Dans l’intimité de la bibliothèque de Caroline Lamarche

Caroline Lamarche

Avec la publication récente de La Barbière[1], Caroline Lamarche poursuit, par le biais du conte, son exploration intime des corps, de leurs faiblesses, de leurs pouvoirs. Des corps, comme les livres, qui puisent leur force vitale dans le rêve libérateur. Sous le regard vigilant de ses maîtres, elle entrouvre, pour le Carnet, les pages des livres qui ont compté pour elle. Coup d’œil sur une bibliothèque vivante, oscillant entre veille et insomnie.

« Une joue puis l’autre sur l’oreiller
les yeux ouverts le cœur frappant
j’ai des livres pour auréole
et l’insomnie au poing. »
Caroline Lamarche

Vos premiers souvenirs en tant que lecteur ont-ils été marqués par un grain de papier, une illustration ? Y a-t-il un rapport entre ces premiers souvenirs et le livre physique ?

Je vous répondrais par la première phrase de mon livre La nuit l’après-midi : « Je ne me souviens pas de mon enfance. » Depuis toujours, j’ai cette impression que je ne commence à me souvenir que vers l’âge de 15-16 ans, lorsque j’entame la rédaction d’un journal, donc quand je me mets à écrire. J’y consignais essentiellement des comptes-rendus de lectures. D’une certaine manière, il s’agissait d’un journal très impersonnel puisque j’y livrais peu de sentiments comme s’il y avait une sorte de censure invisible pour moi. Par contre, durant cette période de mon adolescence, je lisais, prenais des notes et réfléchissais beaucoup par rapport aux livres lus. Parmi ceux-là, je me rappelle avoir épluché exhaustivement Ma vie de C.G. Jung. Dernièrement, je suis retombée sur ce carnet contenant énormément de notes à propos de ce livre. Certainement, j’ai dû pas mal lire étant plus jeune mais je ne me rappelle guère que du Club des Cinq, de Fantômette, des Trois Mousquetaires, d’une passion pour Le Mouron Rouge, et d’avoir lu trois fois Le Hussard sur le toit. Pour le reste, je ne commence donc vraiment à me souvenir que lorsque je prends des notes. Un autre ouvrage lié à mon adolescence me revient en mémoire, Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Je me revois en train de dévorer ce livre comme me révélant des secrets sur moi-même. Donc, j’étais, à l’époque, plutôt attirée par des livres de réflexion, des essais qui me permettaient de me former. Par ailleurs, comme je m’interrogeais beaucoup sur le sens de la vie, je lisais aussi des ouvrages de théologiens comme Eugène Drewermann ou Leonardo Boff. Enfin, fréquemment, ma mère nous commentait certains passages de la Bible. Elle en parlait avec enthousiasme. D’une certaine façon, la Bible est peut-être mon livre fondateur.

On décèle d’ailleurs, dans certains de vos livres, des résonnances issues de la Bible, des écrits sacrés. Je pense, par exemple, à L’ours, paru chez Gallimard en 2000 dont l’écriture et la thématique peuvent faire penser à Bernanos. Est-ce un auteur que vous avez lu ?

J’ai dû lire Le journal d’un curé de campagne par l’école, sans doute. Quoi qu’il en soit, je ne m’en suis pas du tout souvenue lors de la rédaction du livre. Mais il faut dire que j’ai une faculté d’oubli stupéfiante. Il y a peu, en prévision de notre entretien, je me suis demandée où se trouvait la bibliothèque chez mes parents. Comme je ne m’en souvenais pas avec précision, j’ai posé la question à ma mère. En fait, à part quelques rayonnages sur un palier, il n’y avait pas vraiment de bibliothèque chez nous, seulement dans le bureau de mon père, où nous allions rarement. Il s’y trouvait surtout des essais, des livres d’histoire, des dictionnaires aussi parce qu’il était passionné par les langues. Je me souviens qu’il se retirait le soir pour lire pendant que ma mère, elle, lisait dans le salon. On parlait peu chez nous, on échangeait rarement des conversations intimes ou personnelles mais par contre, chacun lisait de son côté, en silence, parfois dans la même pièce. Je trouve que c’est une très belle image de la famille. Parfois mes parents évoquaient certains livres, certains auteurs que je n’avais pas encore lus et qu’ils appréciaient tout particulièrement. Pour ma mère, c’était Conrad et Tolstoï tandis que du côté de mon père, on trouvait notamment Cervantès, Erasme, Multatuli.

Cette faculté d’oubli dont vous parlez n’est-elle pas une manière peut-être inconsciente de garder une spontanéité, une virginité vis-à-vis des livres, de la lecture voire de l’écriture ?

Je pense que je ne me suis jamais consciemment protégée. Qu’il n’y a jamais eu de calcul, sinon inconscient, puisqu’en réalité je ne voulais pas écrire. Avant d’écrire La nuit l’après-midi, je n’avais jamais lu un seul livre érotique, ni Georges Bataille, ni Pauline Réage, rien. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à m’y intéresser et j’ai trouvé des choses magnifiques. Mais c’est vrai que sur ce terrain-là précisément, je suis arrivée très ingénue. Il fallait l’être, sans doute, pour arriver sur la scène littéraire avec ce livre.

« Le corps des mots… »

Je voudrais qu’on revienne aux relations qu’entretiennent entre eux le corps et le livre. Il y a dans le vocabulaire du livre en général, de nombreux termes qui renvoient au corps. On parle du dos des livres, du plat et des nerfs de reliure, d’un grain du papier, autant de liaisons que l’on retrouve notamment dans votre ouvrage L’Ours et particulièrement dans cette phrase qui pourrait résumer tout ce que nous venons d’évoquer : « Prenez, lisez, voici mon corps ». En tant que lectrice, est-ce qu’ouvrir un livre, ce n’est pas déjà pénétrer un corps étranger ?

Il est vrai que je suis fascinée par l’objet-livre, par le travail fait sur les couvertures, les images qui les ornent. Dans ce sens, on peut parler d’un beau livre comme d’un beau corps. Parfois d’ailleurs, ce peut être un leurre, on peut être déçu par le contenu. Je suis aussi attentive à la mise en scène des livres sur les étagères de ma bibliothèque. Vous aurez peut-être remarqué que j’aime disposer sur les rayonnages des objets soigneusement choisis qui accompagnent les livres. Souvent, je les déplace, les inverse et réfléchis à leur position. De même, il m’arrive d’exposer certains ouvrages que j’apprécie parce que pour moi, cela participe d’un plaisir de l’œil. Ici, dans cette partie, j’ai eu soin de répartir de manière esthétique les dos rouges des livres comme autant de points d’ancrage de la bibliothèque. Toujours à propos de l’aspect extérieur des livres, une anecdote. J’ai donné, il y a peu, avec d’autres écrivains, une conférence à la chaire de poétique de Louvain-la-Neuve sur le thème du roman-récit. Le texte de cette allocution a été publié par un éditeur belge mais l’aspect extérieur du livre est tellement décevant que je ne l’ai offert à personne. Ceci dit, même si le corps physique du livre m’interpelle ou me rebute, ce qui m’intéresse avant tout, c’est le corps des mots. Dès que je lis les premières pages d’un livre, je sais immédiatement si je vais être captivée par l’énergie qui s’en dégage. Plus intimement, en tant qu’auteur, quand je lis mes textes en radio ou devant un public, je donne ma voix, donc mon corps. De même quand j’écris, j’aime lire à haute voix pour sentir ce souffle des phrases. Je me pose parfois la question de savoir si mon vrai corps, ce ne sont pas les mots qui le constituent. En tout cas, si je n’écris pas, je me sens complètement décentrée, ma voix et mon sommeil fichent le camp.

En allant plus loin, on pourrait se demander si le livre n’est pas comme un prolongement, une excroissance du corps ?

« Excroissance », ça fait un peu monstre, non ? Prolongement, si on veut, mais pas seulement du corps. La fine pointe de soi, plutôt. Bataille disait dans son essai[2] que l’érotisme des corps uniquement est lourd, pesant et ennuyeux. L’érotisme, pour lui, c’est à la fois le corps, les émotions et l’esprit. C’est le choc des intelligences. S’il n’y a pas ça, il n’y a rien.

Dernièrement, j’ai lu l’ensemble des œuvres d’André Baillon. Comme de Kafka à vingt ans, de Thomas Bernhardt à trente, je suis tombée, tardivement, amoureuse de Baillon, et j’ai cherché à avoir des reproductions de photos… Pourquoi ? Tout simplement parce que je suis sous le charme de ses textes, du corps de ses mots. C’est une écriture, en apparence, proche du parler populaire mais qui est en fait très recherchée. Une langue sculptée, merveille de naturel et de sophistication.

Avez-vous des habitudes de lecteur, comme de sentir l’odeur du papier par exemple ?

Pas vraiment. Mais les livres me rassurent. J’évoque cet aspect dans un poème du  recueil que j’ai publié avec Hilde Keteleer. Je parle notamment de cette angoisse de l’insomnie où l’on ne sait plus ni lire, ni écrire. En cas d’insomnie, j’ai besoin d’avoir des livres autour de moi, comme des auréoles protectrices. J’en emporte toujours trop avec moi, même en voyage : mes valises pèsent des tonnes ! J’aime aussi qu’il y ait des livres dans chaque pièce de la maison, c’est une présence rassurante.

Pour revenir à l’écriture, il vous arrive souvent de faire référence à des livres dans vos textes. Est-ce une façon de faire un clin d’œil aux auteurs qui vous ont nourrie ?

On me l’a reproché parfois. Mais je ne vois pas pourquoi on pourrait évoquer les paysages, les personnes, les objets qui nous entourent et éviter de parler des personnages littéraires qui nous accompagnent et qui sont tout aussi vivants. Ces évocations me viennent naturellement. Elles participent d’une respiration. De plus, je trouve qu’il est trop facile de dire que ces références ne sont plus comprises par les lecteurs. Au contraire, il me semble que cela peut donner envie de lire, d’élargir ses horizons. Le même rapport existe par ailleurs pour moi avec l’image, l’œuvre artistique en général. Tout cela nourrit évidemment mon quotidien. Quand je suis dans une période de stérilité, c’est le signe que je manque à ma vocation de lectrice. Il faut alors que je m’imprègne de mots pour retrouver cette impulsion qui me fera revenir à la page.

Parallèlement au corps, à l’œil qui est cette « lampe du corps », il y a aussi, parmi les fils conducteurs qui traversent vos textes, l’importance accordée au rêve. La conjonction de ces deux éléments me fait penser inévitablement au surréalisme. Ces auteurs surréalistes ont-ils joué un rôle dans votre parcours ?

Bien sûr, surtout Apollinaire, qui n’a cessé de me fasciner depuis le cours de Mme Gothot-Mersch en philologie romane. Dans La Barbière, l’action se passe en partie dans ce que j’appelle « le mausolée Feldheim », hommage indirect au Carnet secret de Feldheim de Paul Nougé.  Oui, le surréalisme de manière générale me suit depuis longtemps. Récemment, en séjour au Mexique, j’ai pris conscience de la force du surréalisme dans ce pays. A l’instar de la Belgique, il y avait là un terreau qui a favorisé l’efflorescence d’un art tout à fait étonnant. Pour en revenir au côté onirique, j’ai longtemps transcrit mes rêves dans des cahiers. Ils ont toujours été présents de manière quasi envahissante. Quand j’ai cessé de rêver, je me sentais en manque, comme privée d’une drogue. C’est alors que je me suis tournée vers l’écriture de fiction. Donc, d’une certaine manière, je pourrais dire que j’étais naturellement surréaliste. Je voyageais spontanément dans mes visions nocturnes. La logique du rêve est d’ailleurs très spécifique, c’est une logique qui n’a rien à voir avec celle de la vie courante mais bien avec celle de la fiction. Je pense par exemple aux magnifiques romans de Javier Marias qui avoue lui-même procéder selon une logique de ramifications, proche de celle du rêve justement. On sort de ses livres complètement ébloui. J’ai cette même sensation quand je referme un livre de Pierre Michon. Dans un autre ordre d’idées, avec une écriture très sobre, Yoko Ogawa nous emmène dans des univers étranges.

Abordons à présent votre bibliothèque physique. Question incontournable : y-a-t-il un « enfer » dans la bibliothèque de Caroline Lamarche ?

J’ai une section de livres érotiques qui sont rassemblés dans ma chambre. Certains sont mis en évidence comme les Erotiques de Paul Nougé dans la belle édition rouge de Didier Devillez ou le poétique et excentrique ouvrage de Juan Manuel de Prada intitulé Cons, publié au Seuil avec cette couverture fabuleuse. Ce sont pour moi de beaux objets et des textes que j’aime avoir près de moi.

Adoptez-vous un classement particulier ?

Comme je l’ai dit précédemment, on trouve ici, dans la maison, des livres presque dans chaque pièce. Donc, des classements appropriés à chaque section. Au rez-de-chaussée par exemple, j’ai disposé les livres d’art de plus grand format vers lesquels je reviens régulièrement. Il y a là des monographies sur Egon Schiele, Hokusaï, Rembrandt ou Antonio Lopez. J’ai aussi ramené de mon récent séjour mexicain des livres consacrés aux arts populaires du pays. J’apprécie beaucoup, en tant qu’écrivain, les écrits sur l’art de Van Gogh, de Matisse, Kandisky, Tapiès. Il y a là également un rayonnage comprenant les diverses éditions et traductions de mes livres, les revues auxquelles j’ai participé, etc. Dans mon bureau, un grenier aménagé, j’ai réuni par ordre alphabétique les romans et les nouvelles de la littérature mondiale. Enfin, depuis peu, je me suis constitué une bibliothèque du son qui est liée à un nouveau volet de mon activité, la réalisation de documentaires et de fictions radiophoniques. On y trouve des émissions enregistrées, les coffrets comprenant les documentaires primés au prix Europa, des livres sur la création sonore. Ailleurs encore, sur le palier ou dans ma chambre, des sections consacrées à la poésie, au théâtre, aux essais, aux différentes traductions de la Bible, aux auteurs belges. Un endroit aussi où je conserve les livres dédicacés par des amis. J’aime pouvoir mettre la main dessus rapidement. Enfin, de temps en temps, j’achète des livres pour enfants que je trouve particulièrement attirants. C’est un secteur de l’édition qui réalise de magnifiques objets qui ne sont d’ailleurs pas uniquement destinés aux enfants. L’ogresse en pleurs, de Valérie Dayre, illustré par Wolf Erlbruch, est l’un de mes favoris.

Vous arrive-t-il d’annoter vos livres ?

Rarement. Quand je le fais, c’est toujours très finement, au crayon. En général, je prends des notes dans un carnet que je reporte éventuellement dans mon journal par la suite. Plus souvent, je glisse un papier entre les pages. Je suis assez délicate avec les livres. Je voudrais ajouter une chose qui est liée d’une certaine façon à cette pratique de la note dans la marge, le fait que je fréquente des bibliothèques extérieures, sortes d’extension de ma propre bibliothèque. Par exemple, celle des Chiroux à Liège où j’emprunte une fois par mois des ouvrages et qui possède un fonds très riche. Ceci dit, je trouve regrettable qu’on laisse ce bâtiment dans un tel état… A l’inverse, celle de l’Université du Travail à Charleroi vient d’être superbement rénovée. Voilà un endroit accueillant, qui donne envie de rester, d’explorer. Pour terminer sur ce point, il y a d’autres « extensions » de ma bibliothèque, celles des amis qui peuvent se révéler de puissants foyers d’attraction.

« Il y a des livres assez grands pour contenir l’orage »

Avez-vous besoin d’être entourée de livres pour écrire ?

Oui, je dois avoir des livres autour de moi, sur mon bureau. C’est d’ailleurs un problème lorsque je suis invitée en résidence d’écrivain. J’aimerais emporter ma bibliothèque ce qui est évidemment impossible (rires). Lecture-Ecriture : le dialogue est constant pour moi.

J’entretiens une amitié, une complicité avec les livres. Je n’ai jamais été seule avec eux. Il y a toujours eu la présence de livres dans les moments les plus difficiles ou les plus intenses de ma vie. Après la mort de mon père, j’ai lu tout Don Quichotte, dans la traduction d’Aline Schulman, pendant deux mois. Je n’y étais jamais arrivée auparavant. Dans ce moment de deuil, mon chagrin a, en quelque sorte, pris ce livre pour véhicule, c’est un ouvrage universel, qui contient tout le rire et la douleur, le rêve et le voyage, la fragilité et la force. Je me souviens d’une phrase que j’ai écrite à la demande d’Eva Kavian pour décorer les murs de la bibliothèque de l’Université du Travail justement. Je lui ai proposé celle-ci : « Il y a des livres assez grands pour contenir l’orage. » En soi, cette phrase n’a rien d’exceptionnel ou de furieusement exotique. Mais elle illustre pour moi le fait qu’il y ait des livres comme ceux de Cervantès, Kafka, Céline, Flannery O’Connor… qui peuvent être assez vastes pour contenir les émotions les plus fortes. Ils sont notre consolation.

Pour finir, est-ce que vous prêtez facilement vos livres ?

Je prête peu mes livres sauf à certaines personnes très proches. Dans ce cas-là, même si les livres ne me reviennent pas, je sais qu’ils sont entre de bonnes mains. Par ailleurs, je suis fascinée par les traces laissées dans les livres qu’on me prête. Je piste mes amis à leurs soulignements, à leurs notes dans la marge…

Rony Demaeseneer


[1] Caroline LAMARCHE, ill. de Charlotte MOLLET, La Barbière, Impressions nouvelles, 2007

[2] Georges BATAILLE, L’érotisme, Paris, Ed. de Minuit, 1957


Article paru dans Le Carnet et les Instants n° 151 (2008)