Jean Claude Bologne, Pudeurs féminines

Ôtez ce voile que je ne saurais voir…

Jean Claude BOLOGNEPudeurs féminines. Voilées, dévoilées, révélées, Seuil, coll. “L’univers his­torique”, 2010

bologne pudeurs femininesEn 1669, sous la plume de Molière, Tartuffe exigeait de Dorine qu’elle cou­vrît le décol­leté de sa robe afin de lui épargn­er la vue d’une gorge ten­ta­trice. Aujourd’hui l’on s’émeut moins des nudités éro­tisées étalées à la vue de tous par les cou­ver­tures de mag­a­zines pornographiques que de voir déam­buler dans les rues des femmes dont l’habit dis­simule inté­grale­ment le corps à l’exception des yeux. Mais dans les piscines publiques, l’on pro­scrit aus­si bien le monoki­ni que le port du burki­ni, ce vête­ment de bain cou­vrant que por­tent les femmes musul­manes – pre­scrip­tions apparem­ment con­tra­dic­toires mais toutes énon­cées au nom de la bien­séance. Et ren­voy­ant, comme l’injonction de Tartuffe, à ce que l’on nomme la pudeur.

La pudeur dont Jean Claude Bologne avait retracé une His­toire en 1986, qu’il estime indis­pens­able de repren­dre quelque vingt ans plus tard, car en deux décen­nies des boule­verse­ments rad­i­caux sont venus mod­i­fi­er en pro­fondeur les con­cep­tions de la pudeur et les dis­cours qui en trait­ent – ain­si beau­coup de femmes désor­mais écrivent-elles sur ce sujet qui, jusqu’alors, était presque exclu­sive­ment abor­dé par des hommes. À l’évidence une nou­velle étude s’imposait qui pro­longe la précé­dente sans en remet­tre en cause les fonde­ments – « Les con­cepts que j’avais pro­posés […] me sem­blent tou­jours per­ti­nents » écrit-il en intro­duc­tion – et qui prenne en compte les émer­gences récentes. Un aspect est creusé là qui ne l’avait pas été – la sex­u­a­tion de la pudeur et son car­ac­tère spé­ci­fique­ment féminin – ; une autre his­toire s’esquisse : celle du « voile immatériel » qui, dans les « con­cep­tions clas­siques », est la métaphore de la pudeur fémi­nine.

De l’Antiquité à nos jours, et se lim­i­tant à son « ter­rain habituel » qui est l’Occident chré­tien, Jean Claude Bologne part donc en quête d’une fig­ure lit­téraire, à la recherche de ses pre­mières appari­tions et de ses évo­lu­tions – des muta­tions der­rière lesquelles sont à lire celles de la pudeur fémi­nine, dont il faut d’abord déter­min­er si elle est un sen­ti­ment ou un com­porte­ment. À la suite de quoi il con­vien­dra de se deman­der qui est le tis­serand de cette étoffe immatérielle – le regard d’autrui ou l’intériorité de la femme ?
Struc­turé en cinq chapitres cou­vrant cha­cun une péri­ode pré­cise et divisés en sous-chapitres, l’ouvrage est solide­ment char­p­en­té. L’introduction est un mod­èle de clarté ; un « Aver­tisse­ment » détaille les principes de tra­duc­tion en français des ter­mes grecs et latins ; une « fable pour fix­er les con­cepts » s’attache à dis­tinguer le « sen­ti­ment de pudeur » du « com­porte­ment de pudeur » : toutes les pré­cau­tions sont pris­es pour éviter les con­fu­sions. Pour­tant, mal­gré une écri­t­ure directe, allè­gre et à l’occasion émail­lée d’humour, le livre est dif­fi­cile. Jean Claude Bologne appuie en effet sa réflex­ion sur des textes philosophiques ou théologiques sou­vent abstrus pour qui n’a pas suff­isam­ment de cul­ture en la matière et, dès lors, une bonne part de l’argumentation se dérobe à la com­préhen­sion. De plus, définir et situer la pudeur comme sen­ti­ment ou com­porte­ment dépend de nom­breux fac­teurs qui, de sur­croît, la col­orent de honte ou de respect selon les cas – le regard d’autrui (qui regarde, com­ment regarde-t-on, qui regarde-t-on…), le corps est-il nu ou vêtu, dans quelles cir­con­stances la nudité s’observe-t-elle (exa­m­en médi­cal, pose artis­tique, toi­lette, intim­ité sex­uelle)… Et cha­cun de ces fac­teurs prend de mul­ti­ples nuances qui bien sûr vari­ent d’une époque à l’autre. Sans le tal­ent de Jean Claude Bologne pour con­stam­ment revenir sur « le sujet qui [l’]occupe » on perdrait celui-ci de vue – et toute idée à peu près claire de ce que peut être la pudeur avec.

L’ouvrage est dif­fi­cile aus­si pour des raisons qui ne touchent plus à l’entendement : le corps, le désir, la sex­u­al­ité sont des thèmes qui trou­vent tou­jours en nous de secrètes obscu­rités où se heurter qui, à notre insu, empêchent de com­pren­dre ce qui se dit à leur pro­pos…

En mon­trant com­bi­en les con­cep­tions de la pudeur ont évolué au fil des siè­cles, en décor­ti­quant les mécan­ismes de ces évo­lu­tions qu’il inter­prète à la lumière des out­ils men­taux actuels, Jean Claude Bologne expose le passé et éclaire le présent. Il sus­cite la réflex­ion, réa­juste les idées, bous­cule les préjugés. Mais ne prend aucun par­ti sinon celui de la tolérance – ain­si souhaite-t-il en con­clu­sion que l’on parvi­enne enfin à ne plus con­cevoir la pudeur comme seule­ment fémi­nine et à en finir avec « cette sex­u­a­tion qui a si sou­vent con­tribué à une muti­la­tion de la per­son­nal­ité des femmes ». Il escompte une « révéla­tion », qui dépasserait le « voile­ment » et le « dévoile­ment ». Son livre pour­rait bien être un instru­ment majeur de cette « révéla­tion » qu’avec lui on espère.

Isabelle Roche


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°164 (2010)