Jean Claude Bologne, Le frère à la bague

Le frère de Voltaire et la réincarnation de Rousseau

Jean Claude BOLOGNE, Le frère à la bague, Éd. du Rocher, 1999.

Bologne-Jean-Claude-Le-Frere-A-La-Bague-Livre-1274515242_L« […] il prend envie de marcher à qua­tre pattes quand on lit votre ouvrage », écriv­it Voltaire au jeune Rousseau qui lui avait en­voyé, en hom­mage, son Dis­cours sur l’ori­gine de l’iné­gal­ité. Cette phrase célèbre a peut-être secrète­ment guidé Claude Godet, auteur de Le print­emps de Liège, paru récem­ment aux édi­tions Éole : il imag­ine en tout cas Jean-Jacques se ren­dant à Liège et y par­lant avec des… ani­maux. « […] si les let­tres étaient main­tenant anéanties, écriv­it Rousseau dans sa réponse à Voltaire, je serai privé du seul plaisir qui me reste. » Sans vouloir préjuger des plaisirs de Jean Claude Bologne, il est clair que l’anéan­tisse­ment des let­tres lui serait gran­dement préju­di­cia­ble tant il accu­mule avec brio les pub­li­ca­tions. La dernière d’en­tre elles se con­sacre à la per­son­nal­ité d’Ar­mand Arou­et, frère aîné de François-Marie, c’est-à‑dire de… Voltaire.

Out­re la présence chez cha­cun deux d’un philosophe des Lumières, les romans de Claude Godet et de Jean Claude Bologne ont un pré­cieux point com­mun : l’ex­tra­or­di­naire imag­i­na­tion dont font preuve leurs auteurs. Le print­emps de Liège, que signe Claude Godet après avoir pub­lié deux romans sous le pseu­do­nyme de Claude Salses, frappe par son orig­i­nal­ité. Dans le pre­mier chapitre, les pas­sages con­sacrés aux aven­tures de Jean-Jacques dans la Cité ardente alter­nent avec des para­graphes racon­tant, de nos jours, l’in­sur­rec­tion, dans la même ville, des ani­maux con­tre les humains. Nos amies les bêtes dis­posent d’é­tranges pou­voirs, dont celui de la parole, que leur con­fère un vieux soli­taire nom­mé Jacques-Jean-Joseph Le­roux… Une réin­car­na­tion de Jean-Jacques, sans doute. Le sec­ond chapitre est con­stru­it de la même façon, sauf qu’il met cette fois en scène George Sand dans un vil­lage ardennais. Quant au troisième, il rompt cette symétrie et place le nar­ra­teur, qui n’é­tait jusque-là qu’un obser­va­teur pas­sif, au mi­lieu des flammes de l’En­fer.

C’est cocasse, gen­ti­ment icon­o­claste et inat­ten­du. S’il fal­lait absol­u­ment com­par­er Le print­emps de Liège à un autre livre, je par­lerais de La Vachela for­mi­da­ble bande dess­inée de Johan de Moor et de Stephen Des­berg. Des références plus lit­téraires per­me­t­traient de situer Le frère à la bague de Jean Claude Bologne, qui racon­te les démêlés du frère de Voltaire avec le monde fasci­nant des sectes du XVIIIe siè­cle. Le nom de la rose d’Um­ber­to Eco, par exem­ple, car on y retrou­ve l’His­toire, l’in­trigue et la reli­gion. Ou Balzac et L’en­vers de l’his­toire con­tem­po­raine pour la descrip­tion de la face cachée de la foi. Mais l’ex­tra­or­di­naire com­plex­ité du réc­it, les se­crets, les rebondisse­ments vrai­ment inatten­dus, les quipro­qu­os, les trahisons, les alliances et les com­plots rap­pel­lent égale­ment la bande dess­inée et les maîtres belges du scé­nario réa­liste comme Jean-Michel Char­li­er ou Jean Van Hamme.

Jean Claude Bologne joue en tout cas admirable­ment avec les instances nar­ra­tives pour mys­ti­fi­er le lecteur : il épouse à cer­tain moment le point de vue tron­qué d’un per­son­nage puis passe insen­si­ble­ment la parole à un nar­ra­teur omni­scient, de sorte que nous en savons tou­jours juste assez pour ne pas nous per­dre et que nous devi­nons d’emblée que la clé ultime ne nous sera don­née que dans les dernières pages. Et, en effet, les élé­ments de l’in­trigue les plus saugrenus trou­vent finale­ment leur jus­ti­fi­ca­tion. Bien enten­du, le pro­pos ne se lim­ite pas au réc­it. Le car­ac­tère d’Ar­mand Arou­et, ain­si que les rap­ports con­flictuels qu’il entre­tient avec son célèbre frère, don­nent lieu à de puis­santes analy­ses psy­chologiques. En out­re, cer­taines réflex­ions du nar­ra­teur, à pro­pos de « la société du spec­ta­cle ou de l’im­age » ou de la cor­rup­tion des représen­tants du peu­ple, même s’ils ne con­cer­nent apparem­ment que le XVIIIe siè­cle, réson­nent jusqu’à nos oreilles.

Mais c’est surtout sur le thème de la reli­gion et de la foi que se con­cen­tre la sig­ni­fi­ca­tion du Frère à la bague. Il est notam­ment ques­tion, dans le réc­it, d’un livre cap­i­tal cher­chant une troi­sième voie entre le matéri­al­isme et la reli­gion : cela rap­pelle Le mys­ti­cisme athée, essai pub­lié par Jean Claude Bologne en 1995. Le print­emps de Liège con­tient égale­ment une morale, comme dit la qua­trième de couver­ture. Morale ouverte, car les dif­férentes direc­tions que prend le réc­it sont contradic­toires. Le com­porte­ment des ani­maux hésite entre la sim­ple vengeance et la con­struc­tion d’un monde meilleur basé sur une égal­ité to­tale obtenue grâce à la com­mu­ni­ca­tion. Dans le sec­ond chapitre, un des deux réc­its (celui au présent) sig­ni­fie a pri­ori que la direc­tion des affaires publiques devrait être con­fiée aux femmes, ce que sem­ble démen­tir l’autre réc­it, l’aven­ture de George Sand. Enfin, d’autres leçons pour­raient être tirées de la descrip­tion de l’En­fer et du Par­adis. 

Et le style ? Dans les deux romans, le lec­teur a droit à quelques belles envolées : par exem­ple, la descrip­tion des flammes de l’En­fer chez l’un, celle d’un incendie à Paris chez l’autre. Mais en ce qui con­cerne Le print­emps de Liège, le plaisir de la lec­ture ne se situe prob­a­ble­ment pas dans la forme. Par con­tre, Le frère à la bague s’ou­vre sur un pari styl­is­tique ambitieux : Jean Claude Bo­logne s’a­muse à présen­ter son texte comme ayant été réelle­ment écrit au temps des Lu­mières. Il s’en­suit que les com­para­isons et les références cul­turelles font appel unique­ment au bagage de l’hon­nête homme du XVIIIe siè­cle et que, ça et là, un mot désuet, comme « céans », ou une tour­nure syn­tax­ique aban­don­née, telle que « des amis le sont venus soutenir », illu­mi­nent le texte. Néan­moins, sur ce point, Jean Claude Bo­logne réus­sit peut-être moins bien qu’ail­leurs son tour d’il­lu­sion­niste. Les sen­tences prover­biales qui closent de nom­breux para­graphes rap­pel­lent plus Hugo que Voltaire. L’emploi du présent, du passé com­posé, de phras­es nom­i­nales, de « oui » dans le corps du texte, cer­taines tech­niques nar­ra­tives comme le dis­cours indi­rect libre ou le flux de con­science… nous ramè­nent inévitable­ment au XXe siè­cle. Qu’à cela ne tienne : il reste à espér­er que ces deux livres plairont aux hommes, quand bien même ils ne les cor­rig­eraient point.

Lau­rent Demoulin

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°107 (1999)