Élisa Brune, Fissures

Le sens de la désinvolture

Élisa BRUNEFis­sures, L’Har­mat­tan, 1996

Par ces temps de ren­trée lit­téraire plé­thorique, on aimerait voir cer­tains livres sor­tir du lot. Tel est Fis­sures, pre­mier roman d’Elisa Brune, qui se sa­voure avec un réel plaisir. Encore faut-il ap­préci­er ces suites de tableaux, d’impres­sions, de réflex­ions et d’anec­dotes qui ont allure de fourre-tout. Inutile donc de cher­cher ici intrigue ou fil romanesque, tout est dans le regard jeté sur une col­lec­tion d’inci­dents banals, de ren­con­tres plus ou moins anodines, ces aléas qui jalon­nent notre vie quo­ti­di­enne. Avec un sens de l’ob­ser­va­tion et une sen­si­bil­ité peu ordi­naires, l’au­teur cul­tive le para­doxe entre la dés­in­vol­ture re­vendiquée et l’ascèse d’un pro­gramme qui n’est rien moins qu’ex­igeant et généreux : « gom­mer les embrouil­lamin­is, jux­ta­pos­er des choses nues, toutes mai­gres, en ac­cueillir cent fois plus, et rester calme autour ».

Divisé en qua­tre par­ties (« Les gens », « Vos his­toires », « Mes his­toires », « Quelques objets de la galax­ie »), l’ou­vrage sem­ble tout d’abord tenir de l’in­ven­taire, à la façon d’un her­bier com­posé avec juste ce qu’il faut de méth­ode et de spon­tanéité con­juguées pour offrir un tableau var­ié des êtres et des choses qui nous entourent. Jamais ennuyeuse, cette enfilade de petits faits et gestes observés avec soin débouche finale­ment sur plus de sens qu’il n’y parais­sait au départ. Les réflex­ions affleurent en fait à chaque page, se resser­rent et s’étof­fent l’une l’autre pour aboutir à une vision plus glob­ale de la vie. Non que l’au­teur se pose en philosophe : elle ne cherche pas de sig­ni­fi­ca­tion même si force est de con­stater qu’« il nous faut du sens, qui est une inven­tion telle­ment humaine, telle­ment hors de pro­pos. L’u­nivers promène ses grumeaux, et nous voulons y met­tre notre logique. N’est-ce pas le comble de la préten­tion ? » La peur du vide, l’an­goisse devant l’ab­sence de réponse, telle serait la tragédie de la con­di­tion humaine. Mais la vie, elle, « tra­vaille sans souci. C’est cela qui nous lie à elle par une fas­ci­na­tion éper­due ». En re­vanche, la lucid­ité peut être-une forme d’éthique car « sous la pro­fu­sion des détails, on a per­du l’essen­tiel ». Aus­si faut-il ten­ter de « touch­er la pro­fondeur, la richesse et l’in­quié­tude der­rière les vis­ages ». Et l’au­teur y excelle, au vif de sa plume inci­sive, par­fois même ironique mais tou­jours légère. Car au-delà de l’é­ton­nante fac­ulté de per­cep­tion de l’au­teur (« j’ai l’âme d’un récep­ta­cle. J’ab­sorbe tout ce qui m’en­toure et nul ne soup­çonne ce que j’ai vu »), sub­siste, envers et con­tre tout un vigoureux opti­misme. Ain­si Elisa Brune peut-elle con­clure son remar­quable et tonique petit livre par ces mots : « Sans cer­ti­tude, mais avec con­vic­tion, et puisque cela ne peut pas faire de tort, j’in­vite tous les rescapés de la bar­barie à culti­ver, à l’oc­ca­sion, quelques moments d’ex­trême douceur ».

Dominique Cra­hay


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 94 (1996)