In Koli Jean Bofane, Congo Inc. Le testament de Bismarck

Pompe Afrique

In Koli Jean BOFANE, Con­go Inc., LeTes­ta­ment de Bis­mar­ck, Actes sud, 2014

In Koli Jean Bofane s’est fait remar­quer avec la paru­tion, en 2008, d’un pre­mier roman éton­nant et attachant, Math­é­ma­tiques con­go­lais­es, qui a mis en lumière un auteur hors du com­mun auquel il  valu d’emblée et d’un seul coup le prix Jean-Muno, le prix de la SCAM et le grand prix lit­téraire d’Afrique noire de l’ADELF. En cita­tion lim­i­naire de ce nou­veau roman frap­pé à l’enseigne du même pays,  l’auteur  reprend une déc­la­ra­tion de Bis­mar­ck pronon­cée en clô­ture de la Con­férence de Berlin (1885): « Le nou­v­el état du Con­go est des­tiné à être un des plus impor­tants exé­cu­tants de l’œuvre que nous enten­dons accom­plir. » Les échos de cette phrase ne cessent de reten­tir depuis et ils se décli­nent tout au long du roman, sous les couleurs de la coloni­sa­tion directe et bru­tale, puis du pil­lage sournois mais tou­jours en cours et sys­té­ma­tique, des ressources incroy­ables de ce pays.

Dans ce tour­bil­lon de ten­sions cupi­des où les influ­ences étrangères sour­dent de toutes parts, évolue un ado­les­cent, Isookan­ga, Pyg­mée ekon­da. Placé sous la coupe d’un vieil oncle qui rêve de lui voir per­pétuer les tra­di­tions, le garçon a la tête ailleurs depuis qu’il a décou­vert le monde fab­uleux d’internet. Avec l’ordinateur portable volé à une jeune eth­no­logue belge, il se con­necte au grand univers et il s’initie à d’autres céré­mo­ni­aux. Il adopte les principes du néolibéral­isme et veut « faire dans la mon­di­al­i­sa­tion ». Il assim­i­le jour après jour des pré­ceptes de ceux qui réus­sis­sent et scrute le monde du marché libre sur son écran. À l’étroit dans sa forêt et dans les cou­tumes qu’on veut lui voir sauve­g­arder,  il part pour Kin­shasa chez un vague par­ent qui l’éconduit sans atten­dre et se trou­ve livré à lui-même. Pas vain­cu pour autant, il s’introduit dans l’univers red­outé des enfants de la rue, aux côtés des très jeunes sol­dats, des pros­ti­tuées. Tout à la fois oiseau pour le chat et félin rusé, il séduit par sa can­deur et sa faible taille. Il se noue d’amitié avec un Chi­nois, Zhang Zia, qui vend dans la rue des sachets d’eau potable après avoir été évincé d’une affaire promet­teuse et foireuse.  Frimeur doué, Isookon­ga  lui présente un plan impa­ra­ble des­tiné à faire explos­er les ventes et devient son asso­cié. Il a ajouté à l’eau un arôme de viande bou­canée dont il garde la recette secrète qui rav­it les papilles de ses sem­blables ras­surés par le dra­peau suisse qu’il prend le soin d’ajouter sur l’emballage.

Mais les dan­gers de la rue et la vio­lence extrême les men­a­cent de toutes parts. L’auteur dit sans ambages les atroc­ités des guer­res lanci­nantes qui minent la région, la vérole de la cor­rup­tion omniprésente, la colère du peu­ple qui explose au moin­dre motif, la jus­tice cru­elle de la rue, les des­tins qui bas­cu­lent pour un oui ou pour un non. Une galerie de per­son­nages hauts en couleurs défile sans que soit jamais franchie la ligne du sim­plisme qui résumerait tout à un sché­ma binaire réduisant les Con­go­lais au sim­ple rôle de vic­times. Une façon de dire que le mal qui ronge la région résulte d’une alchimie aux respon­s­abil­ités et aux facettes mul­ti­ples, aux enjeux super­posés. A tout moment, le pré­da­teur peut devenir lui-même une proie, la vic­time un agresseur dans un bal­ai inquié­tant qui n’a rien à faire avec les principes d’un état de droit. En témoigne la rela­tion ambiguë qui rap­proche Isookan­ga d’Aude Mar­tin, la jeune eth­no­logue belge qui l’interroge et tombe sous son charme. Mais l’on reste avant toute chose souf­flé par la vital­ité incroy­able du jeune ado­les­cent, sa soif de vivre, sa résilience, sa volon­té de con­quête. A son image, la nar­ra­tion est puis­sante, foi­son­nante et col­orée, portée par une écri­t­ure limpi­de et enjouée.

In Koli Jean Bofane est au fait des réal­ités du Con­go, fonde son réc­it sur cette con­nais­sance doc­u­men­tée qu’il con­fronte aux inco­hérences de la cul­ture occi­den­tale, retour­nant les préjugés et don­nant un éclairage sub­til sur les réper­cus­sions cul­turelles de la mon­di­al­i­sa­tion, sur l’avènement d’un univers fondé sur les images de partout acces­si­bles.  Sans doute tout cela pour­rait-il être un peu indi­geste si l’auteur n’y avait mis la juste part d’humour qui per­met de pren­dre dis­tance à la vue des bas-fonds de notre monde. Ici, le rire limpi­de côtoie le drame, la grav­ité la déri­sion. On l’aura com­pris, ce deux­ième roman est une pleine réus­site – ne dit-on pas qu’il est l’épreuve test – et il devrait sus­citer un accueil lui aus­si ent­hou­si­aste. En tout état de cause, il con­firme la vraie stature d’écrivain de In Koli Jean Bofane.

Thier­ry Deti­enne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 182 (2014)