Bernard TIRTIAUX, Le passeur de lumière

Un passeur de lumière sur sa barque de verre

Bernard TIRTIAUXLe passeur de lumière. Nivard de Chas­sepierre, maître-ver­ri­er, Denoël, 1993

Un roman his­torique dans nos let­tres est chose assez rare pour qu’on y prête quelque atten­tion. Les lecteurs du Panora­ma du roman histo­rique de feu Gilles Nelod savent qu’on entre en RH, un peu comme on entre en reli­gion. Bernard Tir­ti­aux est de ceux (trop rares) qui ont ce feu sacré-là. Au pro­pre comme au fig­uré, puisque cet auteur, mieux con­nu comme l’homme du Théâtre de la Ferme de Mar­t­in­rou, est aus­si maître ver­rier.

Au-delà du désir de faire revivre Nivard de Chas­sepierre, arti­san du vit­rail du Xlle siè­cle, il y a l’in­co­ercible pas­sion de re­prendre pas à pas sa quête vers une inacces­sible étoile : « la tâche du ver­ri­er le rend hum­ble parce que la lumière lui rap­pelle sans cesse qu’elle est insai­siss­able, tan­dis que la pra­tique de l’écrivain est arro­gante parce qu’elle englobe les choses dans une vérité arrêtée ».

Cette pro­fes­sion de foi à l’ac­cent platoni­cien définit des lim­ites trop mod­estes à son pro­pos. Car Bernard Tir­ti­aux excelle à nous intro­duire dans l’in­tim­ité de Nivard le décryp­teur, Nivard l’ar­ti­san du ver­tige lumi­neux, Nivard qui, « au-delà du dôme de verre, au-delà de la coupole qui coiffe le monde, (…) fait l’amour avec la lumière ». Lumière, amour, pas­sion sont con­fon­dus dans une exis­tence qui n’est qu’élan, aspira­tion, fas­ci­na­tion du beau, du juste et du vrai. La lumière est de toutes les com­para­isons, mieux, de toutes les tonal­ités du vivre. Ain­si, lit-on : « Nivard usera de toutes les patiences d’ar­ti­san pour combler par ses caress­es le vide immense où s’est abîmée l’en­fance de sa bien-aimée, comme on ferme d’un vit­rail une trouée béante sur la nuit ». L’éblouisse­ment nous gagne à con­tem­pler le ciel et les ombres dans les yeux de Nivard-Tir­ti­aux. Le regard reste la part de l’homme, autant que la lumière n’est que la part de Dieu. Ne faut-il pas compter avec le cynisme de ciel dans ce monde où rien n’est épargné à l’homme ? La seule trinité évo­quée est humaine : ra­cine, tronc et feuil­lage. Avec la même sève, sang d’é­ter­nité, qui coule dans les veines de Ros­al de Sainte-Croix, de Geof­froy Bisol (les « deux soleils ») et de l’Adepte (Nivard) qui oeu­vrent « à la gloire de Dieu… et des humains ».

Mal­heureuse­ment, l’hu­man­ité de Tir­ti­aux a par­fois la rigid­ité des stat­ues romanes, et l’on aurait souhaité un peu plus de souf­fle dans ce ton de chronique qui tra­verse — en gên­erai — l’anec­dote et la péripétie. La rup­ture de con­struc­tion, la scène d’amour qui com­mence par : « et puis… », la phrase alour­die par une cicéroni­enne surabon­dance de qual­i­fi­cat­ifs (« mon­strueux et in­contrôlable mas­sacre… preux atter­rés et impuis­sants… hideuse et puru­lente infec­tion… »), le bric-à-brac lex­i­co-archéologique (cive, gypse, parai­son, bli­aud, bo­bèche, pon­til, fritte, abig­o­tis, toron…) et le latin boi­teux (luminem !) décon­cer­tent et fatiguent.

Péchés de jeunesse pour un pre­mier roman dont l’au­teur s’ou­blie aus­si, lorsqu’il par­le de France, d’œil inquisi­teur, de bohème… au XIIe siè­cle… ou lorsqu’il nous pro­jette trop bru­tale­ment dans son décor : « nous sommes ici en zone trou­ble »… Tout autrement amenée — et savoureuse — est son intru­sion dans la dernière phrase du roman. La mort de Nivard est une ini­tiation incom­mu­ni­ca­ble. L’ac­ces­sion à la con­nais­sance ultime (la « clef») tue le vieil homme, en même temps qu’elle appelle d’autres hommes à se lever. Tir­ti­aux n’ou­blie pas que ce deuil est fécond. Lui-même est dans ce dernier cri que jette Nivard dans sa chute :   « Clé­ment (le fils « bâtard »)… Soma (l’a­mi de tous les mal­heurs)… Awen (l’amour arraché)… » Il est dans ces trois points de sus­pen­sion du futur, il est dans le duc­tus sub­til vers le présent : « …d’é­paiss­es et bonnes mains d’ar­ti­san comme les miennes cachent des yeux qui s’aveu­g­lent de larmes ». Un dernier trait à la mesure réelle de son tal­ent.

Tout s’ac­com­plit comme dans la phrase amère qui sem­ble — dès lors — diriger plus d’une vie : « cherche la lumière de Dieu à tra­vers la matière au mépris des humains ». Mais mépris n’est-il pas exces­sif?

Dan­ny HESSE

Le Car­net et les Instants n° 78, 15 mai — 15 sep­tem­bre 1993