Un dürüm gratuit. Coup d’œil rétrospectif du poète national sur deux années de fonction

 

Charles Ducal

Charles Ducal

«Bon­jour mon­sieur Ducal. Nous, les élèves de l’Athénée Roy­al de Brux­elles, vous invi­tons à vis­iter notre école à l’oc­ca­sion de la Journée Mon­di­ale de la Poésie pour y lire quelques poèmes. Je suis Pales­tini­enne et j’ai lu vos poèmes sur la Pales­tine que je trou­ve super. Mer­ci de lire ce mes­sage. Ce sera un grand hon­neur de vous ren­con­tr­er. J’e­spère que vous nous répon­drez.»

En voilà un encour­age­ment pour un poète nation­al débu­tant ! Venant d’une fille de douze ans. J’ai eu un peu de peine à détecter de quel athénée exacte­ment il s’agis­sait (il y en a cinq à Brux­elles), à con­tac­ter le prof qui aurait dû se trou­ver en cc et à régler un ren­dez-vous. De Roba, la fil­lette en ques­tion, je n’ai reçu par après plus que qua­tre mots: «Bon, c’est réglé alors!» Une future direc­trice qui sait déléguer! Son ini­tia­tive aboutit à quelques leçons sur l’Oc­cu­pa­tion, la guerre et la poésie, des­tinées à des jeunes fort intéressés de la pre­mière et deux­ième années du sec­ondaire.

Déjà avant ma désig­na­tion de fin jan­vi­er 2014, j’avais reçu une longue let­tre d’un prof de français de l’In­sti­tut Libre d’Ath en Hain­aut. Il me racon­tait que qua­torze élèves de la dernière année de la sec­tion Con­struc­tion, des maçons en for­ma­tion donc, tra­vail­laient ensem­ble à la com­po­si­tion d’un recueil de poésie, inspiré par Arthur Rim­baud. Il m’avait invité à venir les voir en classe et à assis­ter à la fin de l’an­née à la présen­ta­tion du livre. À mon âge, j’ai dévelop­pé une cara­pace déjà bien dur­cie, mais le jour de la présen­ta­tion, j’avais les larmes aux yeux.  Des élèves qui dépo­saient casque et tru­elle pour la plume et la poésie ! J’avais l’im­pres­sion d’as­sis­ter à une prise de con­science, une accu­sa­tion implicite, mais con­va­in­cante con­tre la pau­vreté intel­lectuelle et cul­turelle de l’enseignement pro­fes­sion­nel. En Wal­lonie, pas mal de médias venaient vis­iter l’é­cole. En Flan­dre, un compte-ren­du de cette aven­ture a paru dans Klasse, la revue numérique du min­istère de l’en­seigne­ment.

Au Lim­bourg, l’In­sti­tut Sainte-Marie de Neer­pelt m’avait pré­paré une autre sur­prise. Comme chaque année, une enseignante de néer­landais ent­hou­si­aste avait poussé ses élèves des trois pre­mières années du pro­fes­sion­nel à écrire ensem­ble des nou­velles et de la poésie. Tâche pour laque­lle ils avaient con­tac­té le poète nation­al, à qui ils voulaient attribuer un rôle dans l’his­toire. Ce con­tact a non seule­ment mené à mes débuts comme per­son­nage lit­téraire, mais il a abouti en out­re à une col­lab­o­ra­tion fructueuse dans le domaine de la poésie : les élèves m’ont envoyé leurs poèmes, moi je les ai com­men­tés. Le jour où je me suis ren­du à l’é­cole pour une leçon de poésie, suiv­ie d’une récep­tion pour fêter l’ar­rivée des livres, restera un des plus beaux sou­venirs de cette année. Le résul­tat – dans la plu­part des cas des textes trai­tant d’expériences per­son­nelles et sou­vent trag­iques des élèves – m’a con­va­in­cu que la poésie dis­pose d’une terre fer­tile à cul­tiv­er chez ces jeunes qui, pour exprimer ce qui mar­que leur vie, sont en quête d’autres mots que ceux du vocab­u­laire quo­ti­di­en. Sou­vent man­quant de méti­er encore, c’est bien évi­dent, mais «Jamais faux», comme j’ai écrit à l’occasion de la Journée Mon­di­ale de la Poésie 2015, dans un éloge de ces jeunes aven­turi­ers du vers.

C’est avant tout dans les écoles, du West­hoek jusqu’au Lux­em­bourg, que j’ai ren­con­tré un ent­hou­si­asme encour­ageant vis-à-vis de la poésie. Si la lec­ture et par con­séquent la com­pé­tence à lire et inter­préter des poèmes ont désor­mais beau­coup dimin­ué dans l’en­seigne­ment, ce n’est cer­taine­ment pas la faute aux élèves qui ne s’y intéresseraient plus.

Une mission

Poète nation­al ! Le titre fai­sait effet de for­mule mag­ique. Quand, en décem­bre 2013, au terme de plusieurs con­cil­i­ab­ules con­ju­gaux, je me suis décidé enfin à écarter mes doutes et accepter le boulot, je n’avais aucune idée de ce qui m’at­tendait. Le jour de mon dis­cours d’inauguration à Pas­sa Por­ta, je fus totale­ment pris au dépourvu. Des jour­nal­istes et reporters de radio ont défilé dès le matin jusque tard dans la nuit, venus même de France et des Pays-Bas. À sept heures du soir, ma belle-mère est restée bouche bée devant le petit écran. Son beau-fils au jour­nal télévisé ! C’était comme si, dès le pre­mier jour, le pro­jet fai­sait son appari­tion aux Champs-Elysées, vêtu du mail­lot jaune. Les semaines suiv­antes, les médias, du jour­nal de qual­ité et de l’émis­sion cul­turelle télévisée jusqu’ au quo­ti­di­en pub­lic­i­taire gra­tu­it, con­tin­u­aient à suiv­re le pro­jet. Des amis et des con­nais­sances bom­bar­daient ma boîte mail avec des félic­i­ta­tions comme si le roi m’avait don­né la croix d’hon­neur. À mon bar pit­ta habituel, le patron, en pré­parant un dürüm poulet sauce andalouse, m’a scruté comme s’il se demandait si oui ou non j’é­tais le sus­pect de l’avis de recherche. Jusqu’au moment où soudain il a com­pris et a ton­né d’une voix ent­hou­si­aste : «Mais c’est vous qui allez nous écrire le con­cert pour la patrie!» Sur quoi il m’a offert le dürüm.

D’autre part, le titre sans doute a fait fron­cer pas mal de sour­cils. La poésie asso­ciée à une patrie, une nation: quelle idée! La poésie est tout de même uni­verselle et cos­mopo­lite, non? Bien sûr, mais nous sommes en Bel­gique. Dans ce con­texte, mon titre se réfère non pas à un nation­al­isme borné, mais bien au con­traire au désir d’aller à l’encontre d’un cer­tain esprit de suff­i­sance. Et par là, il cor­re­spond exacte­ment à ma mis­sion : le devoir de pub­li­er six poèmes par année sur des sujets touchant tous les Belges, au-delà des fron­tières lin­guis­tiques, afin d’établir ain­si un rap­proche­ment entre les trois com­mu­nautés cul­turelles du pays. Dans mon dis­cours du 29 jan­vi­er, cette mis­sion, je lui ai for­cé un peu la main: j’avais surtout l’intention de ren­dre la poésie plus vis­i­ble dans la société, non pas comme un passe-temps éli­tiste, mais dans une approche dif­férente, s’adressant à tous. Tout cela dans un esprit de sol­i­dar­ité, non seule­ment au niveau lin­guis­tique, mais aus­si sur le plan social. Je ne voulais pas être le chanteur d’une médi­ocrité com­mune, le poète de mes­sages clichés, accept­a­bles pour tout un cha­cun. Je n’avais pas l’in­ten­tion de cacher ma vision du monde ou de met­tre mon engage­ment au fri­go. Durant toute la péri­ode de ma fonc­tion, mon cœur a con­tin­ué de bat­tre à gauche.

Art et engagement

Sur le fil ténu entre art et engage­ment, il faut faire atten­tion de ne pas tomber dans le vide. Voilà pourquoi je n’ai pas voulu suiv­re l’ac­tu­al­ité comme un âne pour­suiv­ant sa carotte. Pour chaque poème, j’ai voulu pren­dre le temps néces­saire, bien qu’en même temps il m’ait fal­lu écrire des vers con­nec­tés à la réal­ité sociale d’au­jour­d’hui. Une ambi­tion qui ne pou­vait men­er qu’à l’échec, selon l’avis d’un de mes col­lègues, qui, poussé par un hon­nête souci de ma car­rière, a insisté sur la pri­or­ité de mon nom­bril. «Tous ces poètes attitrés d’une ville, d’un vil­lage ou pays, franche­ment Charles, est-ce qu’ils ont jamais pro­duit un seul poème de qual­ité?»

Et en effet, n’est-ce pas une sot­tise de vouloir pénétr­er au cœur de la réal­ité sociale par des poèmes ? N’est-ce pas de l’af­fec­ta­tion de vouloir stim­uler à tra­vers la poésie la sol­i­dar­ité entre des com­mu­nautés lin­guis­tiques, et ceci à l’encontre de puis­sants instru­ments de pro­pa­gande ? Cela ne revient-il pas à une trahi­son de la poésie de la déli­er de l’ex­péri­ence et de l’in­spi­ra­tion la plus indi­vidu­elle, et d’écrire sur des thèmes généraux ? J’aurais pu chercher la réponse chez Bertolt Brecht, mais voici ma con­vic­tion per­son­nelle : je suis per­suadé que la poésie ne doit tolér­er aucune con­trainte extérieure, aucune moti­va­tion com­mandée par un idéal, un engage­ment ou une idéolo­gie. Je ne sais pas écrire sur com­mande, même pas si j’y souscris à cent pour cent. L’essence d’un poème pour moi reste tou­jours l’é­mo­tion la plus indi­vidu­elle. C’est pourquoi j’ai voulu absol­u­ment choisir moi-même mes sujets. Si je n’avais pas pu le faire, j’au­rais refusé la mis­sion. Tous les sujets que j’ai abor­dés ont au cœur une forte émo­tion. Il y a des poètes qui détes­tent les man­i­fes­ta­tions de masse. Pas moi, j’y par­ticipe le cœur ému et les yeux humides. Marcher ensem­ble pour une cause juste fait vibr­er en moi une corde sen­si­ble, qu’ il m’est dif­fi­cile d’ex­pli­quer. Elle est con­nec­tée à des sen­ti­ments d’e­spoir, de sol­i­dar­ité, et au refus de céder au pes­simisme, au cynisme et à l’im­puis­sance. Au cen­tre de plusieurs poèmes se trou­ve une grande colère con­tre la folie néo-libérale qui empoi­sonne les cerveaux, monte les gens les uns con­tre les autres et détru­it des vies humaines. La couche pro­fonde de tous ces poèmes est tou­jours « moi », même si ce mot ne paraît pas dans le texte.

Est-ce que la poésie peut sauver le monde? Il est évi­dent que dans la guerre glob­ale du riche con­tre le pau­vre, du prof­it con­tre l’environnement, de l’agresseur con­tre la vic­time, la poésie n’a aucun poids au sens matériel ou pra­tique. Je ne fais pas par­tie de l’élite au pou­voir qui com­mande des leviers soci­aux puis­sants, je ne suis qu’un être par­mi les nom­breux qui n’ont d’autre puis­sance que leur nom­bre. Ma poésie, à mes yeux, n’a pas plus de pou­voir qu’elle n’en a en réal­ité, je la con­sid­ère comme une voix orig­i­nale (du moins je l’e­spère), mais petite, qui doit attein­dre le max­i­mum pos­si­ble d’or­eilles, pour s’amplifier et reten­tir finale­ment dans une voix com­mune. Ni plus ni moins.

Car c’est ça que j’ai essayé tout au long de ces deux années: don­ner aux poèmes une portée au-delà de la pub­li­ca­tion dans les jour­naux parte­naires ou sur le site web du poète nation­al. J’ai dû me bat­tre et par­fois j’ai dû insis­ter, mais sou­vent, j’ai été agréable­ment sur­pris par les réac­tions ent­hou­si­astes de la part du champ social. La  décou­verte du poème «Con­signe de vote», instal­lé sur une place publique à Lou­vain à l’ini­tia­tive de la FGTB du Bra­bant Fla­mand, et celle de «Réfugiés», exposé au Jardin de la Mémoire à West­outer, sont des moments qui m’ont fort mar­qué. J’ai écrit à pro­pos du tra­vail, de l’é­cole, de l’iné­gal­ité, et – évi­dence même dans cette année de com­mé­mora­tion – à pro­pos de la guerre. « Sol­dat 1914 » m’a emmené à Visé, pre­mière ville mar­tyre de notre pays, pour une com­mé­mora­tion émou­vante et aus­si au « Schoon Verdiep » de l’hôtel de ville à Anvers, pour l’in­au­gu­ra­tion du pon­ton sur l’Escaut. En présence du roi, sur le vis­age duquel un pro­fond éton­nement était lis­i­ble. Un poète nation­al ? Et moi, je n’en sais rien ?

Com­mé­mor­er les guer­res du passé et se taire sur les guer­res d’au­jour­d’hui, ce serait assez hyp­ocrite. Au moment où  tout le pays brûlait d’indig­na­tion à cause de la ter­reur sion­iste con­tre la pop­u­la­tion de Gaza, j’ai pub­lié «De la cen­dre dans la bouche». Le poème s’est heurté à des réac­tions extrême­ment vio­lentes de la part du camp pro-israélien, meilleure preuve évidem­ment que la flèche avait atteint sa cible. Par con­tre, aucun autre poème ne m’a valu autant de félic­i­ta­tions, mais ce qui m’ a encour­agé le plus, je l’ai trou­vé un soir dans ma boîte aux let­tres: il s’agit du texte d’une messe où le poème a servi comme pre­mière lec­ture et ensuite a été le sujet du ser­mon. Ce qui a ren­for­cé ma con­vic­tion que non, la reli­gion n’est pas tou­jours de l’opi­um pour le peu­ple.

Un mur culturel

J’ai beau­coup appris ces deux dernières années. Sur le tra­vail fort sous-estimé des tra­duc­teurs de poésie, par exem­ple. J’ai eu le plaisir de pou­voir assis­ter aux réu­nions de tra­vail du Col­lec­tif des Tra­duc­teurs de Pas­sa Por­ta (Katelijne De Vuyst, Bart Von­ck, Danielle Los­man, Pierre Géron et Isabel Hes­sel) et je suis plein d’ad­mi­ra­tion devant les belles tra­duc­tions qu’ils ont réal­isées pour nos parte­naires de la presse fran­coph­o­ne et ger­manophone. Les vrais auteurs de la poésie européenne, ce sont les tra­duc­teurs. C’est une boutade, mais je la répète volon­tiers. J’ai aus­si appris beau­coup de français. Avant que je ne devi­enne poète nation­al, je ne savais pra­tique­ment rien au sujet de la poésie fran­coph­o­ne de Bel­gique. Grâce au pro­jet, j’ai fait la con­nais­sance de plusieurs col­lègues excel­lents d’au-delà de la fron­tière lin­guis­tique que par après, j’ai pu inviter en Flan­dre. Avec l’ac­trice Dominique de Coster, j’ai ani­mé chaque mois une « Minute fla­mande », présen­ta­tion d’un poète fla­mand, sur Actu tv, une chaîne fran­coph­o­ne sur l’internet. Tou­jours avec Dominique, j’ai présen­té des poèmes de Gezelle, Claus, entre autres, aux Midis de la Poésie à Brux­elles. À Roisin, j’ai été accueil­li de façon très généreuse par l’As­so­ci­a­tion Émile Ver­haeren, ren­con­tre qui m’a incité à redé­cou­vrir l’œu­vre de ce grand prédécesseur. A l’In­time Fes­ti­val de Namur, j’ai fait la plus touchante de mes ren­con­tres. Une femme incon­nue est venue me trou­ver dans la foule que je tra­ver­sais avant d’entrer dans la salle. Elle m’a remer­cié de ma lec­ture à Visé, deux semaines plus tôt, à l’oc­ca­sion de la com­mé­mora­tion de la Grande Guerre. «On n’a même pas eu l’oc­ca­sion de vous applaudir, mon­sieur.» Les larmes aux yeux. J’en suis resté inter­dit.

Toute­fois, Charles Ducal est resté un illus­tre incon­nu en Bel­gique fran­coph­o­ne. Il m’a fal­lu presqu’une année avant d’en saisir les impli­ca­tions. Les invi­ta­tions ne venaient qu’au compte-gouttes. Je me suis heurté à un fos­sé cul­turel que j’ai voulu franchir. À ce moment est née l’idée d’une ambas­sadrice fran­coph­o­ne. Cela ne pou­vait être que Lau­rence Vielle, à qui les organ­isa­teurs s’é­taient déjà adressés pour ma suc­ces­sion en jan­vi­er 2016. Une alliance féconde, car les con­tacts se sont mul­ti­pliés, de nou­velles organ­i­sa­tions ont adhéré au pro­jet et petit à petit, le compte-gouttes s’est trans­for­mé en petit filet. Mais il reste du tra­vail à faire. Dans le monde cul­turel les con­tacts se nouent facile­ment, mais le con­texte actuel est peu favor­able. Dans la Bel­gique d’au­jour­d’hui, avec ses struc­tures poli­tiques et sociales de plus en plus séparées, la sec­onde langue de moins en moins maîtrisée et les médias s’intéressant très peu sur la cul­ture de l’autre, il est dif­fi­cile de trou­ver un pub­lic pour les ini­tia­tives impli­quant l’autre com­mu­nauté. Quar­ante ans de fédéral­i­sa­tion lais­sent des traces, évidem­ment. Néan­moins, jusqu’ à ce jour on n’a pas réus­si à intox­i­quer les gens au point qu’ils voudraient en finir avec ce beau pays. C’est ce que j’ai éprou­vé moi-même. Jamais, je n’ai vu la moin­dre trace d’in­dif­férence ou d’hos­til­ité, ce que j’ai vu par con­tre, c’est plutôt le regret, voire la honte d’avoir accep­té si bête­ment cette divi­sion arti­fi­cielle de nos richess­es lin­guis­tiques et cul­turelles. Ces deux années m’ont con­va­in­cu du fait qu’une col­lab­o­ra­tion au-delà des fron­tières lin­guis­tiques s’avérera bien plus riche que prévu.

Dans la rue et à la Banque Nationale

Il va de soi que le temps néces­sité par la tra­duc­tion de mes poèmes m’empêche de réa­gir immé­di­ate­ment à l’ac­tu­al­ité brûlante. Pas de poème sur un avion descen­du deux jours avant ou sur une décap­i­ta­tion sur­v­enue hier en Irak. Et j’en suis heureux. Je suis fort con­tent qu’on ne m’ait pas demandé de réa­gir à si court terme. Les poètes n’ont pas de pen­sées plus orig­i­nales ou plus intel­li­gentes sur l’homme et le monde que les autres mor­tels. Leurs pre­mières réac­tions risquent d’être aus­si pré­dictibles ou banales que celles de tout un cha­cun. Une phrase ne se trans­forme pas automa­tique­ment en musique dans la bouche d’un poète et sous sa plume, une sit­u­a­tion ne se trans­forme pas for­cé­ment en image orig­i­nale. Quand on com­pare les pre­miers jets d’un poème avec le résul­tat final, il est évi­dent que c’est la langue, que ce sont les images et la for­mu­la­tion qui ren­dent plus orig­i­nale, plus intéres­sante la présen­ta­tion d’une idée. À mon avis, le poème doit avoir le temps de mûrir afin que par la parole, il puisse approcher la réal­ité de façon déviante et par là éclairante. J’avoue que, avant de me lancer dans cette aven­ture et pour ne pas par­tir le sac à dos vide,  j’ai d’abord con­sulté mon cahi­er de brouil­lons. Beau­coup de poèmes exis­taient déjà dans une ver­sion ini­tiale. Le poète nation­al est avant tout poète. La dernière chose qu’il peut trahir, c’est la poésie.

Ces deux années, j’ai eu pleine­ment l’occasion de con­stater que, en effet, l’in­térêt des gens pour la poésie a qua­si­ment dis­paru. Après l’é­cole, sauf à l’oc­ca­sion d’une nais­sance, un mariage ou un enter­re­ment, la plu­part des gens n’en­trent plus du tout en con­tact avec la poésie. Est-ce que cela est inévitable? Je n’en suis pas sûr. Maintes fois, j’ai été sur­pris par une atti­tude beau­coup plus ouverte que je ne l’avais imag­iné. À part quelques rares per­son­nages grincheux qui ont fait pas mal de bruit, en général, le monde cul­turel a accueil­li le pro­jet de façon très pos­i­tive. Par ailleurs, j’ai reçu beau­coup de mails de gens qui ne lisent pas ou très peu de poèmes, mais qui réagis­saient à tel ou tel poème paru dans le jour­nal, qui me demandaient de le lire à une con­férence ou à la présen­ta­tion d’un livre. À ma grande joie, je n’ai pas unique­ment vis­ité des salles de théâtre, des fes­ti­vals ou des cen­tres cul­turels, mais aus­si des écoles et des maisons de retraite. Je suis heureux de ne pas avoir seule­ment lu mes poèmes lors des com­mé­mora­tions offi­cielles de la Grande Guerre, mais aus­si devant l’Église du Béguinage à Brux­elles à la mémoire de tous ces réfugiés morts en mer, à l’ou­ver­ture de l’ex­po­si­tion «Com­ment je suis devenu sans-abri» à Anvers ou à Man­i­fi­es­ta, la fête de la sol­i­dar­ité à Bre­dene. Et surtout: je suis con­tent de ne pas avoir seule­ment lu en néer­landais, mais aus­si en français (et une fois même en alle­mand), pas seule­ment à la Banque Nationale, mais aus­si dans la rue, à Schaer­beek, devant le mon­u­ment pour les sol­dats Con­go­lais morts dans les deux guer­res mon­di­ales, à l’in­vi­ta­tion du MRAX. Mais s’il y a une chose que cette expéri­ence m’a apprise, c’est celle-ci: si la poésie abor­de les thèmes soci­aux de façon acces­si­ble, elle s’adresse à beau­coup plus de gens qu’on ne le croirait. Bien sûr, pour les milieux syn­di­caux, les groupes d’ac­tion et les organ­i­sa­tions sociales, la poésie n’est pas une pri­or­ité, d’autant plus qu’en sens inverse aus­si, l’in­térêt est plutôt mince. C’est la poésie qui doit sor­tir de sa niche et frap­per à la porte, et qui doit refrap­per si on n’ou­vre pas immé­di­ate­ment.

Et sur l’écran ?

Si en jan­vi­er 2014 on avait suivi le con­seil de don­ner à Stro­mae le titre de poète nation­al, il est cer­tain que ce dernier aurait été plus présent dans les médias. A part une excep­tion à la télé fla­mande, les gens ne m’ont pas vu à l’écran. Je n’ai pas attiré les médias vers des évène­ments spec­tac­u­laires et télégéniques. J’ai essayé d’écrire mes poèmes dans une langue acces­si­ble pour la plu­part des gens, mais je n’ai pas recher­ché une vis­i­bil­ité max­i­male au marché du suc­cès indi­vidu­el. Etant un per­son­nage peu con­nu et étant plutôt dis­cret de car­ac­tère, ce n’é­tait pas vrai­ment ma tasse de thé. J’ai recher­ché autre chose. Dans une société impi­toy­able et de plus en plus indi­vid­u­al­iste, obéis­sant de plus en plus aux lois du prof­it et cela aus­si au niveau cul­turel, je suis par­ti à la recherche du con­tre-courant, je me suis adressé à ceux qui se bat­tent pour un monde plus humain et plus sol­idaire : aux syn­di­cal­istes engagés, aux organ­i­sa­tions qui se bat­tent con­tre la pau­vreté et qui défend­ent les sans-papiers, aux médias qui n’ou­blient pas leur tâche essen­tielle de cri­ti­quer, au mou­ve­ment citoyen Hart boven Hard / Tout autre Chose, aux défenseurs d’une école démoc­ra­tique, etc. Si sur cette route, j’ai pu ren­con­tr­er un ambas­sadeur à gauche, un bourgmestre à droite, je me suis bien poli­ment entretenu avec eux, mais sans y attach­er l’im­por­tance qu’avaient pour moi les ren­con­tres dans les écoles ou les autres « petits » événe­ments de ce genre dont on par­le rarement dans les jour­naux ou à la télé.

Néan­moins, je me rends fort bien compte du fait que le pre­mier poète nation­al man­quait de la vis­i­bil­ité auprès du grand pub­lic. Mon suc­cesseur, à la fois bril­lante poétesse et actrice flam­boy­ante, répar­era cer­taine­ment ce défaut. À moi, son ambas­sadeur pour l’an­née 2016, de la soutenir de toutes mes forces.

Charles Ducal


CI188 Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 188 (octo­bre — décem­bre 2015), basé sur un texte en néer­landais (« Een gratis durum », Poëziekrant n°1, jan­vi­er 2015) retra­vail­lé par l’au­teur et traduit par Katelijne De Vuyst.