Jean Claude Bologne, Qui m’aime me suive

Suivre l’Histoire aux traces…

Jean Claude BOLOGNE, Qui m’aime me suive. Dic­tio­n­naire com­men­té des allu­sions his­toriques, ill. bologne qui m'aime me suived’Emmanuel Pierre, Larousse, coll. “Le souf­fle des mots”, 2007

Si l’his­toric­ité des pyra­mides du haut desquelles «quar­ante siè­cles vous con­tem­plent» est encore per­cep­ti­ble, il en va dif­férem­ment pour d’autres locu­tions – par exem­ple quand on déplore telles mesures «dra­coni­ennes», que l’on «brille par son absence» ou que l’on «fait la queue». Pour­tant, l’His­toire est là : ces décrets austères ren­voient à un lég­is­la­teur de l’An­tiq­ui­té, l’ab­sence remar­quée doit sa bril­lance à Cas­sius et à Bru­tus, et l’on devrait songer à Robe­spierre chaque fois que l’on se glisse dans une file d’at­tente. Mais l’usage a atténué, sinon effacé la dimen­sion his­torique de ces expres­sions qui se sont répan­dues au point de devenir des réflex­es de lan­gage pour la plu­part des gens.
Restau­rant ici l’his­toric­ité oubliée de telle locu­tion, rap­pelant ailleurs des anec­dotes con­nues qu’il étoffe de détails savoureux, Jean Claude Bologne invite, avec ce Dic­tio­n­naire, à un voy­age cul­turel enrichissant et distrayant, où les sur­pris­es abon­dent – par­mi lesquelles on retien­dra que la may­on­naise a des orig­ines mil­i­taires, et que la «césari­enne» a bien un rap­port cavec l’au­teur de la Guerre des Gaules.

Dès l’a­vant-pro­pos, Jean Claude Bologne pré­cise qu’en matière d’al­lu­sions, il importe de ren­dre à cha­cun – à l’His­toire, au mythe, à la lit­téra­ture, à la Bible… – ce qui lui revient. Ici, juste­ment, on ne ren­dra rien à César : l’habituelle resti­tu­tion se réfère à la Bible, non à l’His­toire – cette expres­sion est donc évo­quée dans Au sep­tième ciel, du même auteur, dans la même col­lec­tion. La part la plus déli­cate du tra­vail de Jean Claude Bologne aura sans doute été de déter­min­er son cor­pus d’é­tude. Il a d’abord lim­ité ses choix aux expres­sions restées vivantes : toutes celles qu’il a retenues ont été col­lec­tées dans des sup­ports à la fois très con­tem­po­rains et de très large dif­fu­sion – en attes­tent les exem­ples qu’il cite, puisés dans la presse écrite, les sites inter­net, les blogs… Par­mi les locu­tions ain­si sélec­tion­nées, il a con­servé celles qui ont pris une valeur métaphorique et ont cessé de ne se référ­er qu’à la chose his­torique elle-même. Puis il a écarté celles con­tenant des allu­sions non plus his­toriques stric­to sen­su mais lit­téraires, sci­en­tifiques, bibliques ou mythologiques : tâche dif­fi­cile quand le point de référence s’est per­du au gré de divers­es défor­ma­tions et que la légende s’est con­fon­due avec la réal­ité. Il a enfin dû s’im­pos­er un seuil chronologique à ne pas dépass­er, et dis­tinguer ce qui relève de l’His­toire de ce qui n’est encore que de l’or­dre de l’ac­tu­al­ité : «La fron­tière entre His­toire et actu­al­ité, dif­fi­cile à déter­min­er, est fatale­ment arbi­traire. […] J’ai arrêté la col­lecte à 1969, qui a mar­qué une rup­ture dans l’his­toire française et qui cor­re­spond à la retraite du général de Gaulle, dont les mots appar­ti­en­nent à l’His­toire et non à la poli­tique.»

Une fois le cor­pus établi, restait à class­er tout ce matéri­au – élire le mot clé sous lequel allait être rangée chaque locu­tion, décider si une entrée à part entière lui serait con­sacrée ou bien si elle allait être rejetée en annexe… La struc­ture lex­i­cographique étant très con­traig­nante, on imag­ine com­bi­en a été dras­tique la ligne de con­duite rédac­tion­nelle que l’au­teur s’est imposée. Il s’en est, en tout cas, accom­modé avec beau­coup d’ha­bileté : son livre est facile à con­sul­ter, et la stricte obéis­sance aux critères énon­cés en intro­duc­tion force le respect. Quant au style, au ton général, ils sont délec­tables, et vastes les domaines explorés à l’en­tour des expres­sions com­men­tées.

Sans doute le pre­mier geste de qui s’empare de ce dic­tio­n­naire sera-t-il de faire défil­er les pages en cas­cade, tâchant de repér­er dans leur course les car­ac­tères gras des expres­sions famil­ières pour s’y arrêter et voir si en effet der­rière la famil­iar­ité lui sont révélés l’in­con­nu et l’é­ton­nant. En quelques arrêts sur for­mule, le temps d’un rapi­de exa­m­en de sur­face, on perçoit l’hu­mour fin de l’au­teur, la pré­ci­sion tou­jours élé­gante et sobre de son style, son art de nour­rir d’éru­di­tion un pro­pos à la fois instruc­tif, acces­si­ble et sou­vent drôle. Au fil de la lec­ture, on est séduit par la manière très nar­ra­tive dont sont dis­pen­sées les infor­ma­tions et par les anec­dotes qui les accom­pa­g­nent. L’ou­vrage cesse alors d’être un usuel que l’on con­sulte par néces­sité : oubliant la seule quête de don­nées philologiques on finit par lire Qui m’aime me suive comme un recueil de nou­velles, de la pre­mière ligne de l’a­vant-pro­pos jusqu’au point final de la dernière entrée, aban­don­nant à leur fonc­tion stricte­ment util­i­taire les index, la bib­li­ogra­phie et la table des matières. Le pur plaisir lit­téraire prend vite le pas sur celui d’ap­pren­dre…

Isabelle Roche


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°150 (2008)