Élisa Brune, Un homme est une rose

Les jeux de l’amour et du savoir

Élisa BRUNEUn homme est une rose, Ram­say, 2005

Dans son roman précé­dent, La ten­ta­tion d’É­douard, Elisa Brune fai­sait altern­er pas­sages nar­rat­ifs et épis­to­laires. Avec Un homme est une rose, elle reprend le même dis­posi­tif en le met­tant au goût du jour : ce ne sont plus des let­tres que s’en­voient les prota­gonistes, mais des cour­riels. Tout débute par un arti­cle que Mar­i­anne, chercheuse en sci­ences humaines, adresse à Michel, uni­ver­si­taire de renom, en vue d’une pu­blication dans la revue qu’il dirige. Ils se lisent l’un l’autre, des affinités ne tar­dent pas à se révéler entre eux ; de l’oc­cultisme ils en vien­nent à par­ler de sé­duction, puis franche­ment de sex­u­al­ité.

Au cours de ces échanges, Michel se dé­peint comme un être « cynique, grossier et méchant », pressé de pass­er à l’acte, n’hési­tant pas à déclar­er : « Par­fois, ça sert quand même d’aller vite, d’en­jam­ber ». Mar­i­anne, de son côté, préfér­erait qu’il y mette davan­tage de formes. Elle-même n’a pour­tant rien d’une sainte ni touche, la suite le prou­vera. Arrive ce qui doit ar­river : après plusieurs ten­ta­tives infruc­tueuses Michel obtient qu’ils fran­chissent le pas et se ren­con­trent à l’oc­ca­sion d’un col­loque pour lequel il invite Mar­i­anne à faire deux inter­ven­tions : l’une sur le Via­gra, l’autre sur les fias­cos amoureux. Vient le moment tant atten­du, et si lon­guement post­posé, de la ren­con­tre. Sur­prise : l’homme n’est pas un intel­lectuel ras­sis, mais un play-boy aux allures de Richard Gere. D’un autre côté, cet Apol­lon se révèle être par moments mal­adroit et gaffeur, sans que cela ait l’air de l’af­fecter.

La nar­ra­trice se sent mal à l’aise, elle à qui son édu­ca­tion a inculqué les bonnes manières. La con­te­nance qu’elle essaie de se don­ner vole en éclats lorsque Michel lui prend la main et la pose sur son sexe. L’acte qui s’en­suit a d’au­tant plus de saveur qu’il s’ac­com­plit dans des con­di­tions plutôt scabreuses. Cette scène aura son pen­dant, si l’on ose dire, lors du retour : cette fois, c’est Mar­i­anne qui prend l’ini­tia­tive et mène la main de l’homme jusqu’à ses pro­fondeurs in­times. Entre ces deux moments culmi­nants, où les jeux sex­uels sont décrits de manière à la fois minu­tieuse et amu­sante, prend place une scène de lit plus clas­sique, au cours de laque­lle Michel se ré­vèle inca­pable d’honor­er sa parte­naire. Echec d’au­tant plus ironique quand on se rap­pelle l’ob­jet de la com­mu­ni­ca­tion de Mar­i­anne, que Michel lui a person­nellement sug­géré ; mais con­tre toute at­tente, lui-même ne sem­ble pas se forma­liser out­re mesure de son échec…

Avec Un homme est une fleur, Elisa Brune a écrit un roman sur la séduc­tion qui a plusieurs raisons de nous séduire. Une struc­ture sim­ple et solide, bâtie de ma­nière symétrique autour du séjour à Nice qui fait office de piv­ot. Des per­son­nages qui échap­pent aux typolo­gies trop rigi­des : Michel est un mélange de ma­chisme et de déli­catesse, d’é­goïsme et d’at­ten­tion à l’autre, qui exerce la fascina­tion des pré­da­teurs, mais se révèle à plus d’un égard atten­dris­sant, quand ce n’est pas pitoy­able ; Mar­i­anne, sous ses dehors de grande fille un peu coincée, se révèle avoir des choses du sexe une connais­sance et un appétit non nég­lige­ables, et des idées très pré­cis­es sur les rela­tions entre hommes et femmes. D’où s’é­claire sans doute le titre en forme d’énon­cé : en retour­nant le topo qui com­pare la femme à une fleur, il met l’ac­cent sur la féminité de l’homme, sur sa fragilité aus­si. En même temps, il le présente comme un objet d’ob­ser­va­tion, de juge­ment, en ré­férence à cette sci­ence descrip­tive entre toutes qu’est la botanique. Il nous sug­gère enfin que pour que sa beauté se ré­vèle, l’homme a besoin qu’on lui pro­digue soins et atten­tion, qu’on porte sur lui un regard bien­veil­lant.

Peut-être, à tra­vers ses livres récents, Elisa Brune est-elle en train d’in­ven­ter quelque chose comme un genre, que l’on pour­rait nom­mer le roman éroti­co-sci­en­tifique — ou com­ment le désir sex­uel entre en réso­nance (ou en discor­dance) avec la sphère du savoir. Ce qu’elle-même, ou plutôt son person­nage, for­mule de manière on ne peut plus explicite : « Si j’ai été ten­tée de ren­contrer mon soci­o­logue, c’est que son texte jouait de cette maîtrise légère, in­ventive, énergique, qui en fai­sait un objet éro­tique en tant que tel. […] Dans tous ces domaines érogènes, les femmes aus­si com­men­cent à s’in­ve­stir. C’est là, au fond, que le débat se tient. Si nous nous déployons habile­ment, le désir des hommes pour­ra devenir l’é­gal de celui des femmes, c’est-à-dire em­brasser plus, bien plus que le sexe. »

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 139 (2005)