Élisa Brune, Petite révision du ciel

(Méta)physique des passions

Élisa BRUNEPetite révi­sion du ciel, Ram­say, 1999

Petite révi­sion du ciel, pre­mier roman d’Elisa Brune, prend comme argu­ment un thème con­nu. Telle­ment con­nu même que les soci­o­logues de la litté­rature lui ont don­né un nom : ils ont appelé cela le « roman de la déviance ». De Sime­non à Peter Hand­ke, en pas­sant par le re­marquable réc­it de Botho Strauss, La dédi­cace, nom­breux sont les écrivains mod­ernes qui l’ont illus­tré. Le point de départ en est à peu près tou­jours le même. Un per­son­nage, lassé de l’ex­is­tence qu’il mène, rompt bruta­lement avec sa pro­fes­sion, son entourage, ses habi­tudes, et se met à dériv­er sans but pré­cis, obser­vant d’un regard neuf, incré­dule, ironique ou dés­abusé selon les cas, le monde où il évolu­ait naguère.

Elisa Brune reprend ce thème, tout à la fois en le pous­sant à ses con­séquences extrêmes et en le renou­ve­lant en pro­fondeur. Jusqu’il y a peu, Vin­cent menait la vie bril­lante d’un cadre supérieur dans une com­pag­nie d’assu­rances et partageait l’ex­is­tence d’une jeune femme nom­mée Gisèle. Qu’est-ce qui a pu le pouss­er un beau jour à envoy­er poli­ment promen­er l’une et l’autre ? Est-ce le stress ou une dif­fi­culté liée à son tra­vail ? Pas vrai­ment. Sans nour­rir pour lui de pas­sion dé­bordante, Vin­cent le trou­ve plutôt à son goût. Sa tâche con­siste à con­cevoir des mo­dèles financiers et de nou­veaux place­ments, à charge pour d’autres de les met­tre en œuvre, ce qui le dis­pense très heureuse­ment d’avoir à se bat­tre sur le front de la clien­tèle.

Alors, est-ce le côté affec­tif qui laisse à dési­rer ? Pas davan­tage. Gisèle lui apporte tout ce qu’un homme peut atten­dre d’une femme — et même un peu plus que ce qu’il estime mérit­er. Elle est intel­li­gente, pleine de tact et de bon sens ; c’est elle qui prend en charge les tâch­es de la vie courante ; de sur­croît, elle ne manque pas d’at­traits phy­siques. Lorsque Vin­cent la quitte sans four­nir d’ex­pli­ca­tions, elle lui envoie une longue let­tre où elle exprime son désar­roi, mais sans lui adress­er le moin­dre reproche. Bref, comme dirait la tante Gilberte, qui en con­naît un ray­on sur la vie, ce garçon a tout pour être heureux, pourquoi faut-il donc qu’il fasse la fine bouche et aille chercher midi à qua­torze heures, au lieu de se con­tenter de ce qu’il a sous la main ? Et il est vrai qu’avec elle, le lecteur ne peut s’empêcher d’en­rager inté­rieurement. Vin­cent fini­ra-t-il par se ren­dre compte de ce qu’il est en train de per­dre, ou ira-t-il jusqu’au bout de sa logique?

N’en déplaise à ma tante et au lecteur, la deux­ième hypothèse est la bonne. Des mois durant, notre héros se laisse macér­er dans l’i­n­ac­tion et l’in­cer­ti­tude comme dans un bain tiède, dont on se demande au bout d’un temps ce qui est le moins désagréable, d’y rester ou d’en sor­tir. Pour l’essen­tiel, ses journées se passent entre l’ob­ser­va­tion de la « comédie humaine », la remé­mora­tion de ses rêves noc­turnes et la spécu­la­tion philoso-phico-sci­en­tifique. C’est là une des originali­tés de ce livre, et une preuve de la grande maîtrise de son auteur. Elisa Brune y passe con­stam­ment d’un reg­istre à l’autre, mani­ant avec la même facil­ité la descrip­tion d’un chi­gnon pos­tiche et l’évo­ca­tion du temps circu­laire, le por­trait au vit­ri­ol d’une caté­gorie so­ciale (en l’oc­cur­rence les gens de finance) et ceux de sec­onds rôles typés (celui de Jen­ny, la secré­taire nymphomane-et-mal­heureuse-en-amour, est un mod­èle du genre).

Il est vrai que la struc­ture nar­ra­tive y con­tribue grande­ment. Le roman est en effet con­sti­tué de frag­ments, numérotés de 1 à 256 (soit le nom­bre 4 élevé à la puis­sance 4), eux-mêmes dis­tribués en 16 cha­pitres aux inti­t­ulés savoureux (« Le rêve du chat cir­cu­laire », « Cha­cun doit met­tre son cerveau sur la table », « Le temps est gru­meleux », « La culotte topologique »…). Nom­bre d’en­tre eux ont pour objet des di­gressions sur la physique, les bizarreries ma­thématiques, ou encore la logique et ses apor­ies. C’est que Vin­cent a lui-même une for­ma­tion de math­é­mati­cien. Et c’est vers les math­é­ma­tiques qu’il retourn­era, à la fin du livre, lorsqu’a­mené à don­ner des leçons d’al­gèbre à un élève peu doué (« Autant faire lire Marx à un pois­son rouge »), il dé­couvre que c’est là qu’a tou­jours été sa véri­table voca­tion. Il décide alors de s’y re­mettre sérieuse­ment et de pos­tuler un emploi dans la recherche uni­ver­si­taire.

Entre-temps, il a fait la ren­con­tre de Sophie, une jeune femme séduisante avec laque­lle tout donne à penser qu’il va « refaire sa vie». Qu’a-t-il décou­vert dans l’aven­ture ? Que tout lui a été don­né sans qu’il ait eu à se bat­tre. Qu’il a vu défil­er sa vie comme sur des rails, comme un TGV tra­verse le paysage sans même qu’on ait le temps de le regarder. Qu’en somme son bon­heur était trop par­fait (« Mon prob­lème essen­tiel, en quelque sorte, fut de n’avoir pas de prob­lèmes »), et qu’un bon­heur par­fait n’est pas le bon­heur, mais seule­ment une longue som­no­lence. Ain­si, tout est bien qui finit bien, la boucle est bouclée et la vie peut redé­mar­rer.

Per­plexité du lecteur, et de la tante Gilberte : ce jeune homme a décidé­ment trop de chance. Stupé­fac­tion du cri­tique : il est pour­tant de notoriété publique qu’on ne fait pas de bons romans avec de bons sen­ti­ments. Or on chercherait en vain dans ce livre des élé­ments dra­ma­tiques, des rebondisse­ments spectacu­laires ou des car­ac­tères pit­toresques… Alors, où est le truc ? Eh bien, le truc, juste­ment, c’est qu’il n’y en a pas.

Elisa Brune a le regard affûté et l’or­eille par­faite. Elle ana­lyse les sen­ti­ments avec pro­fondeur, elle a un sens inné, qua­si­ment musi­cal, de la con­struc­tion, et son écri­t­ure est tou­jours juste. Elle sait tenir le lecteur en haleine avec de petits riens, ou même avec des con­sid­éra­tions à pri­ori rebu­tantes. Elle n’est pas moins à l’aise dans les scènes plus « hard », d’où se dégage un éro­tisme sub­til et puis­sant. Enfin, ce qui ne gâche rien, elle ne manque pas d’hu­mour (qu’on lise par exem­ple le pas­sage sur l’én­ergie mise par les employés à compt­abilis­er les heures qui leur per­me­t­tront de récupér­er un jour de con­gé ; ou celui sur les types qui fan­faron­nent au volant de leurs bag­noles : « Les gross­es voi­tures col­lent aux bour­geois bornés comme la boue colle aux cochons. Je n’ai jamais rencon­tré quelqu’un de fréquentable au-delà de 1600 cm3. Je n’y peux rien, c’est comme ça. ») Pour le dire d’un mot, Petite révi­sion du ciel est un roman remar­quable et, à n’en pas douter, le pre­mier jalon sur un véri­ta­ble par­cours d’écrivain.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 111 (2000)