Véronique Bergen, L’Obsidienne rêve l’obscur

Presque rien

Véronique BERGEN, L’Ob­si­di­enne rêve l’ob­scur, Edi­tions de L’Ambedui, col­lec­tion de poésie du « Lendit », 1998.

c368dd61aeLes poètes auront tou­jours maille à par­tir avec le Temps. Qu’ils en accep­tent avec résig­na­tion la fuite inéluc­table, qu’ils s’achar­nent à clamer « Carpe diem ! » en se per­suadant qu’ils déti­en­nent là le secret du bon­heur, qu’ils évo­quent la larme à l’œil les « soleils révo­lus » et « les voix chères qui se sont tues » ou encore qu’ils s’au­to­procla­ment « voy­ants », les poètes passent leur vie les yeux rivés sur l’hor­loge, « effrayante, impas­si­ble, etc. ». Pas­cal Not­tet, Lau­rence Vielle et Véronique Bergen n’échap­pent pas à cette règle.

Le pre­mier nous entre­tient D’un futur anté­rieur, à tra­vers un recueil pro­téi­forme, ou se mêlent des textes en prose, des poèmes en vers libres et des apho­rismes, inédits ou non ; la sec­onde évoque à L’im­par­fait une pas­sion pas si défunte qu’il n’y paraît ; la troisième se pose, dans L’ob­si­di­enne rêve l’ob­scur, la ques­tion de savoir si l’on peut « Défaire le temps / L’in­fan­tilis­er, le pren­dre par la main / Le bas­culer dans l’in­fini / Et danser sur ses funérailles / comme une jouis­sance au creux de la nuit ? »

Pas­cal Not­tet est en quête per­pétuelle du Mot et du Nom, sans lesquels la vie ne se­rait qu’« éparpille­ment ». Son écri­t­ure dia­lec­tique — qu’on pour­rait situer, en repre­nant le titre d’Henri Michaux, « entre cen­tre et absence » — pro­gresse par anti­phrases, « mourant ne mourant pas », dans une soli­tude de parole et un désert de certi­tudes qui ne sont pas sans rap­pel­er les ques­tionnements de Blan­chot et de Jabès. Not­tet mod­ule ses textes entre un je, un tu et un nous flu­ants, par­fois inex­tri­ca­ble­ment ré­unis, tour à tour nar­ra­teurs et nar­rataires. Dres­sant « hors lieu l’é­tat des lieux », Not­tet conçoit l’écri­t­ure comme un échange per­pétuel et silen­cieux, puisqu’à l’en croire, « les mots se taisent de nous aimer »…

Pour Lau­rence Vielle aus­si, la poésie est échange, partage. Mais qu’on ne s’y trompe pas si l’on feuil­lette trop dis­traite­ment L’im­par­fait : la voix fraîche, franche, par­fois enjouée de l’au­teur n’a rien de sim­pliste et dis­simule un deuil pro­fond. La jeune fille qui inverse pour rire les voyelles de Mer du Nord et qui ne peut s’empêcher de succom­ber au ver­tige de la danse, cette jeune fille que vous avez peut-être déjà croisée, « Gi­rafe des villes » tra­ver­sant Brux­elles à grandes enjam­bées, cette jeune fille est han­tée par la présence de l’a­mi défunt, Bruno. « Les morts sous la terre / sont nos racines éter­nelles / j’ai un peu froid » avouera-t-elle avant de se réfugi­er dans le ven­tre de la mère, dans un sous-bois par­a­disi­aque où survit le sou­venir ou plus sim­ple­ment au cen­tre de la terre, « sous l’om­bre des choses ». Là, elle bat le rap­pel des oiseaux, sourit et s’af­firme : « Vivante ! ».

La poésie de Véronique Bergen est autre­ment bru­tale : poésie de révolte, dense, riche de références (surtout mythologiques) et de ter­mes rares. Dans cette parole ancrée (chaque poème est pré­cisé­ment daté) et au­toritaire pro­lifèrent les infini­tives et les impéra­tives : « Racole l’azur et barre-toi / Sans ligne ni arme, / Etran­gle la paume du temps / Sans tes odieuses larmes, putain au nom triste, / Musi­calise-toi ». Véronique Bergen s’é­corche l’être. Lui reste un amour effréné du lan­gage, que l’on sent servi par un tra­vail sans relâche. Avide de pureté, Bergen a com­pris que « Vir­ginité nou­velle appelle le sang ». Jean Genêt n’est pas loin, auquel elle con­sacra un de ses pre­miers travaux cri­tiques.

Not­tet, Vielle, Bergen. Trois auteurs qui, cha­cun à sa façon, opposent au passé, au présent ou à l’avenir, une voix, ou ressas­sante, ou nar­quoise, ou péremp­toire. Leur voix. Sans jamais per­dre de vue que « la poé­sie n’est vrai­ment presque rien : elle est seu­lement le rien qu’on peut par­fois sous­traire à l’ir­ré­para­ble gâchis du rien » (P. Not­tet).

Frédéric Sae­nen

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°105 (1999)