Jean Claude Bologne, Le Secret de la Sibylle

Au royaume du Livre absolu

Jean Claude BOLOGNE, Le Secret de la Sibylle, Paris-Mona­co, Ed. du Rocher, 1996

Le-secret-de-la-sibylleUn man­u­scrit per­du depuis la nuit des temps, un par­chemin si pré­cieux qu’on se bous­cule pour s’em­par­er de ses ver­tus secrètes, un roman qui serait à la fois la clef du monde et la révéla­tion d’un autre univers, un texte révolution­naire car il per­met d’ac­céder à la connais­sance, et sin­gulière­ment à la con­nais­sance de soi… Ce livre qui a échap­pé au feu de la sibylle, Jean-Claude Bologne est sur sa piste.

Car s’il s’ag­it bien dans son dernier roman d’une enquête poli­cière, si les indices s’accu­mulent au fil des pages et stim­u­lent l’imagi­nation fiévreuse du lecteur, l’en­jeu du Secret de la Sybille est ailleurs. Dans la recherche de la sagesse, qui d’un indi­vidu à l’autre se man­i­feste sous une forme dif­férente. Et peut-être bien dans un Livre encore à venir, « un livre blanc, que cha­cun écrirait four lui-même avant de tout effac­er pour le trans­mettre, vierge de nou­veau, à son suc­cesseur. Peut-être est-ce cela qu’avait voulu sig­ni­fi­er la sibylle en détru­isant les deux tiers de la sa­gesse ? Cherchez-la, mais de grâce, ne la trou­vez jamais. »

Point de départ de cette quête mys­térieuse, une série d’en­lu­min­ures médié­vales dont les col­lec­tion­neurs sont sys­té­ma­tique­ment dé­lestés par les soins d’un cam­bri­oleur aus­si adroit qu’éru­dit. Daniel, courtier en ency­clopédies, détient égale­ment l’une de ces gravures. Un inspecteur de police un peu balourd et un détec­tive privé, timide mais effi­cace, ont vite fait de le soupçon­ner. Da­niel, enfon­cé par ailleurs dans le con­fort moelleux d’une rela­tion con­ju­gale sans sur­prises, se trou­ve rapi­de­ment désta­bil­isé par ces injustes accu­sa­tions. Va-t-il définitive­ment bas­culer, ou cette épreuve qui boule­verse une vie ron­ron­nante est-elle le signe d’un nou­veau départ ? L’en­quête com­mence, et avec elle la décou­verte des liens qui unis­sent les dif­férentes minia­tures. Elles auraient été enlevées d’une rare édi­tion de l’An­cien et du Nou­veau Tes­ta­ment. Une dernière série de minia­tures pos­tulerait l’ex­is­tence d’un autre vol­ume, peut-être un « Troisième Tes­ta­ment ». « Aux trois âges doivent cor­re­spon­dre trois révéla­tions, celle de la Foi pour l’en­fance, celle de l’Amour pour l’ado­les­cence, celle de la Rai­son pour l’âge adulte. » Mais Daniel ne croit guère à de tels salmigondis, qui brassent autant les croy­ances mythologiques que les recettes fantas­magoriques de vieux gri­moires moyenâgeux. Et un pro­tag­o­niste s’in­ter­roge : ce pré­ten­du « Troisième Tes­ta­ment » n’est-il pas un sim­ple « can­u­lar de romanci­er » (S’il con­sulte la bib­li­ogra­phie de Jean-Claude Bologne, il aura prob­a­ble­ment un indice.) Jetons un voile sur les événe­ments qui sui­vent, car cer­tains d’en­tre eux sem­bleraient totale­ment invraisem­blables s’ils n’é­taient nar­rés avec sérieux et rigueur par quelqu’un que l’on ne peut décem­ment ranger dans la caté­gorie des fumistes. Et faisons con­fi­ance à l’au­teur du Mys­ti­cisme athée et de Du flam­beau au bûch­er. Il a plus d’un tour dans son sac pour nous con­va­in­cre de la réconcilia­tion des con­traires…

Car avant d’ar­riv­er au terme de ce roman, Jean-Claude Bologne prend un malin plai­sir à emmen­er, d’une plume insou­ciante et vire­voltante, son lecteur sur les routes de la Nou­velle Fic­tion. Un con­ti­nent lit­téraire qu’avec quelques autres écrivains d’Outre-Quiévrain, comme Alain Absire, Michel Host ou Daniel Zim­mer­mann, il défriche dans l’en­t­hou­si­asme, et dont témoigne par exem­ple un roman col­lec­tif, L’Af­faire Grimau­di, pub­lié l’an dernier. Sur ce conti­nent, on mul­ti­plie les clins d’œil, on enlu­mine son texte de mots rares ou per­dus, on tresse les allu­sions, on entre­tient les quipro­quos et les fauss­es pistes. Ain­si serait-il pos­sible de lire Le Secret de la Sybille à la seule lueur des ouvrages précé­dents, essais ou fic­tions, de son auteur. On ne s’en prive d’ailleurs pas, et Le Secret de la Sybille doit une grande part de sa réus­site à ces com­mentaires, cita­tions, réflex­ions ad hominem dont Jean-Claude Bologne a truf­fé sa prépa­ration : une gour­man­dise sup­plé­men­taire, qui rav­it le sim­ple con­vive et comble le pa­lais des plus fins gourmets.

Alain Delaunois

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°94 (1996)