de la for­mule rhé­torique, de la con­struc­tion en forme de chi­asme : «Je sus d’emblée que jamais les mots de l’en­fance ne diraient l’en­fance des mots». Prob­lé­ma­tique du rap­port entre les mots et les choses : «Dans ma hardiesse, je voudrais, pré­somptueuse, trou­ver le mot, le geste, le mot-caresse qui la délivre de la grise chevelure du malaise». Inven­tion ver­bale qui débouche sur la créa­tion lan­gag­ière : «Je la caresse appog­gia­ture, elle ond­ule tan­go, je la caresse anacrouse, elle se déplie calyp­so, je la caresse quinte dimin­uée, elle mord ma tonique, je la caresse mode ion­ien, elle me répond gémisse­ments ruba­to». Quant à la con­clu­sion, elle nous la donne elle-même : «Il n’y a pas de fin des mots, juste le mot de la fin». Nous le lais­serons bien volon­tiers à Véronique Bergen…

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°144 (2006)