Jean Claude Bologne, L’arpenteur de mémoire

Les aven­tures mys­tiques et cul­tivées d’un ego imag­i­naire

Jean Claude BOLOGNE, L’ar­pen­teur de mémoire, Fayard, 2002

L-arpenteur-de-memoireL’Ar­pen­teur de mémoire, le nou­veau roman de Jean Claude Bologne, est paru au prin­temps dernier dans la col­lec­tion Alter Ego dirigée par Jean-Luc More­au. Cette collec­tion s’en­vis­age comme un renou­velle­ment de l’au­to­bi­ogra­phie dans la mesure où l’au­teur est invité à nous faire partager une part essen­tielle de lui-même en mobil­isant non pas ses sou­venirs, comme c’est l’usage, mais son imag­i­naire. L’au­teur a donc la lat­i­tude de s’in­ven­ter une vie et a tout le loisir de la localis­er quand bon lui sem­ble. Jean Claude Bologne, ça n’é­ton­nera guère ses lecteurs, a choisi de situer son his­toire au Moyen Age et a décidé de lancer son autre lui-même à la recherche de Dieu !

Plutôt qu’une vie, ce livre racon­te donc un chem­ine­ment intel­lectuel et mys­tique. Le héros entend con­fron­ter à l’ex­péri­ence du monde tout ce savoir ency­clopédique dont il était le déposi­taire dans le ven­tre de sa mère. Maître Arnoldus son « pro­fesseur de théolo­gie appliquée aux mille et un pro­blèmes de la vie quo­ti­di­enne » va lui propo­ser une quête à la mesure de son ambi­tion : ren­con­tr­er Dieu ! D’après lui, celui-ci de­vrait se trou­ver au point exact où deux droites par­al­lèles se ren­con­trent. C’est le Graal dans toute sa splen­deur : c’est le cher­cher qui importe, pas le trou­ver ! Notre héros ne va pas s’aven­tur­er seul dans cette aven­ture. Il est flan­qué de Thor-Gnôle avec qui il va for­mer un duo qui évoque Don Qui­chotte et San­cho mais plus encore Jacques le fatal­iste et son maître dans une ver­sion qui met­trait l’ac­cent plutôt sur le maître que sur Jacques. Au fil de leurs aven­tures, une nou­velle quête, exis­ten­tielle cette fois, s’im­pose à eux. En plus de trou­ver Dieu, ils vont devoir élu­cider leur nature véri­ta­ble. Cette tâche ardue va encore être com­pliquée par la con­fronta­tion avec leurs dou­bles inver­sés (des per­son­nages qui ont choisi un mode de vie rad­i­cale­ment opposé au leur).

Durant le tour du monde fan­tasque qui va les ramen­er à leur point de départ (au pro­pre comme au fig­uré puisque la ques­tion de l’ex­is­tence de Dieu ne sera évidem­ment pas résolue ici), les deux per­son­nages vont faire une série de ren­con­tres in­croyables dont le nar­ra­teur ne manque ja­mais de soulign­er la valeur sym­bol­ique à coup de références savantes. Le procédé pour­rait rebuter s’il n’é­tait rela­tivisé par la vig­i­lance ironique de Thor-Gnôle et de son maître et par une fan­taisie per­ma­nente. Les ambiances des dif­férents lieux vis­ités sont sou­vent pas­tichées : Bo­logne évoque tout aus­si bien Dante et Kaf­ka que les règles du Monop­oly. Il joue aus­si en per­ma­nence sur les anachro­nismes (le par­adis est régen­té par des Bolcheviks sans humour, ailleurs on attend avec impa­tience l’in­ven­tion de la psy­ch­analyse) et sur le con­traste entre les grilles d’in­ter­pré­ta­tion médié­vales et con­tem­po­raines. Ce livre est à la fois fan­tasque et éru­dit, comme un Jules Verne pour adulte. 

Thier­ry Leroy

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°124 (2002)