Élisa Brune, La tournante

Car tout ne va pas bien

Élisa BRUNELa tour­nante, Ram­say, 2001

II y aurait quelque chose de pour­ri dans le roy­aume des ados. C’est, notam­ment, ce que sem­ble nous sig­ni­fi­er Elisa Brune dans La tour­nante, son dernier roman. L’au­teure de Blanche cassé abor­de ici une réal­ité sociale extrême­ment douloureuse, à tra­vers laque­lle presque aucune com­posante de la so­ciété n’est épargnée. Il n’y a pas d’in­no­cence, dirait-on, per­son­ne qui puisse affirmer qu’il n’est respon­s­able de rien, ni qu’il a tout com­pris des moti­va­tions de celui ou de celle qui se met en marge, à l’é­cart des chemins trop bal­isés.

Mar­i­on a qua­torze ans, et rien ne de­vrait entach­er le por­trait qui serait fait d’elle. Elle est grande, paraît plus que son âge ; elle est belle, intel­li­gente, appré­ciée et admirée de tous. Ses par­ents s’avèrent à son égard plus que com­préhen­sifs : en d’autres ter­mes, elle fait ce qu’elle veut, et rien ne lui est inter­dit. Or, elle fugue, dis­paraît deux jours avant d’é­chouer dans un com­mis­sari­at, arrêtée pour un vol à la tire. C’est là qu’elle explique à une psy­cho­logue les raisons d’une fuite qui était un appel au sec­ours. Par goût de l’in­édit, de l’aven­ture, des expéri­ences nou­velles à ten­ter, elle s’est fait enrôler dans une « tour­nante » : elle a offert, chaque jeu­di pen­dant six mois, son jeune corps à des hommes qu’elle croy­ait plus âgés et expéri­men­tés. Encagoulés, mal­ha­biles, ceux-ci se sont révélés de plus en plus bru­taux et exigeants, interdi­sant à Mar­i­on de quit­ter la « tour­nante ». S’in­spi­rant orig­i­naire­ment d’un « fait réel », Elisa Brune a con­stru­it son roman en em­boîtant les réc­its des divers pro­tag­o­nistes. Cha­cun d’eux devient tour à tour nar­ra­teur et apporte sur la sit­u­a­tion son point de vue per­son­nel. L’al­ter­nance des approches ne re­cèle rien d’une coquet­terie : elle toucherait même, à mon sens, le cœur du pro­pos de l’écrivaine.

En effet, de Mar­i­on à Rachid, l’un de ses agresseurs, en pas­sant par son père ou sa mère, par la psy­cho­logue de la police ou la direc­trice de lycée, par Ser­gio l’a­mi bar­man ou Cécile la tante prof de phi­lo, cha­cun se défend par un dis­cours où il développe une lec­ture des faits for­cé­ment par­tielle, for­cé­ment caduque — et per­son­ne, au fond, n’est exempt de toute mise en cause, quels que soient sa bonne foi, son courage ou sa lucid­ité. Ain­si Mar­i­on est-elle un pur pro­duit de son époque, c’est une con­som­ma­trice un peu cynique, qui « veu(t) avoir tout essayé », que rien apparem­ment ne peut cho­quer, une fan d’Em­inem que font rigol­er les dis­cours human­istes de son père et qui méprise ce dernier pour son manque d’am­bi­tion pro­fes­sion­nelle. En même temps, elle est beau­coup plus prag­ma­tique que ses par­ents ; elle sem­ble avoir déjà une vision pré­cise de la rugueuse réal­ité du monde alors que ceux-ci « vivent dans une bulle », qu’ils ne sont, comme le rap­porte Ser­gio, « pas du tout de leur époque. Le père milite pour les Droits de l’homme et la mère cui­sine du tofu. C’est incroy­able, tout de même, de plan­er comme ça, surtout quand on habite en plein Bronx [en vérité, le quarti­er Barbes, à Paris, n.d.l.r.] ».

Her­mann, le père, est un employé médiocre qui se voudrait pho­tographe d’art et qui, de fait, photogra­phie « des riens », « pan­tou­fles », « poignées de porte », « bouch­es à incendie », dans le seul but peut-être d’ex­pi­er d’autres clichés, ceux de son pro­pre père sym­pa­thisant durant la guerre avec des officiers nazis. C’est d’ailleurs ce poids du passé — et sa consé­quence : l’ir­ré­press­ible cul­pa­bil­ité a pri­ori à l’en­con­tre de toute forme d’au­torité — qui con­duit Her­mann à être ce qu’il est : un mil­i­tant sincère de toutes les bonnes caus­es, mais plus dis­coureur qu’­ef­fi­cace, un artiste plus vel­léi­taire qu’ac­com­pli, un père conci­liant jusqu’à l’in­con­science ou au lax­isme.

Tou­jours nuancés, les por­traits qui se don­nent à lire per­me­t­tent surtout d’ap­préhen­der com­bi­en des généra­tions dis­tinctes ne se com­pren­nent pas ; com­bi­en — ce qui est pire — des caté­gories humaines — définies par le sexe, la cul­ture, l’ap­par­te­nance sociale ou eth­nique — ne par­lent plus le même lan­gage, ne pos­sè­dent plus de références com­munes, et en sont réduites, pour toute com­mu­ni­ca­tion, à des rap­ports de dom­i­na­tion et de soumis­sion où sont de mise le men­songe, la men­ace et les vio­lences ver­bales et physiques. Es­sayant d’analyser, en philosophe et en péd­a­gogue, ce qui est advenu à Mar­i­on, Cécile doit bien con­stater qu’elle « (s’)adresse quoti­dien­nement à des jeunes dont (elle) ignore tota­lement les men­tal­ités et les mœurs » et qu’elle n’est pas mieux armée que quiconque pour apporter une réponse à la dif­fi­culté « d’être une ado­les­cente aujour­d’hui ».

D’une cer­taine façon, l’ef­fort d’Elisa Brune pour imiter le style dis­cur­sif de chaque per­son­nage-nar­ra­­teur par­ticipe encore de cette mise en scène des cli­vages qui car­ac­térisent la société con­tem­po­raine. D’un exer­ci­ce d’écri­t­ure gé­néralement périlleux, l’écrivaine s’est sor­tie plutôt cor­recte­ment, même s’il est tou­jours per­mis d’er­got­er sur l’une ou l’autre tour­nure : je ne suis pas sûr, par exem­ple, qu’une ado­les­cente, même « ren­seignée », par­le naturelle­ment de « drogues (…) addictives ». L’essen­tiel ne réside pas là cepen­dant : La tour­nante est un roman d’une brûlante actu­al­ité qui, s’il est apte à sus­citer plus d’un débat, doit être lu sans tarder, car ce qu’il dé­crit ne sera, prob­a­ble­ment, plus vrai demain.

 Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 119 (2001)