Lydia Flem, Casanova ou l’exercice du bonheur

Masques

Lydia FLEM, Casano­va ou l’ex­er­ci­ce du bon­heur, Seuil, coll. « La librairie du XXe siè­cle », 1995

flem casanovaD’abord, l’al­lant. En cinq pages bril­lantes, mon­tées au fou­et comme on monte des blancs d’œuf, Lydia Flem ferre d’emblée son lec­teur. Sa phrase court la poste, s’ar­rête, re­tourne en arrière, repart, des­sine à touch­es rapi­des et pré­cis­es le por­trait à facettes de Gia­co­mo Casano­va. L’e­uphorie du Véni­tien est con­tagieuse et le secret de cet essai alerte, c’est son alacrité de plume. La bio­graphie et l’analyse s’y entrela­cent en sou­plesse. La manière même de racon­ter de­vient com­men­taire.

Casano­va n’est pas Don Juan. Ni misog­y­ne ni col­lec­tion­neur, cet amoureux com­plice des femmes est atten­tif à leur désir et leur plaisir. Incon­stant, ver­sa­tile, nar­cis­sique ? Sans doute. Mais aus­si généreux sans comp­ter, auda­cieux, entre­prenant, mû par une curiosité insa­tiable et le for­mi­da­ble appétit de vivre de qui se sait tail­lé pour le bon­heur. C’est un menteur sincère qui se prend le pre­mier au jeu de ses fables. Charmeur plus que séduc­teur, et de l’e­spèce can­dide jusque dans le cal­cul, il est fréquem­ment la dupe con­sen­tante des femmes et ne tait pas davan­tage ses échecs et ses erreurs. Son moi haché par les sen­sa­tions et les désirs vit dans « la pléni­tude du présent », avec un senti­ment si aigu­isé de la fuite du temps qu’il la con­jure par la fuite tout court, le mouve­ment inces­sant, le voy­age, et, l’âge venu, l’écri­t­ure.

Lydia Flem n’en­tre­prend évidem­ment pas de racon­ter une fois de plus la vie de Casano­va. Elle prend plutôt appui sur quelques mo­ments décisifs de son exis­tence, qu’elle rap­porte aux scènes prim­i­tives de son enfance, réen­vis­agées chaque fois d’un point de vue dif­férent. Enfant chétif et muet élevé par sa grand-mère, Casano­va est soigné par une sor­cière qui guérit son saigne­ment de nez per­pétuel. Après l’in­ter­ven­tion de cette deux­ième sage-femme — et la mys­térieuse appari­tion d’une fée —, Gia­co­mo, ayant con­quis la parole, pour­ra retrou­ver sa mère. Ce qu’il décou­vre en elle, c’est bien moins une mère que la Femme, la Femme identi­fiée à l’Ac­trice, et donc piv­ot de la société vé­nitienne. Un vol dont il fait avec suc­cès ac­cuser son frère le con­va­inct de la rel­a­tiv­ité de la Loi. D’ailleurs, son père, qui en est l’incar­nation peu probante, meurt pré­maturé­ment. De ces quelques épisodes, Lydia Flem dé­duit habile­ment l’at­ti­tude de toute une vie face à la dif­férence des sex­es, l’au­torité, le temps. Pour Gia­co­mo il s’a­gi­ra tou­jours de tourn­er la règle plutôt que de la con­tester, de min­er l’ob­sta­cle de biais, par le rire, la pirou­ette ou la mys­ti­fi­ca­tion, plutôt que l’at­ta­quer de front. La trans­gres­sion, mais sans la révo­lu­tion. De là le goût du jeu et du masque, du trav­es­tisse­ment et des chan­gements d’i­den­tité, qui brouil­lent les cartes (à com­mencer par celles de la dif­férence des sex­es). Casano­va par­ticipe à un monde où la notion de spec­ta­cle domine la vie quoti­dienne. Au sein d’une société apparem­ment toute hiérar­chisée, la hiérar­chie est prise à revers par un déguise­ment per­pétuel, que sacralise en quelque sorte la pas­sion du théâtre et du car­naval.

Ce qui sépare l’artiste en lib­erti­nage Casa­nova de tant de « jouis­seurs » sans grandeur, c’est l’an­goisse du temps qui fuit, érode, ra­vage et détru­it tout, et qui lui fait, dans la so­litude de la vieil­lesse, entre­pren­dre un prodi­gieux édi­fice de remem­brances et de mots pour oblig­er le temps à restituer ce qu’il rav­it. Faire de sa vie un roman, c’est lui don­ner un sens dans et par la lit­téra­ture, at­teindre une manière de vic­toire sur le néant par l’écri­t­ure. Or, non seule­ment la remé­mora­tion ignore le repen­tir trop sou­vent atten­du de ce genre d’au­to­bi­ogra­phie (cf. Rousseau), non seule­ment elle ressus­cite l’en­chante­ment de la jeunesse et pro­longe la volup­té, mais elle les renou­velle : « Au-delà du plaisir, con­clut Lydia Flem, il y a encore du bon­heur, voilà l’in­so­lent héritage du Véni­tien. »

Thier­ry Horguelin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°90 (1995)