Véronique Bergen : Marilyn, naissance année zéro

Un cri rouge

Véronique BERGEN, Mar­i­lyn, nais­sance année zéro, Al Dante, 2014

On croit con­naître Mar­i­lyn Mon­roe, dont sou­vent on n’énonce famil­ière­ment que le prénom. On a d’elle tant d’images, de frag­ments, de livres, de films, d’albums de pho­tos, des objets à son effigie, et même ses pro­pres écrits, « retrou­vés » il y a peu. Mais l’attention et le souci mer­can­tile se sont portés bien plus sur la star que sur l’actrice et ont préféré fouiller sa vie privée plutôt que d’analyser son jeu ciné­matographique. Lieux de tous les fan­tasmes, sa vie, sa mort trag­ique (par sui­cide, over­dose, assas­si­nat…) ont sus­cité un flot con­tinu d’enquêtes, réelles ou sup­posées, d’interprétations en tous sens. Cette exploita­tion d’une source infinie de fic­tions per­dure encore, quelque cinquante ans après sa dis­pari­tion. Voici pour­tant que se déploie une per­spec­tive orig­i­nale.

Véronique Bergen rend toute sa con­sis­tance à un être que sa légende avait fini par effac­er. Grâce à un texte engagé, vio­lent, mil­i­tant, par­fois déli­rant comme l’est la poésie, elle lui (re)donne vie en osant le titre pro­gram­ma­tique, Mar­i­lyn, nais­sance année zéro. Elle reprend les infor­ma­tions con­nues, mais renou­velle l’enquête à par­tir d’indices inédits, car elle ratisse plus large que beau­coup d’autres avant elle et pro­pose une ver­sion des faits plus com­plète car diver­si­fiée. Plus rad­i­cale, par exem­ple, que Joyce Car­ol Oates dans son épais vol­ume Blonde (2000), dont l’orientation était tout impres­sion­niste et franche­ment romanesque, Bergen pro­pose elle aus­si une inter­pré­ta­tion per­son­nelle de l’histoire de Mar­i­lyn, mais plus intu­itive, intérieure. Per­suadée que tout reste à dire, elle reprend à neuf l’exploitation des sources et, dépas­sant le psy­chologique, ori­ente davan­tage sa recherche selon un point de vue soci­ologique voire poli­tique. Il y a là une bonne con­nais­sance et une réelle com­préhen­sion du con­texte his­torique des Etats-Unis, des années 30 aux années qui ont suivi la deux­ième guerre mon­di­ale et notam­ment à la péri­ode de la guerre froide. Out­re l’époque et ses événe­ments, on croise les dif­férents milieux où a évolué Mar­i­lyn et on perçoit le sys­tème qui a pu la con­di­tion­ner.

Mais l’originalité de cet ouvrage inspiré tient à sa qual­ité lit­téraire. Poème plutôt que roman, le texte est remar­quable par son lyrisme et par son organ­i­sa­tion poly­phonique. Il par­le, ce texte, il crie même. La voix de Nor­ma Jeane Bak­er, sou­vent en duo/duel avec celle de Mar­i­lyn, alterne avec quan­tité d’autres : celle de sa mère folle, d’un père sup­posé, du petit chien, du FBI, de JFK ou son frère Bob­by, des psy­chotropes, des amants qui l’ont aimée ou vio­len­tée, de son tueur ou de la mort elle-même. La voix du pho­tographe Mil­ton Greene, est élue par­mi toutes, lui qui l’a révélée avec douceur, qui l’a fait paraître, être, vivre selon ses (dé)clics. Toutes ont droit au chapitre. Authen­tiques ou non, ces déc­la­ra­tions sont par­faite­ment plau­si­bles, car l’imagination était néces­saire pour ranimer un des­tin dépos­sédé de soi et expos­er la sen­si­bil­ité d’une femme hors-normes dont on a sou­vent masqué la révolte en la vic­tim­isant.

Si Bergen rejoue  la nais­sance de Mar­i­lyn et évoque par­fois ce qu’elle com­pare au Gol­go­tha, elle se garde bien de faire des nécrop­sies sur le vivant, soit recon­stituer une pseu­do-vie en repar­tant de la fin. Elle pra­tique une vraie cul­ture appliquée, comme un art vivant. Par exem­ple, rela­tant la ren­con­tre à Lon­dres de Mar­i­lyn avec Anna Freud où, lors de la séance, « La fille de Freud décor­tique la fille de per­son­ne », elle ne se prive pas d’évoquer la fibre homo­sex­uelle d’Anna en présence des  charmes de la blonde, recourant aux jeux de thérapie pour enfant : « La fille de l’inventeur de la psy­ch­analyse ne la brusque pas, pra­ti­quer l’anamnèse avec Nor­ma Jeane revient à pra­ti­quer son autop­sie ». Alors, à croupetons, Mar­i­lyn fait rouler sa bille, débite des asso­ci­a­tions ver­bales entre­coupées de rires et brode autour du prénom mater­nel, « la glotte la plus sexy du monde glousse glos­so­lalies, « gla gla gla », répé­tant que dans « Gladys » il y a « glas », « glapir » et « glad­i­a­teur ». » Un par­ler que Bergen a totale­ment ressen­ti et dont elle est capa­ble de repro­duire les moin­dres nuances, se sub­sti­tu­ant à Norma/Marilyn elle-même, avec des dérives syn­tax­iques d’une couleur explicite. Bergen a mon­tré la force et la per­sis­tance de l’idée de mort qui a dom­iné une exis­tence. Mais elle leur a livré un com­bat et l’a emporté, car elle a rassem­blé ce qui fait une per­son­ne, dans un écrit d’amour. Non pas une déc­la­ra­tion, mais un engage­ment, comme on se met au ser­vice d’une cause. Avec le plaisir man­i­feste de le dire.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 183 (2014)