Élisa Brune, Le goût piquant de l’univers

Ce que la science ose proposer

Élisa BRUNELe goût piquant de l’u­nivers, Pom­mi­er, 2004

La poétesse Luci­enne Desnoues n’ai­mait pas que l’on par­le de vulgari­sation sci­en­tifique et pro­posa le terme de famil­iari­sa­tion. Elle aurait ap­précié le livre d’Elisa Brune, Le goût pi­quant de l’u­nivers. L’ac­tion se passe en Haute Provence dans le vieux vil­lage de Peyresc, restau­ré par les étu­di­ants de l’U­ni­ver­sité libre de Brux­elles. Le physi­cien Edgard Gun­zig y attire des spécia­listes pour des col­lo­ques con­vivi­aux. Cette fois, il veut illus­tr­er la réu­nion de 2002 par un film, qu’il con­fie à deux jour­nal­istes sci­en­tifiques, Alexan­dre Wajn­berg et Elisa Brune. Mais les in­terviews des célébrités dans des paysages grandios­es, et les pris­es de vue en intérieur pen­dant les pris­es  de  bec  entre  ora­teurs, pren­dront une telle ampleur que le film découragera les produc­teurs. Elisa Brune se résign­era à en faire le livre que voici.

Il nous plonge dans les élu­cubra­tions poé­tiques des cos­mol­o­gistes, et dans leurs doutes. A la fin du col­loque, Wajn­berg inter­rogera Gun­zig sur ce qu’il en a com­pris. « II s’ag­it surtout d’appré­hender les tâton­nements de ces spé­cial­istes, car la cos­molo­gie pro­gresse   à   coups   d’in­cer­ti­tudes. » Pour Léon Brenig, col­lègue de Gun­zig à l’ULB, cha­cun reste pos­sédé par son idée préféren­tielle : nous dor­mons et man­geons avec elle. Or notre han­tise a grand besoin d’être re­visitée par les exposés enten­dus ici. Mais aujour­d’hui, les physi­ciens sont prêts à tout, sous con­di­tion de pro­pos­er une sci­ence plau­si­ble. Ne risque-t-on pas de tomber dans la sci­ence fic­tion, pensera Elisa Brune. Par­mi les par­tic­i­pants fig­urent deux Russ­es. Alex Vilenk­ine fut gar­di­en de nuit dans un zoo de son pays où la mé­ditation sous le ciel glacé fut très fruc­tueuse, avant qu’il exporte ses idées aux Etats Unis. A Peyresc, il se cache sous des lunettes épaiss­es d’a­gent secret, mais quand il les ôte pour une inter­view, son regard ingénu émeut. Sla­va Mukhanov a quit­té la Russie en 90 pour vivre six ans de trou­ver accueil dans un lab­o­ra­toire de Munich. Le temps y était si mau­vais que jamais il ne put ob­server une seule galax­ie, ce qui sus­ci­ta son refuge dans la théorie. En Russie, il avait conçu ses meilleures idées alors qu’il fai­sait la queue pour acheter de la nour­ri­t­ure. Une théorie fut élaborée là un an et demi avant les Améri­cains, mais les infor­ma­tions s’échap­paient mal de la forter­esse russe. L’Aus­tralien Bran­don Carter avait pour père un biol­o­giste spé­cial­isé dans les races de mou­tons. Cela le fit émi­gr­er vers l’E­cosse, alors que Bran­don avait 12 ans. Main­tenant, celui-ci habite la France depuis une ving­taine d’an­nées. Pour son in­terview, on l’a mali­cieuse­ment placé sur le tra­jet d’un trou­peau de mou­tons, ce qui fera dévi­er son dis­cours depuis les étoiles vers la géné­tique vétéri­naire. Ama­teur de tir à l’arc, il avait voulu en faire une démonstra­tion lors de son inter­view. Plan­ter ses flèch­es dans une cible, voilà une allé­gorie qui plai­sait aux scé­nar­istes. Mais mal­gré de mul­ti­ples essais, aucune flèche ne fera mouche ! A un moment de son expan­sion, l’u­nivers a « soudain » pris une allure accélérée. Or ce moment cor­re­spond à l’ère de l’ho­mo sa­piens. Notre cerveau aurait-il trou­vé là un élé­ment d’expan­sion favor­able ? Il s’a­gi­rait plutôt d’une coïn­ci­dence. Quant au vide, on sait main­tenant qu’il est dense d’une matière invis­i­ble ap­pelée matière noire, qui pro­duit une force répul­sive lut­tant con­tre la grav­i­ta­tion. Celle-ci attire les étoiles entre elles mais au fur et à mesure que l’u­nivers gon­fle, la concen­tration de matière dimin­ue, et la gravita­tion perd la par­tie con­tre la force répul­sive.   L’u­nivers  se  met  à galop­er en accélérant son expan­sion. Lors des expo­sés trai­tant de la matière noire, Elisa Brune va per­dre pied. Elle peut com­prendre que le vide entre les étoiles soit en  réal­ité  chargé  de  quelque  chose, puisque les mou­ve­ments célestes s’opè­rent comme dans un vide glu­ant. Mais elle aban­donne là les ora­teurs à leurs élu­cubrations, et se met à rêver : cette ma­tière ne pour­rait-elle représen­ter des rési­dus du passé de l’u­nivers, des fos­siles que nous ne réus­sis­sons pas à détecter ? Glen­nys Far­rar a une autre propo­si­tion. Pour son inter­view en plein air, on la place à con­tre-jour, et ses cheveux gris for­ment une auréole argen­tée qui voleté au gré de la brise. Point n’est besoin, dit-elle, de con­stru­ire dans sa tête, des sub­stances exo­tiques pour meubler le faux vide. La matière noire serait issue d’in­ter­ac­tions jusqu’i­ci non décrites entre des par­tic­ules ordi­naires, con­duisant à une matière sta­ble finale. (Hypothèse qui n’est pas si éloignée de celle rêvée par Elisa Brune.) La sug­ges­tion de Glen­nys Farar n’est pas seule sur le marché. La  cos­molo­gie  bouil­lonne  de  bulles d’imag­i­na­tion. Atten­tion ! La nature n’a qu’un seul scé­nario. Notre imag­i­na­tion va bien au-delà de ce que la nature peut se per­me­t­tre.

Sla­va Mukhanov, dédaig­nant le rétro­projecteur, fait courir sa craie sur le ta­bleau, qui déroule une théorie math­é­ma­tique sus­ci­tant la houle dans le pub­lic. Tel un joueur de ten­nis, l’ora­teur prend les objec­tions de l’au­di­toire à la volée et les retourne en smash. Il entre aus­si en guerre con­tre la philoso­phie qui s’insin­ue à nou­veau dans la cos­molo­gie au moment même où celle-ci se donne les moyens tech­niques de devenir une sci­ence quan­ti­ta­tive. « Quand le monde se ral­lie à une idée spécu­la­tive, cela me fait penser à une reli­gion. J’é­tran­gle celui qui me traite de philosophe » L’ex­posé suiv­ant plonge dans le monde minus­cule, et rap­pelle qu’il y a une li­mite à l’in­fin­i­ment petit. Tout au plus peut-on être extrême­ment petit. La no­tion de point est une vue de l’e­sprit : les pro­priétés physiques ten­dent vers zéro mais ne l’at­teignent pas. D’où la théorie des cordes, fines à l’ex­trême, mais ca­pables de pro­priétés ondu­la­toires, ce qui arrange la math­é­ma­tique de l’u­nivers. Voici encore Bran­don Carter, inven­teur du principe anthropique, mais il déclare avoir per­du le con­trôle de sa thèse : plus il s’ef­force de la clar­i­fi­er, plus grandit la con­fu­sion. Il rap­pelle pour­tant une évi­dence : l’évo­lu­tion de l’u­nivers n’est pas une vari­able que nous puis­sions obser­ver à n’im­porte quel moment. Le seul disponible est celui com­pat­i­ble avec l’ex­is­tence d’un homo sapi­ens. Or cette coïn­ci­dence d’une tranche d’âge de l’u­nivers avec une per­son­ne capa­ble de l’ob­serv­er pour­rait être un inci­dent par­ticulier. S’il appa­raît des rela­tions frap­pantes entre deux con­stantes, ce peut être une coïn­ci­dence pas­sagère. Même si des êtres sem­blables à nous peu­vent exis­ter sur un autre astre, cela ne veut pas dire qu’ils s’y trou­vent main­tenant. En out­re, nos obser­va­tions ne sont pas indépen­dantes de l’ob­ser­va­teur ; on ne peut ignor­er les sélec­tions effec­tuées par celui-ci. Le principe d’in­cer­ti­tude in­venté par Heisen­berg pour le monde sub­mi­cro­scopique, reste vrai dans beau­coup de sit­u­a­tions à grande échelle — et fait même par­tie de la sagesse ordi­naire. Le chas­seur qui déclare qu’il n’y a pas de gibier dans telle forêt peut igno­rer que son arrivée a fait fuir celui-ci. A ce moment de la con­férence magis­trale, une mouche vient se balad­er sur le trans­par­ent posé sur le pro­jecteur… et Carter se met à la pour­chas­s­er sur l’écran ! Il agit sur une illu­sion et non sur la réal­ité, dira l’un de ses détrac­teurs.

Le Chi­nois Bei-Lokes Hu, char­mant dans sa chemise de soie bleue, s’ex­prime avec un phrasé déli­cieuse­ment poli ; il fut donc impres­sion­né par le ton mus­clé des dis­cus­sions. Ici, dira-t-il à Wajn­berg, une évi­dence s’est affir­mée : l’es­sence de la sci­ence, c’est que per­son­ne ne détient la vérité.

Au moment du départ, un cos­mol­o­giste monte en voiture avec une poignée de pétales dans la main. Qu’allez-vous en faire ? Je ne sais pas, mais c’est beau. Et qu’allez-vous faire de votre théorie sur les super­cordes ? Je ne sais pas, mais elle est belle.

Elisa Brune, sci­en­tifique et roman­cière, tient le lecteur en haleine par des com­paraisons ingénieuses, mais cet humour implique une respon­s­abil­ité : plus l’im­age inven­tée frappe, mieux elle res­tera implan­tée dans les cerveaux en tant que suc­cé­dané du prob­lème physique com­plexe. Heureuse­ment, si la “famil­iarisatrice” joue par­fois la bécas­sine pour se met­tre au niveau du lecteur, elle écrit en per­son­ne respon­s­able. De ce livre se dégage l’im­age d’une prêtresse prime­sautière qui monte en chaire avec ala­crité pour prêch­er les doutes scienti­fiques.

Lise Thiry


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 134 (2004)