Élisa Brune, Blanche cassé

Couleur cassé

Élisa BRUNEBlanche cassé, Ram­say, 2000

Voici deux sœurs. La pre­mière s’ap­pelle Béné­dicte — « Béné­dicte, c’é­tait lourd, volu­mineux, impos­si­ble à porter ». L’autre, sa cadette de deux ans, s’ap­pelle Clarisse — la claire, la lumineuse, « une sœur comme un désas­tre radieux ». Et déjà, dès les pre­mières pages, on peut penser que d’une cer­taine manière tout est dit. Clarisse est promise à un des­tin trag­ique. Le titre du roman est là pour nous en aver­tir, avec cette curieuse dis­tor­sion gram­mat­i­cale qui le rend presque illis­i­ble : Blanche cassé, (comme blanc cassé ? comme branche cassée ?).

Clarisse est la claire, la blanche, lit­térale­ment « cas­sée » par l’ad­jec­tif (le blanc cassé étant un blanc impur, sali) ; l’im­pos­si­bil­ité grammati­cale ren­voie à la fêlure du per­son­nage, à la malé­dic­tion qui scellera son des­tin. Dif­fi­cile d’imag­in­er per­son­nal­ités plus con­trastées que ces deux-là. Clarisse est ce que l’on appelle une nature. Dès le berceau, les fées sem­blent avoir déposé au-dessus de sa tête toutes les qual­ités pos­si­bles. Elle est belle, volon­taire, imag­i­na­tive, éblouis­sante de vie et de san­té, douée pour les plaisirs de l’exis­tence. Et, naturelle­ment, elle rend fous les garçons qui s’ap­prochent d’elle. Béné­dicte, qui est aus­si la nar­ra­trice de l’his­toire, est son exact repous­soir : anx­ieuse, intro­ver­tie, peu sûre d’elle, man­quant de séduc­tion et de fan­taisie, com­plexée par son physique ingrat et une timid­ité mal­adive. Aus­si n’au­ra-t-elle de cesse de vivre par procu­ra­tion, à tra­vers sa ca­dette, les expéri­ences qu’elle-même n’a pas l’au­dace de faire. Partagée entre deux senti­ments con­tra­dic­toires : d’ad­mi­ra­tion, de fas­cination même envers une sœur si gâtée par la vie, mais aus­si d’in­quié­tude — une inquié­tude bien­tôt mêlée d’épou­van­té — devant les risques aux­quels elle s’ex­pose.

Car, une fois passée l’époque insou­ciante de l’en­fance, entre une mère coincée-quoique-libérale, et un père débon­naire mais trop tôt largué, Clarisse va se met­tre, comme on dit, à brûler la chan­delle par les deux bouts. Elle mûrit vite, trop vite. A l’âge où d’autres en sont encore à leurs pre­miers émois d’ado­les­cent, elle promène déjà sur l’exis­tence un regard dés­abusé. C’est que Clarisse a beau avoir de nom­breux atouts dans son jeu, elle est aus­si rebelle à toute forme de con­ven­tion ou de con­trainte. Seuls comp­tent la recherche de son plaisir et ce que sa volon­té lui dicte. Elle se met à col­lec­tion­ner les amants. Mais plus les hommes défi­lent dans son lit, moins ils l’in­téressent. Avec leurs manies, leur égoïsme, leur appétit de pou­voir ou sim­ple­ment leur bêtise crasse, aucun ne trou­ve grâce à ses yeux. Pas da­vantage elle n’est capa­ble de s’in­ve­stir dans un tra­vail ou une quel­conque activ­ité. Trop lucide, trop exigeante pour ce que la vie peut lui offrir.

Béné­dicte aura beau lui vouer une fidél­ité sans faille, essay­er de lui apporter récon­fort et assis­tance chaque fois qu’elle le peut : rien ni per­son­ne n’empêchera Clarisse, telle un papil­lon de nuit, de s’ap­procher de plus en plus dan­gereuse­ment de la flamme qui fini­ra par la con­sumer. Elisa Brune nous avait enchan­tés avec Petite révi­sion du ciel, bijou d’o­rig­i­nal­ité et d’hu­mour. On ne peut pas dire qu’elle déçoive avec ce deux­ième roman. Tant les person­nages prin­ci­paux que les fig­ures sec­ondaires y sont décrits avec justesse. Le por­trait con­trasté des deux sœurs four­nit un fil con­duc­teur d’une incon­testable effi­cac­ité nar­ra­tive. Mais peut-être celui, en creux en quelque sorte, de la nar­ra­trice — cette Bé­nédicte triste et inquiète, qui subit son exis­tence plus qu’elle ne la vit —, est-il para­doxalement le plus sug­ges­tif. Alors que le per­son­nage de Clarisse, à force de présence, en devient presque envahissant. S’il fal­lait émet­tre une réserve à l’é­gard de Blanche cassé, ce serait celle-là : l’im­pres­sion que nous donne Elisa Brune de n’avoir pas tou­jours su résis­ter à cette sorte d’éblouisse­ment qu’ex­erce par­fois sur un écrivain sa pro­pre créa­ture. En cher­chant à nous mon­trer com­bi­en Clarisse est fasci­nante, elle nous dis­pense de l’imag­in­er nous-mêmes. La nar­ra­tion frise quelque­fois la démonstra­tion, tout comme le défilé des amants, à vouloir épuis­er tous les cas de fig­ure, prend à cer­tains moments des allures de cata­logue. Finale­ment on se dit que le roman aurait été plus con­va­in­cant s’il avait été plus con­cis, qu’il aurait don­né davan­tage à penser s’il en avait don­né un peu moins à lire.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 115 (2000)