André Blavier, Le mal du pays ou Les travaux forc(en)és

La chanson de Blavier

André BLAVIERLe mal du pays ou Les travaux forc(en)és, Yel­low Now, 1993

blavier le mal du paysTout petit sans doute, André Blavier écrivait déjà en blavien, cette langue dans la langue où mots-va­lis­es et coqs à l’âne, pas­tich­es et pos­tich­es, clins d’œil au ixième degré et calem­bours navrants caram­bo­lent et se téle­scopent en un ahuris­sant feu d’ar­ti­fice. Remet­tant sur le méti­er son ouvrage, le Grand Patan­gon des Hautes Etudes pat­a­physiques nous livre la troisième édi­tion « con­sid­érable­ment re­maniée et qua­si­ment dou­blée » du Mal du pays,suivi de Ciné­mas de quarti­er, de La can­tilène de la mal-baisée et des Remembrances du vieux barde idiot, refon­dus en une seule coulée épique de qua­tre mille deux vers : une seule geste par­o­dique que l’on peut choisir de lire d’af­filée (atten­tion au souf­fle) ou de con­sul­ter comme une pe­tite Ency­clopédie por­ta­tive. On notera ain­si qu’ à la faveur de sa remise à jour, Noël Godin et Madon­na, l’Eu­rope de Maas­tricht et le Mini­tel rosé, le tun­nel sous la Manche et les fauss­es fac­tures du P.S. font leur en­trée dans cette vaste épopée du déduit qui s’au­rait pu titr­er La Fou­tri­ade, si le titre n’é­tait déjà pris par un anonyme célèbre du XIXe siè­cle.

Du « plaisir char­nel de manier la langue » et les créa­tures du beau sexe, c’est en effet tout un, et notre « Pin­dare ver­moulu », qui sait « l’art d’évo­quer l’amour en un seul vers / — Flan­qué de qua­tre mille et un supplé­mentaires ! » con­naît aus­si celui de déclin­er la langue verte dans les trente-deux posi­tions. Blavier, qui aime bien la prosodie françoyse, la châtie bien itou (littérale­ment). Egrenant la bal­lade des dames de son temps jadis sur l’air de la grande poésie didac­tique, fécon­dant ses exer­ci­ces de style par le dic­tio­n­naire de rimes et les aide-imag­i­na­tion de Rous­sel par les plaisan­ter­ies de l’Al­manach Ver­mot, il chahute le lex­ique et bous­cule les niveaux de langue, il digresse et néol­o­gise, il com­pile un cat­a­logue d’érudi­tion con­sid­érable et saugrenue, il apos­trophe le lecteur ou s’ad­mon­este de son in­continence, il triche enfin avec la diérèse et tire à la ligne (un peu : « J’écris n’im­porte quoi pourvu que ça m’arrange / Et me con­duise à mes qua­tre mille et deux vers »). Bref, il livre le poème et son mode d’em­ploi, La chan­son de Blavier et Com­ment j’ai écrit cer­tains de mes vers.

Oeu­vre savam­ment tru­cu­lente, oui ; mais aus­si de salubrité publique, qui oppose la dépense « à perte » du com­merce char­nel à l’omnipo­tence sin­istre du « Grand Marché ». Jon­gleur et vir­tu­ose, certes ; mais chez Blavier, le pen­chant obses­sion­nel pour l’ac­cu­mu­la­tion et l’épuise­ment sys­té­ma­tique de la rhé­torique (et du lecteur !) sont la politesse d’une inguéris­sable nos­tal­gie, qui est au cœur de l’en­tre­prise.

Thier­ry Horguelin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°78 (15 mai — 15 sep­tem­bre 1993)