Charles Plisnier (1896–1952) : écrivain de l’ambiguïté

Charles Plisnier

Charles Plis­nier

Les soupirs se font déjà enten­dre : encore un cen­te­naire, et le com­merce for­cé du sou­venir! Mais foin des grincheux! Si l’hom­mage n’est jamais neu­tre, jamais inno­cent, il n’est pas sans mérite : il offre avant tout une mer­veilleuse occa­sion de rafraichir notre vision d’une per­son­nal­ité qui n’é­tait sou­vent qu’un nom dans une antholo­gie ou sur les grilles d’un lycée. Ain­si en sera-t-il de Charles Plis­nier, qui aurait eu cent ans le 13 décem­bre 1996. Réédi­tions, lec­tures, col­loque, expo­si­tions, man­i­fes­ta­tions de tous ordres salueront un écrivain hors du com­mun, dont l’œu­vre peut encore éveiller les con­sciences et tuer nos frilosités fin de siè­cle. 

Son par­cours est, à l’im­age de l’homme, riche d’am­biguïtés irré­ductibles. Il est naturelle­ment dense et d’une diver­sité rare. Si Plis­nier a embrassé le demi-siè­cle avec l’élan d’un vision­naire et la fer­veur d’un croy­ant, il a su garder cette dis­tance cri­tique qui préserve des fanatismes et des bar­baries. Et si l’in­tel­lectuel a tôt com­pris ce que d’autres n’ont pas voulu voir ou n’ont vu que trop tard, l’au­teur porte les traits de son époque, ses goûts et ses tics.

plisnier mariagesCon­tem­po­rain d’An­dré Bre­ton, Charles Plis­nier est né à Ghlin, près de Mons, et a passé son enfance et son ado­les­cence dans le chef-lieu hain­uy­er, rue Chi­saire, non loin de la gare. Si les pre­miers ter­ri­toires arpen­tés nour­ris­sent durable­ment l’imag­i­naire, ils n’ap­pa­rais­sent toute­fois que de manière périphérique dans les textes du romanci­er. Sig­nataire dans les années trente du Man­i­feste du Lun­di, Plis­nier évite soigneuse­ment les références locales trop pré­cis­es qui pour­raient, peu ou prou, attach­er son œuvre à la lit­téra­ture région­al­iste. Dans Mariages, il s’adonne au jeu du chat et de la souris pour ne pas dire et ne même pas faire enten­dre que la cité du Nord qu’il décrit est une ville belge, pas encore rayée des cartes. Jamais nom­mée mais située à la dis­tance exacte de Valen­ci­ennes ou de Lille, Mons est l’im­plicite majeur sur lequel repose la pre­mière grande fresque du romanci­er. Pour­tant rien n’est sim­ple à nou­veau, rien n’est tranché : les bour­geois y pren­nent leurs vacances à La Panne, con­sul­tent un Baedeck­er ou action­nent une clinche, tan­dis qu’aux “belles funérailles” de Maxime Salem­beau sont venus le Maire, le Sous-Préfet, le Pro­cureur de la République… Fort de trois par­ties et par­fois réédité en deux vol­umes, Mariages ne tranche guère sur la pro­duc­tion lit­téraire du temps. La vogue est en effet aux cycles romanesques qui, à tra­vers l’his­toire exem­plaire d’une famille, traduisent les con­vul­sions d’une époque et d’un monde en crise. On lit alors La chronique des Pasquier ou Les hommes de bonne volon­té. On salue, en 1937 — la même année que le Goncourt de Plis­nier — le prix Nobel de lit­téra­ture de Roger Mar­tin Du Gard, l’au­teur des Thibault.

Quand, de son côté, il met en scène une famille de la bour­geoisie du Nord de la France, Plis­nier se mon­tre un bon prati­cien du genre romanesque. Sans a pri­ori ni pater­nal­isme, il analyse les inter­ro­ga­tions qui déchirent et font vac­iller un groupe social accroché à ses avoirs et à ses préjugés de classe et d’é­d­u­ca­tion. Le meurtre impuni de l’in­trus, Salem­beau, rétablit l’or­dre boulever­sé, mais ne rend pas au clan la pureté per­due. Au terme d’une patiente étude de mœurs, l’har­monie bour­geoise s’est recon­quise au prix du cynisme et du men­songe : le crime a payé.

Gloire et révolution

Pub­lié en 1936 chez Cor­rêa, Mariages a per­mis à l’an­cien mil­i­tant com­mu­niste de sor­tir de l’om­bre et de se révéler sur les scènes lit­téraires française et belge. Même si le Goncourt revient cette année-là à Max­ence Van der Meer­sch pour L’empreinte de Dieu, le roman de Plis­nier con­nait un grand suc­cès cri­tique et pub­lic. Il ne faut pas longtemps pour que cet avo­cat mécon­nu, établi à Brux­elles, soit désor­mais com­paré à Balzac. La Comédie humaine qu’il pour­suiv­ra avec Meurtres et Mères ne dépassera cepen­dant jamais l’en­vi­ron­nement restreint de la bour­geoisie provin­ciale. Et ces cycles romanesques vieil­liront au rythme où s’éteignent les impérat­ifs qui tarau­dent la caste des Chardin-Bernière ou celle des Annequin : se mari­er, tenir son rang, se garder des marges et des extrêmes.

Au lecteur qui décou­vre la satire, somme toute assez sage, de Mariages, la vie antérieure de Plis­nier parait d’au­tant plus extra­or­di­naire, et en soi fait déjà fig­ure de roman. Infor­mé des thès­es social­istes et marx­istes, le jeune poète de L’en­fant qui fut déçu perçoit l’an­nonce de la Révo­lu­tion russe d’oc­to­bre 1917 comme un boule­verse­ment dont le monde ne fini­rait pas de mesure l’am­pleur. “Lénine vient dans son cos­tume de capo­ral / Il rit tout bas / Il dit Cama­rades / Il dit Voilà / Il dit On com­mence”, écrit-il plus tard dans Déluge.

Étu­di­ant en Droit à l’U­ni­ver­sité de Brux­elles, il s’in­scrit au Par­ti com­mu­niste belge dès sa fon­da­tion en 1921. Jusqu’à son exclu­sion en 1928 pour trot­skisme, il ne cesse pas d’écrire, prin­ci­pale­ment des poèmes, mais il s’in­ter­dit de rien pub­li­er, hormis des arti­cles et des chroniques qui ser­vent la cause mil­i­tante. Devenu avo­cat, il œuvre au Sec­ours rouge inter­na­tion­al et par­cours l’Eu­rope de réu­nions en con­grès, tan­tôt à Vienne ou Moscou, à Genève ou Sofia. Cette expéri­ence d’une révo­lu­tion qui échoue à se déploy­er à l’échelle d’un con­ti­nent, ce mou­ve­ment qui l’ex­alte pour mieux le décevoir, il ne pou­vait plus qu’en être le témoin lucide, et sans con­ces­sion. Quit­tant l’op­po­si­tion trot­skiste et la vie de mil­i­tant act­if, il prend l’habi­tude tous les mardis de recevoir chez lui, Place Morichar à Saint-Gilles, un groupe d’amis, tous plus ou moins artistes ou écrivains. Et, surtout, il écrit, jusqu’à l’usure de ses forces : des poèmes à foi­son, qui for­meront le meilleur de son œuvre poé­tique ; et les pre­mières ver­sions de Mariages, qui s’in­ti­t­u­lait d’abord Droit et Avoir. Plis­nier s’es­saie aus­si à l’art de la nou­velle et trans­pose cer­tains épisodes de son passé com­mu­niste dans qua­tre brefs réc­its, pub­liés con­fi­den­tielle­ment en 1935 sous le titre Faux passe­ports. Quand son édi­teur Edmond Buchet lui demande un autre livre, après l’échec de Mariages au Goncourt de 1936 — et son reten­tis­sant suc­cès com­mer­cial -, Plis­nier reprend ces nou­velles en leur ajoutant un plus long réc­it, Iégor, qui con­fère à l’ensem­ble son unité et une manière de point final. Recueil com­posé sur plusieurs années, sans pro­jet délibéré, Faux passe­ports peut sem­bler un hapax dans l’œu­vre d’un écrivain amoureux des symétries et des textes forte­ment char­p­en­tés. Or, ce livre de rac­croc, façon­né sur com­mande dans sa forme défini­tive, vaut à son auteur non seule­ment la gloire du prix Goncourt en 1937, mais s’avère mieux encore le chef-d’œu­vre d’un démoral­isa­teur et le plus accom­pli des exer­ci­ces de démys­ti­fi­ca­tion. Ce qui nous requiert aujour­d’hui, dans Iégor, par exem­ple, est moins l’évo­ca­tion si pré­coce d’un procès stal­in­ien ; c’est moins la foi aveu­gle du per­son­nage prin­ci­pal, qui nie l’év­i­dence pour mieux s’ac­cuser, qui gomme les ali­bis parce qu’on peut “don­ner au par­ti autre chose encore que sa vie”. C’est, au pre­mier chef, le corps à corps entre le réel que s’est imposé Plis­nier dans des nar­ra­tions dens­es, exemptes de coquet­ter­ies styl­is­tiques et de ce psy­chol­o­gisme qui pèse par­fois sur d’autres réc­its. Sans cesse l’écrivain se promène sur le fil entre réal­ité et fic­tion à seule fin de mieux débus­quer une vérité qu’il sait com­plexe et plurielle. Vivrait-il en cette fin de siè­cle, qu’il prendrait place, avec Faux passe­ports, dans la cohorte des dis­pen­sa­teurs d’in­quié­tude, dans cette Inter­na­tionale des Écrivains que for­ment sans se le dire Sem­prun, Var­gas Llosa, Goyti­so­lo, Kun­dera ou Mertens.

Des poèmes : la foi, le cri dans la cité

Dans les années vingt, alors que Plis­nier a choisi le silence — offi­ciel -  et qu’il est — pourquoi pas? — en mis­sion dans quelque cap­i­tale d’Eu­rope cen­trale, qu’il y dis­court ou y débat, Elu­ard écrit que “la terre est bleue comme une orange” et que “les mots ne mentent pas”. L’aven­ture sur­réal­iste se développe à par­tir de 1924, tant en Bel­gique qu’en France, et Plis­nier, mal­gré la réserve où il demeure, n’ig­nore rien des avant-gardes esthé­tiques de son temps. S’adres­sant à André Bre­ton, il se déclare “com­mu­niste” et “ce que vous nom­mez un sur­réal­iste”, et des recueils tels que Prière aux mains coupées et Fer­til­ité du désert révè­lent nom­bre de métaphores que n’au­rait pas désavouées l’au­teur des Champs mag­né­tiques. Images écla­tantes et ful­gu­ra­tions oniriques émail­lent la prose de l’un ou les vers libres de l’autre. Toute­fois, avec son ami Albert Aygueparse, Plis­nier se fait bien­tôt une autre idée de la poésie, de son rôle et de ses moyens. Il veut dès lors com­pos­er un poème qui se con­fronte aux réal­ités du monde actuel et qui puisse, mal­gré la hau­teur de son pro­pos, touch­er un pub­lic pour qui l’ac­cès à la cul­ture et à la lit­téra­ture n’a rien de naturel. Il y parvient d’une cer­taine façon avec Déluge et Périple, deux vastes poèmes mis en voix par Madeleine Renaud et le chœur des Renaudins. Le poète y alterne des formes répéti­titves, évo­quant les refrains d’une chan­son, et une tonal­ité épique, obtenue grâce à une prose scan­dée dont le souf­fle et la con­cré­tude mod­erne ne lais­sent pas de rap­pel­er le Jazz-Band d’un Robert Gof­fin. C’est cepen­dant sur un chant clas­sique — en vers comp­tés et rimés — que se clôt le chem­ine­ment poé­tique de Plis­nier. Dans Ave Gen­i­trix, son ultime pla­que­tte, le per­pétuel insurgé feint le dia­logue avec sa mère, qui lui red­it sa foi et la van­ité du blas­phème : “Si Dieu n’ex­iste point, pourquoi l’in­sultes-tu? ” Ce poème élo­quent, pour dire l’er­rance spir­ituelle et pour renouer avec Dieu, ajoute une pierre à la com­plex­ité de l’homme et de l’écrivain. C’est d’ailleurs ce qui ray­onne de stro­phe en stro­phe, de page en page, et qui nous manque le plus : un verbe pour tutoy­er l’u­nivers, un regard tou­jours porté au plus loin, au plus pro­fond ; une haine de la médi­ocrité, un dégout de la tiédeur. De bonnes rai­son, en somme, sinon pour lire tout Plis­nier, au moins pour ouvrir l’un de ses livres. 

Lau­rent Robert

 

Traces et hommages

Si Mons est présent dans l’œu­vre de Plis­nier à tra­vers des décors, des ambiances, tout un cli­mat que l’écrivain a pu recréer, la fig­ure du grand intel­lectuel a encore lais­sé quelques traces dans la cité du Doudou.

monsSa mai­son natale de Ghlin existe tou­jours, et une plaque y sera apposée en décem­bre 1996. Une autre plaque appa­rait déjà au n°10 de la rue Chi­saire, à Mons. Ce n’est plus la mai­son où a vécu Plis­nier de 1900 à 1917 et où est né son neveu, Charles Bertin : le bâti­ment abrite aujour­d’hui les locaux des… Mutu­al­ités social­istes. La façade est grise, austère ; on ne s’y attardera pas. On remon­tera plutôt vers le cen­tre en suiv­ant le chemin que pre­nait l’é­col­i­er pour gag­n­er l’Athénée. On imag­ine sans peine le lycéen s’y pas­sion­nant pour la poésie et s’ex­al­tant dans ses pre­mières dis­cus­sions poli­tiques. En longeant le Square Roo­sevelt, on grimpera jusqu’au parc du Bef­froi, point cul­mi­nant de la ville, où a été posé un buste de l’écrivain. Redescen­dant vers la Grand-Place, on gag­n­era la Mai­son Losseau, rue de Nimy. Le cab­i­net de tra­vail et la bib­lio­thèque de Plis­nier y ont été recon­sti­tués dans une salle du pre­mier étage et sont désor­mais acces­si­bles au pub­lic.

La plu­part des man­i­fes­ta­tions prévues pour célébr­er l’au­teur de Folies douces se dérouleront de décem­bre 1996 à mars 1997. Il n’est pas pos­si­ble d’en don­ner déjà le cal­en­dri­er pré­cis, mais nous ne man­querons pas d’y revenir dans nos numéros d’au­tomne. À con­sid­ér­er les pro­grammes qui se met­tent en place, la pre­mière impres­sion qui se dégage est celle d’une grande var­iété qu’u­nit toute­fois la volon­té de faire dia­loguer une œuvre du passé avec des créa­tions con­tem­po­raines. La ville de Mons pren­dra notam­ment à sa charge l’or­gan­i­sa­tion de plusieurs expo­si­tions en rela­tion avec Plis­nier. En décem­bre 96 et en jan­vi­er 97, une expo­si­tion doc­u­men­taire, réal­isée avec le con­cours du Ser­vice des Let­tres, sera accueil­lie dans la salle Saint-Georges, près de l’Hô­tel de Ville. Elle renou­vellera et com­plètera celle organ­isée à la Mai­son de la Francité en 1993, Chal­res Plis­nier, pre­mier Goncourt belge. Dans la même salle lui suc­cédera une expo­si­tion sur les chœurs par­lés super­visée par Paul Aron. Et le pro­jet existe de remon­ter Périples : le poème écrit spé­ciale­ment pour le chœur des Renaudins serait présen­té dans une mise en scène actu­al­isée et pour­rait béné­fici­er d’une cap­ta­tion par la RTBF. Pour le théâtre à nou­veau, Luc Del­lisse pré­pare une adap­ta­tion de la nou­velle Iégor

Par ailleurs, le Ser­vice des Let­tres et le CIE-PHUM (Cen­tre inter­fac­ul­taire d’é­tudes philosophiques de l’U­ni­ver­sité de Mons-Hain­aut, dirigé par Claire Leje­une) met­tent sur pied un col­loque qui abor­dera la ques­tion de l’engage­ment de l’écrivain. Il se tien­dra à Mons en décem­bre.

Avec la red­if­fu­sion par la RTBF de Mariages, télé­fils en qua­tre épisodes, créé par Teff Erhat en 1977, un petit coup de nos­tal­gie s’a­joutera aux pom­pes de l’hom­mage. Or cette année Plis­nier doit offrir bien mieux : un con­texte favor­able pour sus­citer des pro­duc­tions nou­velles, grâce aux­quelles l’écri­t­ure s’im­plique dans la marche du monde. C’est dans ce but que la Ville de Mons a mis en œuvre un pro­jet de rési­dence d’écrivains : six auteurs (Pas­cale Tison, Bruce L. Mayence, Nico­las Ancion, Je-Louis Lip­pert, Yves Wellens et Karel Logist) se relayeront, à par­tir de décem­bre, dans les murs de la vieille cité. Souhaitons que cette dernière man­i­fes­ta­tion ne soit qu’un point de départ et qu’elle aboutisse à don­ner à Mons ce qui lui manque cru­elle­ment : un lieu d’ac­cueil per­ma­nent pour la créa­tion et l’an­i­ma­tion lit­téraires.

Lau­rent Robert


Arti­cles parus dans Le Car­net et les Instants n°93 (1996)