La voix et le souffle comme traces :
ce que l’archive sonore dit de Dotremont

christian dotremont portrait

Frans Van Den Bremt, Portret de Chris­t­ian Dotremont, s.d., Col­lec­tie Foto­mu­se­um Antwer­pen — Lang­durige bruik­leen Col­lec­tie Vlaamse Gemeen­schap, BK_3759, © Frans Van Den Bremt

Au sein de la cohorte des écrivains dont 2022 mar­que l’anniversaire de la nais­sance ou de la dis­pari­tion (pour n’en citer que quelques-uns : Théophile Gau­ti­er, Mar­cel Proust, Jules Romains ou Pier Pao­lo Pasoli­ni), Chris­t­ian Dotremont (1922 – 1979) béné­ficiera ces prochains mois d’un avan­tageux coup de pro­jecteur. À côté de pub­li­ca­tions et de réédi­tions d’une série de textes, let­tres ou expéri­men­ta­tions graphiques[1], l’œuvre du poète et plas­ti­cien belge sera au cœur d’une expo­si­tion organ­isée con­join­te­ment par les Musées roy­aux des Beaux-Arts de Bel­gique et les Archives & Musée de la Lit­téra­ture (AML)[2].

Dans la pro­fu­sion d’archives qu’il sem­blait intéres­sant d’exhumer à cette occa­sion, les plus inat­ten­dues peut-être – les moins con­nues assuré­ment – sont un riche ensem­ble de doc­u­ments sonores con­servés dans le Fonds Chris­t­ian Dotremont, que la Fon­da­tion Roi Bau­douin a placé en dépôt aux AML. S’y trou­vent notam­ment les enreg­istrements de por­traits et hom­mages radio­phoniques qu’une série d’artistes ont ren­dus au poète dis­paru[3] et les traces du tra­vail d’enquête orale qu’a mené Guy Dotremont entre 1986 et 1999, auprès d’anciens intimes de son frère (d’Yves Bon­nefoy à l’amour de jeunesse Doris Per­rot). Out­re ces doc­u­ments posthumes, le fonds rassem­ble une dizaine d’interviews de Dotremont lui-même, qui revê­tent quant à elles la valeur de sources his­toriques de pre­mière main. Si l’on excepte quelques rares émis­sions dans les années 1960 (dont le for­mi­da­ble « Scan­dale lapon » que réal­isa Chris­t­ian Bussy pour la RTB[4]), l’essentiel des appari­tions radio­phoniques de Dotremont se con­cen­trent dans les dernières années de son exis­tence, entre 1976 et 1979. Tan­dis que sa mal­adie gagne du ter­rain et que sa notoriété éclot enfin, reclus à la pen­sion Pluie de ros­es (Ter­vuren), le poète se prête au jeu de l’entretien et répond aux ques­tions de grandes voix de la radio lit­téraire : le poète et cri­tique Fred­dy De Vree pour la BRT (cote AML : CDMA 02600/0014/002), la roman­cière et pro­duc­trice Anne-Marie La Fère pour France-Cul­ture (CDMA 02600/0020), le cri­tique d’art Michael Gib­son pour Radio-Cana­da (CDMA 02600/0016) ou encore l’écrivain et plas­ti­cien Eddy Devold­er pour la RTB (CDMA 02600/0018).

Ces inter­views fix­ent la parole d’un artiste qui n’a pas signé de Mémoires et auquel est ain­si don­née l’opportunité de porter un regard lucide et rétro­spec­tif sur les étapes de sa créa­tion. C’est l’homme-orchestre de CoBrA qui attire et se con­fie avant tout, près de trente années après la fon­da­tion du mou­ve­ment. Déjouant le risque bien réel d’une dépos­ses­sion (à Devold­er : « CoBrA, c’est mon chef‑d’œuvre, ce que j’ai fait de mieux »), il dit le défi qu’a con­sti­tué pour lui d’instiller un ordre et une « vision » au sein d’un groupe qui devait vivre de ses con­tra­dic­tions (à de Vree : « c’est le chaos qui a créé CoBrA ») et mûrir d’une for­mi­da­ble spon­tanéité (« désir, besoin et moteur de CoBrA ») ; il dépose son sen­ti­ment de dette envers le pein­tre danois Asger Jorn (à Gib­son : « [il nous a indiqué la voie d’]un dépasse­ment de l’art par l’art lui-même ») et redéfinit fière­ment les con­tours d’un cré­do artis­tique col­lec­tif, entre nos­tal­gie et utopie. Dans d’autres entre­tiens, il retrace soigneuse­ment la genèse du logogramme. À La Fère, il clame sa fas­ci­na­tion pour les traces ténues et fugi­tives de la cur­sive et explique le désir qu’il éprou­va de la désen­com­br­er des dik­tats de la sig­ni­fi­ca­tion pour renouer avec la trace, matérielle et pic­turale, de l’activité graphique. À Devold­er, il évoque sa déci­sion de rompre avec l’attitude pas­sive et « bureau­cra­tique » de l’écrivain et son engage­ment à retrou­ver l’essence choré­graphique de l’écriture, mobil­isant le corps de l’artiste (« il y a quelque chose d’érotique dans la créa­tion logogram­ma­tique ») et dans son pro­longe­ment, celui du spec­ta­teur (« je [le] con­trains à une gym­nas­tique »). Par­fois encore, il détri­cote ses illu­sions de jeunesse et revient sur les rap­ports entre les arts expéri­men­taux et la poli­tique révo­lu­tion­naire, qu’il a de longue date cessé de croire com­pat­i­bles (« il n’est pas dans la nature de l’art d’apporter de solu­tion sociale, de même que je ne crois pas que la société puisse résoudre les prob­lèmes artis­tiques »).

Ces doc­u­ments four­nissent un pré­cieux appoint pour la com­préhen­sion d’une œuvre placée sous le signe de l’expéri­men­ta­tion con­tin­ue, dont de nom­breux jalons ont échap­pé aux rares vel­léités de descrip­tion théorique. Cela vaut d’une part pour cer­tains pans de la créa­tion indi­vidu­elle de Dotremont – ain­si dans son entre­tien avec La Fère, il livre des expli­ca­tions tout à fait inédites sur la philoso­phie du temps et de la matière qui inspi­ra la créa­tion des fameux « pho­tologs » (les logogrammes qu’il traça sur ses pro­pres pho­togra­phies de villes ou paysages). Cela con­cerne d’autre part les accom­plisse­ments de nature col­lec­tive : les artistes CoBrA s’étant davan­tage enorgueil­lis des pro­jets qu’ils façon­naient que des résul­tats con­crets qu’ils en tiraient, Dotremont prévient Gib­son : « Il ne faut pas con­sid­ér­er seule­ment ce que nous avons réal­isé mais aus­si ce que nous avons amor­cé ». Les archives sonores con­stituent ain­si un out­il excep­tion­nel pour retrou­ver la trace de nom­breux pro­jets lancés puis aban­don­nés par l’artiste ou par le groupe, des trou­vailles géopoé­tiques des années 1950 (les « films topographiques » ou l’« Atlas psy­chologique uni­versel ») à la fresque mon­u­men­tale de Cobra-forêt, dont Dotremont conçut les plans tout au long des années 1960. 

Si des archives man­u­scrites (brouil­lons et con­duites d’émission) con­servées dans le Fonds Dotremont attes­tent un cer­tain con­trôle du dis­posi­tif médi­a­tique, la parole de l’entretien s’affirme dans sa puis­sance spon­tanée, qui fait le sel de ces doc­u­ments : entre les pans de dis­cours proférés avec l’aplomb de la lec­ture et l’assurance de la répéti­tion, sur­gis­sent les silences, les hési­ta­tions et menus trébuche­ments, indices d’une pen­sée en mou­ve­ment, stim­ulée par la maïeu­tique de l’échange oral. De minute en minute et d’une con­ver­sa­tion à l’autre, Dotremont pré­cise sa pen­sée, la cor­rige (« non, ce n’est pas cela ») et la soumet à mille tours et détours, qui feraient le délice des généti­ciens. Pas moins celui des styl­is­ti­ciens : cette langue impromptue est tou­jours-déjà poé­tique et joue des métaphores comme des sonorités (« le des­tin mis­érable… le fes­tin for­mi­da­ble de CoBrA »[5]).

L’espace de l’interview révèle du reste un ver­sant inédit du logogramme, qui offre, par-delà sa per­cep­tion visuelle (naturelle­ment pre­mière) et sa com­préhen­sion lit­téraire, la pos­si­bil­ité d’une vocal­i­sa­tion. Dans la plu­part des entre­tiens qu’il accorde à la radio, Dotremont insère ain­si la lec­ture d’une ou deux de ses œuvres logogram­mées, pro­longeant la danse de l’écriture de sa dic­tion ryth­mique et inspirée. À défaut de logogramme, il récite par­fois un texte de prose poé­tique ou en con­fie la lec­ture à un comé­di­en[6], quand il ne cède pas tout bon­nement le micro aux musiques et chants tra­di­tion­nels lapons, choi­sis par­mi les titres de sa mod­este col­lec­tion discographique.

Parce qu’ils mis­ent à la fois sur la valeur intime de la con­fi­dence et sur la con­struc­tion d’une image, ces doc­u­ments vien­nent ren­forcer le réc­it de l’anti-estab­lish­ment qu’a longtemps porté l’artiste (référant à la réac­tion amusée d’un Lapon qui le sur­prit un jour à trac­er des logoneiges, il ricane : « c’est le seul vernissage d’exposition auquel j’aie par­ticipé ») et la mytholo­gie de l’ermite affaib­li, retranché dans ses mod­estes quartiers de Pluie de Ros­es. À l’entame de l’entretien de Devold­er, on entend le jour­nal­iste com­pos­er le numéro de la pen­sion et, après quelques bip, Dotremont : « Allô ? Oui, ça va, très fatigué ».

Bien plus que les émis­sions radio­phoniques, deux archives sonores offrent un éclairage inédit sur les couliss­es de la créa­tion dotremon­ti­enne : les enreg­istrements cap­tés respec­tive­ment par la jeune Jette Draps-Bryde (qui tra­vail­lait à l’hiver 1973–1974 à l’écriture d’une thèse sur CoBrA[7]) et par l’assistante du doc­teur Frans van den Bremt, qui s’affairait à la pré­pa­ra­tion d’un numéro de la revue cul­turelle De Periscoop[8]. L’auditeur (certes non con­vié) accom­pa­gne le mou­ve­ment de la vis­ite, s’émerveille des bruits de fond (le tic-tac du réveil, le pas­sage des trams sur l’avenue de Ter­vuren ou le chant des oiseaux) et suit un poète essouf­flé bal­isant l’espace pour­tant étriqué de sa « car­rée » et de sa mansarde (« il n’y a vrai­ment pas de place »). Tan­dis qu’il répond aux sol­lic­i­ta­tions des enquê­teurs intrigués (« qu’est-ce que c’est ? »), Dotremont ouvre un accès inespéré aux acces­soires les plus intimes de son inspi­ra­tion poé­tique : sa col­lec­tion de petites écri­t­ures dont il sort un tick­et d’addition grif­fon­né par un épici­er anglais (« plus vite on doit écrire, plus on crée de formes »), les numéros de sa revue Strates, les cartes postales qu’il reçut de Michel Butor, son fameux bon­net lapon ou le morceau de bois avec lequel il avait l’habitude de trac­er ses logoneiges.

Là réside la beauté para­doxale de ces instan­ta­nés sonores, où l’on perçoit l’artiste à bout de souf­fle, mais qui offrent simul­tané­ment un espace à la recon­quête d’une voix. Quelques-unes des archives évo­quées dans cette chronique seront pro­posées à l’écoute lors de l’exposition aux Musées roy­aux ; une façon de réaf­firmer que la lit­téra­ture, si elle se lit et se donne à voir, s’écoute tout autant. 

Flo­rence Huy­brechts


[1] Les édi­tions Isti mirant stel­la réédi­tent en fac-sim­ilé la pla­que­tte Typographismes I, tan­dis que les Let­tres à la reine des murs doivent paraître aux édi­tions Fata Mor­gana. La pub­li­ca­tion d’une antholo­gie de poésies (Abrupte fable) et d’un recueil de textes sur l’art, la lit­téra­ture et le ciné­ma (Dépas­sons l’anti-art) est égale­ment prévue aux édi­tions de L’atelier con­tem­po­rain.
[2] Chris­t­ian Dotremont, pein­tre de l’écriture, Musées roy­aux des Beaux-Arts de Bel­gique, 29 avril – 7 août 2022.
[3] Ain­si par exem­ple l’interview de Joseph Noiret réal­isé par Anne-Marie La Fère en 1985 (CDMA 02600/0021) ou celle de Frédéric Baal par Jean-Pierre Van Tieghem, en 1987 (CDMA 02600/0022).
[4] « Le Scan­dale lapon » (1969) : CDPA 03600/0012/002.
[5] Entre­tien avec Fred­dy de Vree, « In Vivo Ver­i­tas », 1976 : CDMA 02600/0015.
[6] Ain­si Jean Rovis (Rowies) récite-t-il les textes « Vivre en Laponie » et « Pour Sevet­ti­järvi » dans l’émission Le Scan­dale lapon, déjà citée. 
[7] CDMA 02810/0002.
[8] CDPA 03600/0014.

Expo­si­tion Chris­t­ian Dotremont, pein­tre de l’écriture
Du 28 avril au 7 août 2022
Musées roy­aux des Beaux-Arts de Bel­gique
Rue de la Régence, 3 – 1000 Brux­elles
Ma-Ve : 10h-17h – Sa-Di : 11h-18h
https://www.fine-arts-museum.be/fr/


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°211 (2022) — série “Les Instan­ta­nés des AML”

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